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PART. I. POLITIQUE. — DE LA LANGUE POLITIQUE

potisme sous Trajan.

Louis XI, en France, fut un tyran. Tite, Antonin, Marc-Aurèle, furent des despotes.

Néron et Henri VIII ont été à la fois des despotes et des tyrans, car le pouvoir est imparfait en Angleterre, et souvent y est devenu arbitraire.

Dans nos monarchies chrétiennes, comme la loi prend sous sa sauvegarde l’homme et sa propriété, il faudrait, pour encourir le reproche de tyrannie, porter atteinte à l’un ou à l'autre, mais sous le despotisme de l'Orient, où la loi permet beaucoup au prince sur l’homme et sur la propriété, le prince ne pourrait sans démence en usurper davantage , et comme ces peuples abrutis tiennent plus à leurs usages qu’à leur vie même, il suffit d’avoir voulu faire quelque innovation dans des usages méme indifférents, pour être accusé de tyrannie. Vraisemblablement l’infortuné Sélim a été regardé comme un tyran, pour avoir voulu faire raser la barbe aux janissaires; et sison successeur leur avait fait couper la tête, cette exécution atroce n'aurait passé que pour un usage permis et même prudent de l’autorité.

Nous avons dit que le despotisme est l’imperfection du pouvoir ; etle pouvoir peut être imparfait dans sa constitution, dans sa volonté, dans son action.

Le pouvoir, pour être parfaitement constitué doit être indivisible, héréditaire de mâle en mäle, et par ordre de primogéniture, et même propriétaire de domaines, et non pensionnaire de l'Etat. Il serait aisé de prouver que, faute de l’une ou de l’autre de ces conditions ou de ces lois, le pouvoir n’est pas entièrement indépendant; et s’il n’est pas indépendant, il peut devenir arbitraire, etil n’en est préservé que par la modération ou le génie du prince.

I y a imperfection du pouvoir partout où sa volonté législative est subordonnée à des volontés populaires, et son action trop dépendante de la force populaire, ou des passions individuelles.

Le pouvoir en Turquie est indivisible, héréditaire, et même de mâle en mâle ; mais l’ordre de primogéniture paraît n'être régulièrement observé que dans toute la famille, et non danslamême branche. La volonté législative y serait, s’il y avaitlieu, subordonnée aux décisions des uhlémas ; et l’action est exercée par le prince lui-même et l’a été trop souvent par le peuple ou par les soldats.

On voitàla fois dans cette constitution du pouvoir, bonne sous quelques rapports, imparfaite sous d’autres, la raison de Ja [ongue du -

Sol OEUVRES COMPLETES DE M. DE BONALD.

rée de cette société et de sa faiblesse häbituelle, du profond respect du peuple pour la famille qui est en possession du trône, et Jde ses fréquentes révoltes contre l’homme qui l’occupe. Car ce peuple grossier considère le pouvoir d’une manière tout à fait arbitraire: il adore le pouvoir, au moment où il précipite l’homme du trône et c'est en se mettant à genoux devant un sultan déposé, que les muets lui présentent le fatal cordon; une religion absurde étaye, sans l’affermir, cette constitution vicieuse, et en prolonge l'existence, sans pouvoir en perfectionner la nature. Mais tout ce qui ne peut parvenir à sa véritable nature est condamné à périr. La langueur à gagné l'empire ottoman.

En vain ona voulu y ranimer dans ce grand corps un esprit de vie. C’est un malade à l’agonie, dont le moindre déplacement précipite la fin.

Je finirai cet article par quelques réflexions importantes. Quand on traite de la politique, il faut toujours en revenir à la religion; et c’est ce que les publicistes du dernier siècle ont beaucoup trop négligé. Chez les peuples mahométans, le despotisme est dans la famille par la polygamie; et, par une conséquence nécessaire, le pouvoir arbitraire est dans l'Etat, dont la famille est l’élément.

Chez les Chrétiens, la monarchie est dans la famille par la monogamie, et la monarchie est dans l’Etat : car, là où la faculté du divorce rapproche la famille de la polygamie, comme dans les Etats protestants, le pouvoir public v vise un peu plus à l'arbitraire, autant du moins que l'ont permis les mœurs et les idées chrétiennes.

