ACTE III, SCÈNE
Toi Lafouraille si tu m'obéis, tu peux être comme l'un de nous comte de Sainte-Hélène17.
Moi je veux être Philantique, on devient millionnaire18.
Vautrin.
Quand je songe à ce que je puis et ce que vous dérangez pour prendre des breloques, j'éprouve l'envie de vous renvoyer d'où je vous ai tirés !... vous êtes au-dessus et au-dessous de la société, la lie et l'écume, et moi je voudrais vous y faire rentrer, on vous hait quand vous passez, je veux qu'on vous salue, vous étiez des scélérats, vous pouvez être plus que des honnêtes gens19.
Lafouraille.
Il y a donc mieux ?
Buteux.
Il y a ceux qui ne sont rien du tout.
Vautrin.
Soyez à propos aveugles et clairvoyants, adroits et gauches, niais et spirituels, ne me jugez jamais, n'entendez que ce que je veux dire, faites un rempart de vos corps à Monsieur Raoul de Frescas, vous ne savez pas ce que c'est que ce jeune homme, il sera riche à douze cent mille francs de rentes, il sera prince et je l'ai pris mendiant sur la grande route, prêt à se faire tambour à quinze ans.
Buteux.
Dès que nous connaissons ses antécédents et sa position sociale...
Vautrin.
A ta loge.
Buteux.
On y va, mais la petite Nini y est.
Vautrin.
Cet enfant peut laisser passer un espion.
48 vautrin, i.
Elle ? c'est une petite fouine à qui il ne faudra pas indiquer les pigeons.
Vautrin.
Raoul de Frescas ! c'est une de mes créations, un jeune homme qui reste pur comme un ange au milieu de notre bourbier, je suis à la fois son père, sa mère, sa providence, vous avez vos fantaisies voilà la mienne, je n'ai plus d'émotions que par le cœur d'un être qui n'est pas souillé de crimes, je respire par sa bouche, je vis de sa vie, ses passions sont les miennes ; par ce que j ' ai fait de lui, voyez ce que je puis !... j'aime à faire des heureux, moi qui ne peux l'être, je vois une injustice je la répare, en échange des flétrissures que la société m'a imprimées, je lui rends des hommes d'honneur, je suis comme le destin... obéissez20.
Tous.
A la vie, à la mort.
Vautrin, à part.
Voilà encore une fois mes bêtes féroces domptées. (Haut.) Filde-Soie tu n'as que le déjeuner à préparer, un somptueux déjeuner. Monsieur de Frescas aura quelques amis et nous dînons en ville, après tu t'habilleras en négociant, tu iras rue Oblin au quatrième étage, tu sais, tu sonneras sept coups un à un, tu demanderas le père Giroflée21, on te répondra d'où venez-vous ? tu diras d'un port de mer en Bohême, tu seras introduit ; il me faut des lettres de Monsieur le duc de Christoval, voici divers papiers, le texte et les modèles, je veux une imitation absolue dans le plus bref délai ; aie un costume de chasseur vert et or, moustaches, plumes, uniforme, couteau, j'arriverai ce soir en calèche à l'hôtel des Princes, un des nôtres fait le personnage de mon courrier, je viens de Bordeaux, il y a deux routes, on s'y perdra, d'ailleurs les précautions sont prises, je m'appellerai le général Bustamente22. Giroflée sera mon aide de camp, il parlera mexicain, je serai Mexicain, trouve nos deux nègres ; toi Lafouraille tu verras à faire mettre deux lignes aux journaux sur l'arrivée d'un envoyé de l'Empereur Iturbide Ier. Allez23 !