‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 99 sur 306 · CRE A · texte numérisé non relu

CRE A

la supériorité et de la considération, et qui avaient dépouillé tout principe de cette religion qui apprend à obéir, lorsqu'on n’est pas appelé à commander; on les voyait s’ériger en directeurs des peuples eten tuteurs des rois. Assez instruits de tout ce qui s’apprend dans les livres, mais sans aucune de ces connaissances bien autrement positives que donne la pratique des hommes et des affaires, possédés, comme dit Leiïbnitz, de la manie de l'antique, ils cherchaient perpétuellement dans une nature imaginaire dont ils exagéraient les vertus, des leçons inapplicables à nos sociétés modernes dont ils exagéraient les vices; et croyaient les anciens des maitres en politique, parce qu'ils ont été nos maîtres en littérature. Dans leur fureur de régentor les gouvernements, ils ne parlaient aux peuples que pour flatter ieurs passions; ils ne parlaient des rois que pour calomnier leurs intentions, grossir leurs défauts, avilir leur dignité; et portant dans leurs systèmes d'administration, et les petites jalousies de la médiocrité, et les petites vanités du bel esprit, ils décriaient les fonctions de la vie publique pour exalter la vie domestique, l’agriculture, les arts, le commerce qu'ils n’entendaient pas; conseillant à tort et à travers l’agriculture, les défrichements et le partage des communaux; dans les finances, les emprunts ; dans l’économie publique, le luxe; élevant le commerce au-dessus de tout ; inspirant aux hommes publics la manie des arts, et aux peuples la fureur du pouvoir; et faisant ainsi des grands, des serviteurs inutiles, et des petits, des sujets mécontents, en attendant d’en faire des maîtres féroces.

Le gouvernement les laissait faire : il payaïit même des écrivains qui avaient l'extrême complaisance de lui révéler des abus ignorés jusqu'à eux, incertain s'il n’était pas luimême le premier et le plus grand des “abus ; intimidé par je ne sais quelle magie de mots qui retentissaient d’un bout de l’Europe à l’autre, il souffrait tout au nom de la folérance; permettait tout au nom de la liberté; conspirait contre lui-même au nom dè l’égalité, et contre la religion au nom de la philosophie; accordait tout au bel esprit : et bientôt le titre d’académicien serait devenu une fonction publique. | Les institutions fortes, puissant moyen d’administration entre les mains d'un gouvernement éclairé, n’offraient plus qu'un secours importun à un gouvernement affaibli, qui ne voulait pas des moyens plus forts qu’il ne l'é-

tait lui-même ; et, comme un soldat énervé, il jetait des armes dont il n'avait plus la force de se servir. Violent par faiblesse, il détruisait, poussé par la philosophie du jour, ces institutions religieuses à qui, depuis plusieurs siècles, avait été confié l’enseignement public, et qui avaient élevé tous nos grands hommes; et il ne les remplaçait pas. Il détruisait ces institutions politiques placées entre le roi et les peuples, pour donner l'exemple de lobéissance, après avoir montré la borne de l’autorité, premier corps de magistrature de l’Europe, même avec les défauts qui tenaient présque tous à l'esprit général du siècle. Il détruisait même ces institutions militaires qui entouraient le trône, pour le défendre bien moins par leurs armes que par leur incorruptible fidélité. Nos philosophes s’applaudissaient de toutes les fautes de l'autorité, des malheurs même du temps; et c’est au milieu des querelles de religion et d'Etat, qui consternaient les honnêtes gens, que Voltaire écrivait ces cruelles paroles : « De quelque manière que les choses tournent, je suis assuré d’y trouver de quai rire.»

La politique extérieure n'allait pas mieux que l'administration : les nouveaux publicistes avaient pris à tâche de déprimer la France, et d’exalter l’Angleterre, ses lois, ses mœurs, son administration, sa littérature ; et de Jà cette anglomanie, si ridicule dans l'individu qui en était atteint, mais si dangereuse pour l'Etat, où des affections étrangères prenaient la place de l'amour du pays : et, même en France, il était presque honteux d’être Français. Une nation qui ne s’estime plus elle-même ne peut plus rien faire de grand. La France portait ses passions dans les querelles de l’Europe, où

elle aurait autrefois interposé son autorité ; et, pour en citer le trait le plus remarquable, ce que Louis XIV n'aurait pas tenté au fort de ses prospérités, Louis XV l’essaya dans sa faiblesse : et il voulut ôter l’empire d’Allemagne à la maison d’Autriche, pour en revêtir une famille qui aurait plié sous ce fardeau, et qu'il aufait fallu y soutenir malgré elle-même ; et telle fut la différence des temps, ou plutôt des hommes, que les brillantes campagnes qui marquèrent le milieu du règne de Louis XV ne purent sauver à la France l’humiliation de voir un commissaire anglais assister en personne à la démolition de nos ports, et que (4) La position de la Navarre et de l’Ecosse plus encore que leur faiblesse, leur défendait d'as-

pirer à l'indépendance. La Hongrie, pressée par un voisin redoutable, ne pouvait conserver son indé-

Page 1