Les Turcs, qui font de leur prince l’image de Dieu, ne voient dans l'un et dans l’autre qu'un maître suprême qui agit par des volontés arbitraires et particulières, et non en vertu deslois générales, dont ils n’ont pas même l'idée.

Les Chrétiens, qui font aussi de leurs princes les ministres de la Divinité, les considèrent agissant, comme elle, par des lois immuables et générales.

Le pouvoir est arbitraire en Turquie, parce qu'il n’y a pas assez de raison et de lumières pour qu'il soit absolu ; le pouvoir est absolu chezles Chrétiens, où il y a trop de raison et de lumières pour qu'il soit arbitraire. Aussi le pouvoir chez les Chrétiens périrait, s’il voulait rester ou devenirarbitraire ; et en Turquie s'ilvoulait cesser de l’être Lparce que rien dans

les lois et dans les mœurs n’y est disposé pour.

qu'il devienne absolu: « Un gouvernement mo-

déré, » dit Montesquieu (et il n’y a qu'un gouvernement fort qui puisse être modéré), «un gouvernement modéré peut, tant qu'il veut, et sans péri, relâcherses ressorts. Il se maintient par ses lois, et par sa force même. Mais lorsque, dans le gouvernement despotique, le prince cesse un moment de lever le bras...

tout est perdu. »

Le pouvoir arbitraire est redouté en Turquie et Le pouvoir qui ne voudrait y être qu’absolu, comme il l’est chezles Chrétiens, n'y serait pas respecté.

Le pouvoirabsolu est respecté chezles Chréliens ; et le pouvoir qui voudrait y être arbitraire, y serait objet de mépris, plutôt que de crainte, parce que là où il ya plus de raison dans les esprits, il y a aussi plus d’élévation dans les âmes, et même d'énergie dans les caractères.

Il est même nécessaire, dans les Etats chrétiens, que le pouvoir soit absolu et san action confiée à des corps qui, pour assurer le repos de la société, se conduisent beaucoup plus par des considérations d'ordre public, que par des motifs de bonté ou d’indulgence personnelle. Sile pouvoir y était arbitraire, et que son action dépendit de la volonté du prince, la douceur de mœurs qu’inspire le christianisme, et la haute idée qu'il donne de is risquerait d’affaiblir l’action du pouvoir; et trop souvent les crimes resteraient impunis, et les bons, sans protection et sans défense. Chose remarquable! la constitution dans les Etats mahométans, donne au prince le pouvoir arbitraire de punir sans le ministère des tribunaux ; et chez les Chrétiens, elle lui attribue le pouvoir arbitraire de faire grâce malgré les tribunaux. Mais comme les uns peuventpérir par l'abus des exécutions arbitraires,

les autres peuvent périr par l’abus de l’impuni-

té ; et le droit de faire grâce arbitrairement, si doux à exercer dans tous les temps et même si nécessaire et si sacré dans les temps de crises politiques, peut, dans les temps ordinaires, devenir pour la société plus dangereux que le pouvoir même de punir arbitrairement: et nous en avons fait quelquefois en France une triste expérience.

Aussi la constitution française avait-elle limité l'exercice de ce droit, et les tribunaux pouvaient punir, même malgré le prince. C'était alors le pouvoir absolu qui, pour l'intérêt de la société, l’emportait sur le pouvoir arbitraire. Mais combien ne faut-il pas de perfection dans les lois, de bonté dans les mœurs publiques, de fixité dans les idées, de respect pour la propriété, d'unité dans lamorale, de rai-

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son enfin et d'ordre dans toutesles parties du tres puissent toujours être sévères sans dureté, corps social, pour que le pouvoir ou sesminis- ou indulgents sans partialitéet sans scandale.

ee

OBSERVATIONS SUR L’'OUVRAGE AYANT POUR TITRE :- CONSIDERATIONS SUR LES PRINCIPAUX ÉVÉNEMENTS DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, ,

PAR Mur LA BARONNE DE STAEL.

