ACTE III, SCÈNE
contiendrait pas les portraits de tes aïeux, ils encombrent les quais.
Raoul.
Tu rallumes toutes mes espérances123.
Vautrin.
Tu veux Inès ?
Raoul.
Par tous les moyens possibles.
Tu ne recules devant rien ? la magie et l'enfer ne t'effraient pas.
Raoul.
Va pour l'enfer, s'il me donne le paradis.
Vautrin.
L'enfer ! c'est le monde des bagnes et des forçats décorés par la justice et par la gendarmerie de marques et de menottes, conduits où ils vont par la misère, et qui ne peuvent jamais en sortir124. Le paradis, c'est un bel hôtel, de riches voitures125, des femmes délicieuses, des honneurs. Dans ce monde, il y a deux mondes ; je te jette dans le plus beau, je reste dans le plus laid ; et si tu ne m'oublies pas, je te tiens quitte.
Raoul.
Vous me donnez le frisson, et vous venez de faire passer devant moi le délire.
Vautrin, lui frappant sur V épaule.
Tu es un enfant ! (A part.) Ne lui en ai-je pas trop dit126 ?
Il sonne.
Raoul, à part.
Par moments, ma nature se révolte contre tous ses bienfaits !
Quand il met la main sur mon épaule, j'ai la sensation d'un fer chaud127, et cependant il ne m'a jamais fait que du bien ! Il me cache les moyens, et les résultats sont tous pour moi.
Vautrin.
Que dis-tu là ?
Raoul.
Je dis que je n'accepte rien, si mon honneur...
On en aura soin, de ton honneur ! N'est-ce pas moi qui l'ai développé128 ? A-t-il jamais été compromis ?
Tu m'expliqueras.
Rien.
Rien?
Raoul.
Vautrin.
Raoul.
Vautrin.
N'as-tu pas dit, par tous les moyens possibles ? Inès une fois à toi, qu'importe ce que j'aurai fait ou ce que je suis129 ? Tu emmèneras Inès, tu voyageras. La famille de Christoval protégera le prince d'Arjos. (A Lafouraille.) Frappez des bouteilles de vin de Champagne, votre maître se marie, il va dire adieu à la vie de garçon, ses amis sont invités, allez chercher ses maîtresses, s'il lui en reste130 ! Il y a noce pour tout le monde. Branle-bas général, et la grande tenue.
Raoul.
Son intrépidité m'épouvante ; mais il a toujours raison.
Vautrin.
A table !