C’est un bien triste legs qu’a fait à la so- M. Necker en gouvernant. M. Necker était ciété Mme de Staël, que l'ouvrage pos- un homme d’affaires et un littérateur, et ik thume récemment publié sous son nom, des s’est cru un homme d'Etat (1). Considérations sur les principaux événe- Mme de Staël, habile à saisir, à expriments de la révolution française. mer jusqu'aux nuances les plus fugitives

Nous connaissions de Mme de Staël un des qualités bonnes ou mauvaises de l’es- Traité sur l'influence des passions, des ro- prit et du cœur de l’homme, s’est tout à fait mans, des Observations sur l'Allemagne et la trompée lorsqu'elle a voulu traiter de la littérature du Nord. Les sujets de ces ou- constitution de la société. Si elle se fût borvrages étaient dans les habitudes de son es- née à tracer des caractères, elle aurait fait prit, la nature de son talent, le genre de ses aussi bien que la Bruyère, quoique dans connaissances. Celui-ci est d’un tout autre un autre genre; et, venue plus tard, elle eût intérêt ; l’objet en est bien plus important. été peut-être plus loin. La nature lui avait Mais quoiqu'il traite de politique et de la donné un excellent microscope, qui grosrévolution, il n’a pas un autre caractère sissait, et même un peu trop les plus petits que ses aînés. C’est encore un roman sur la objets; car elle fatigue quelquefois son lecpolitique et la société, écrit sous l’influence teur par l’habitude de tout et toujours génédes affections domestiques et des passions raliser. Elle s’en est servie comme d’un tépolitiques qui ont occupé ou agité l’auteur; lescope, pour observer des ohjets placés trop c’est encore Delphine et Corinne, qui font de loin de ses yeux; et elle n’a rien vu qu'à la politique comme elles faisaient de l’amour travers un nuage. Sa doctrine politique est ou s’exaitaient sur les chefs-d’œuvre des toute en illusions, sa doctrine religieuse en arts, avec leur imagination, et surtout avec préventions ouen préjugés, et sa doctrine leurs émotions, peut-être aussi avec desins- littéraire en paradoxes. pirations ; car les femmes, circonscrites par Deux sentiments dominent dans l'ouvrage la nature dans le cercle étroit des soins do- de Mme de Staël; sa tendresse pour son mestiques, ou, la plupart, quand elles en père, son admiration pour l'Angleterre. sortent, livrées à la dissipation, ne parlent M. Neckeret le peuple anglais sont les figures guère de politique que par oui-dire. principales, ou plutôt les seules figures de

Je ne crois pas qu'il y eût en Europe un ce tableau, dont la révolution française n’est écrivain moins appelé que Mme de Staël que la toile et le cadre. Ces deux sentiments, à considérer une révolution. Il y a toujours dont l’un est fort respectable, sans doute, eu trop de mouvement dans son esprit, et sontexprimés, et non moins l’un que l’autrop d’agitation dans sa vie, pour qu’elle ait tre,avec une exagéralion qui en affaiblit pu observer et décrire ce mouvement vio- l'effet, en leur donnant l’accent d'une paslent et désordonné de la société. Il fautêtre sion et les formes d’un culte. Quand M. assis pour dessiner un objet qui fuit; et ici Necker est accusé, sa fille ne cherche pas à le peintre n’a pas plus posé que le modèle. le justifier, elle le loue ; quand il est loué,

Mme de Staël à fait, en écrivant surla elle n'applaudit pas, elle le divinise. En politique, la même méprise qu'avait faite Angleterre, tout est parfait. C’est le paradis

Q) Mme de Staël raconte que, s'étant trouvée ge me plut, » ajoute-t-elle, etc. Ou je me trompe, ou à table à côté de l'abbé Syeyès, il lui dit, en parlant cet éloge est un persifflage; et ni l’arithmétique ni de M. Necker : C'est le seul homme qui ait jamais la poésie ne font l’homme d'Etat, et l'abbé Syeyès réuni la plus parfaite précision dans les calculs d'un Je savait bien. grand financier à l'imagination d'un poète. « Cet élo-

de l’Europe, le flambeau du monde, et, à bien meilleur titre qu’autrefois , l’île des saints, le séjour des bienheureux, où l’on contemple face à face l'ordre éternel des sociétés. Ces deux admirations d’un homme et d’un peuple tendent au même but.

Avec l’éloge de M. Necker, Mme de Staël justifie le renversement de l’ancienne constitution de la France; et, avec l’éloge du peuple anglais, limpulsion vers les institutions anglaises que donna son père. Elle satisfait ainsi à la fois ses affections domestiques et ses préventions politiques; c’est l'alpha et l’oméga de son ouvrage. Du reste, elle prodigue les flatteries aux amis de cette constitution, et n’épargne pas les reproches à ceux qu’elle en suppose gratuitement les ennemis. ]l n’est vas de travers d'esprit, ou de calculs faux et intéressés dont elle ne les accuse, réservant tous ses respects, toutes ses affections, toutes ses admirations, pour les libéraux, ces colonnes de la société, les seuls hommes fermes, constants, incorruptibles, etc., ete.

L'ouvrage, quoique posthume, est tout entier de Mme de Staël. J'en aurais cependant douté sans la déclaration formelle de ses éditeurs, qui se sont bornés à corriger les épreuves, et à relever quelques inexactitudes de style. En vérité, ils auraient pu, sans manquer à la mémoire de Mme de Staël, relever dans son ouvrage d’autres inexactitudes que des négligences de style, et corriger d’autres fautes que des fautes de tÿpographie : etil paraît même que, l'ouvrage imprimé et prêt à voir le jour, ils ont redouté pour son succès auprès des bons esprits la sévère et rude épreuve de la critique.

Quoi qu'il en soit, je ne viens ni contester les éloges, ni repousser les reproches, et j'écarte de cette discussion tout ce qui est personnel. J’accorde à Mme de Staël tout ce qu’elle voudra, hors les intérêts de la raison, de la vérité, de la justice, de la société, sur lesquels il importe d'éclairer le public, surtout à la veille des délibérations qui vont s'ouvrir sur les destinées futures de la France et de l’Europe.

Dans le peu d'occasions qu’eut l’auteur de cet écrit de voir Mme de Staël, elle lui dit, en témoignant à sa personne plus d'estime qu’elle n’en accordait à ses écrits, « qu'il était le plus philosophe des écrivains, avec le moins de plulosophie. » Il fut tenté de retouruer le compliment ou le reproche; et, en

prenant comme elle les mots philosophe et philosophie dans un double sens, de luidire, qu'elle était très-peu philosophe avec beaucoup de philosophie. La lecture de ses Considérations m’a tout à fait confirmé dans cette

- opinion. Tous les petits préjugés de patrie,

de famille, de religion, de profession, de gouvernement, de bel esprit, se retrouvent dans cet écrit. On s’étonne que: l’éducation littéraire, la grande fortune, les voyages, la vie indépendante, les habitudes du grand monde, le séjour dans les grands Etats et les grandes villes, l’étendue d'esprit et de connaissances de Mme dé Staël, aient si peu changé aux premières impressions de Mlle Necker. Pas plus que J.-J. Rousseau, elle n’est point sortie de Genève, et n’a pas pu même se défaire des petites vanités républicaines. « Ah! » dit-elle, « quelle” enivrante jouissance que celle de la popularité l» C'était un goût de famille; et il égare l’écrivain, comme il a abusé le ministre. Malheureusement Mme de Staël a pris pour de la profondeur le sérieux naturel de son esprit,

rendu plus sérieux encore par la gravité composée de l’éducation génevoise. Va

En général, les écrivains réformés n’ont mi

pas mieux traité de la politique que de la religion. Leibnitz reprochait de graves erreurs à Pu#endorff, le plus ancien et le plus célèbre d’entre eux. Ceux qui sont venus.

plus tard ont enchéri sur lai, et Mme de.

Staël sur tous les autres. C’est à cette poli- ?

tique que l’Europe doit la souveraineté po- : pulaire et ses inévitables conséquences. Ju-

rieu, qui passait même parmi les siens pour 17

un homme emporté, avait dit : « Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d’avoir raison pour valider ses actes. » Mme de Staël va plus loin encore, en appuyant sa politique sur le principe même de la Réforme ; « Il n’est aucune question, » dit-elle, « ni morale ni politique, dans laquelle il faille admettre ce qu’on appelle l'autorité.

La conscience des hommes est en eux une révélation perpétuelle, et leur raison un fait inaltérable. » Et il suit de là inévitablement que fous ceux qui ne pensent pas comme Mme de Staël, n’ont ni conscience ni raison; et c’est aussi la conclusion qu’elle er tire.

Je crains, en vérité, que les bons esprits ne me pardonnent pas plus de réfuter sérieusement un écrit sur la politique, qui commence par l'étrange assertion qu’il ne

* faut point d'autorité, qu'ils ne me pardon-

neraient de disputer avec un géomètre qui commencerait par nier l'étendue. Mais cette proposition peut nous donner la clef de l’ouvrage de Mme de Staël.

Dans les Etats de l'antiquité, il n’y avait qu'une cause de révolutions, l'ambition du pouvoir politique. Dans les Etats modernes, et depuis le règne public de la vérité par l'établissement du christianisme, il yen a une autre, l’ambition du pouvoir religieux ; Je veux dire l’orgueil des doctrines et la domination sur les esprits : cause nouvelle et bien plus active de révolutions, qui ne demande ni armées ni argent, et pour laquelle un homme n’a besoin que de lui-même; cause bien plus générale et bien plus étendue, parce qu’il y a toujours plus d’esprits capables de séduire, que de caractères assez forts pour dominer : et Luther ou Voltaire ont asservi plus d’esprits par leurs opinions, que Bonaparte n’a subjugué de corps par ses armes. A peine née daus les écoles, cette ambition a ébranlé ou renversé les gouvernements ; et les révolutions qui agitent l’Europe depuis quatre siècles n’ont pas un autre principe (1); parce que la société politique une fois imprégnée de christianisme, si J'ose ainsi parler, et devenue un

-être moral, n’a pu être sérieusement troublée que par des causes morales. Mais, par cette même raison, les habiles se sont aperçus de la disposition constante qui entraîne les unes vers les autres, et porte à s’assimiler ensemble certaines formes de gouvernement et certaines formes de culte, comme la monarchie et le catholicisme, la démocratie et le calvinisme; et, pour dernier résultat, l’athéisme et l’anarchie ; et ont prêché, sous de beaux noms, l’indifférence absolue des religions, pour conduire les esprits, las d’errer dans le vide, à la soumission la plus aveugle pour leurs opinions : et, toujours aussi avides de pouvoir politique que de domination intellectuelle, tantôt ils se sont servis de la religion pour égarer la politique et tantôt de la politique pour troubler la rehgion. Nous reviendrons ailleurs sur ce sujet.

Je n'ai pas besoin de justifier mes intentions. J'écris sans haine contre les personnes, et, autant qu’il est permis de se rendre à soi-même cette justice, sans prévention pour les choses. Si une vie déjà avancée, consacrée sans distraction à l'étude de ces

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grandes questions; si quelque connaissance des hommes et des choses de mon temps; si aucune préoccupation politique, autre qu’une affection pour mon roi et pour ma patrie; si le désintéressement absolu de tout espoir d’élévation et de fortune, que j'ai refusée quand elle m'a été offerte, et qui ne se trouve plus, je le sais, sur la roule que je parcours, peuvent-m'être un garant que je parle de ce que je sais, et qu'aucun motif d'intérêt personnel n’a jamais guidé ma plume, je peux présenter cet écrit avec confiance à mes amis et à mes adversaires.

Je ne retiendrai pas la vérité captive, pas plus aujourd’hui que je ne l'ai fait dans d’autres temps; je serais moins malheureux ou moins coupable de lignorer. Mais si, contre mon attente et mon intention, cet écrit renfermait quelque chose de répréhensible, plein de respect et de confiance pour l’équité des magistrats, je déclare ici que je renonce formellement à défendre l'ouvrage ou l’auteur.

Je rangerai sous quelques paragraphes les observations que m'ont fournies les petits principes de l'écrit de Mme de Staël.

% $ 1. — De la constitution française dans les

premiers âges de la monarchie.

Mme de Staël commence par chercher dans l'histoire des premiers temps de notre monarchie des leçons et des exemples pour les derniers. L'histoire des origines des peuples est pour les faiseurs de systèmes, ce qu'est la palette pour un peintre. Celui-ci dispose sur sa palette les couleurs pour son tableau; celui-là arrange dans l’histoire les faits pour ses opinions, et il y trouve tout ce qu'il veut. Robertson en a tiré son Introduction, et Mme de Staël la sienne. Elles ne sont pas plus exactes l’une que l’autre; et je ne doute pas que, dans quelques siècles, on ne retrouve à volonté, dans les constitutions de Bonaparte, le type du gouvernement absolu ou constitutionnel, quoiqu'il ne fût ni l’un ni l’autre. Mme de Staël, et en général, tous les écrivains de la même école, qui vont cherchant dans tous les siècles des oppositions ou résistances actives à l'autorité, et qui croient la trouver dans les grands, ne font pas attention que, dans ces temps reculés, les grands partageaient la domination en partageant le territoire, et ne partageaient pas le pouvoir; puisque les plus

{ 4 } Calvini discipuli, ubicunque invaluere, imperia turbaverunt, dit Grotius, qui n’est pas sus-

pect

puissants, et qui l’étaient quelquefois plus que les rois eux-mêmes, reconnaissaient, tout en leur faisant la guerre, la suprématie ou la suzeraineté de la couronne. Des rois étrangers, grands vassaux de la couronne, lui faisaient hommage, quoique souvent assez forts pour le disputer; et tous cherchaient bien plus à se soustraire à ce qu’on a appelé depuis le pouvoir exécutif, qu’à contester le pouvoir législatif, qui est proprement le pouvoir. D'ailleurs, l'obéissance en France a toujours été si noble et si éclairée, de la part des grands ou des corps, qu’elle ressemble quelquefois à de la résistance. Joinez ,à cela l’acception moderne donnée, dans le sens des opinions nouvelles, à des expressions politiques empruntées d’un latin barbare ou d’un français plus barbare encore, et lorsque la langue politique n’était pas même formée; et vous aurez la raison de toutes ces recherches que l’on croit savantes, et qui ne sont qu'oiseuses et vides, sur les rapports de nos anciens rois avec leurs peuples. Mais le nouveau, quoi qu’on dise, est tellement suspect, qu’on veut toujours lui chercher une origine ancienne; et les politiques novateurs sont à cet égard comme les hérésiarques, qui vont fouillant dans les siècles les plus reculés pour trouver quelque ancêtre à leur doctrine. Il est certainement étrange, qu’au mépris du dogme du progrès de l'esprit humain et de la perfectibilité indéfinie, on aille chercher des définitions exactes de l’ancienne constitution française, sous Dagobert ou Charles le Chauve, plutôt que sous Louis XII, Henri IV, ou Louis XIV. Tout ce qu’il y a de certair, c’est que les rois n’ont jamais fait des lois sans conseil; que, suivant le temps, le caractère des rois ou l'importance des lois, le conseil avant la loi, ou les doléances ou remontrances après la loi, ont été plus ou moins solennels. Attila lui-même ne demandait pas sans doute conseil pour donner l’ordre de brûler une ville ou de ravager une province; mais s’il voulait donner à son armée des règlements de discipline intérieure, vraisemblablement il consultait ses principaux officiers. Ainsi, dans quelque sens que l’on tourmente notre histoire, on trouvera toujours que les rois ont commandé, et que les peuples ont obéi; et s’il en eût été autrement, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus en France, ni dans aucun autre grand Etat de l’Europe, ni rois ni peuples.

Une institution n’est pas bonne, précisément

parce qu'elle est ancienne; mais elle est ancienne, ou plutôt elle est perpétuelle {car qu'est-ce que les hommes qui vivent un jour appellent ancien ?), lorsqu'elle est bonne ou parce qu'elle est bonne; et la royauté indépendante, que Mme de Staël ne craint pas d'appeler la plus informe des combinaisons politiques, est aussi ancienne que le monde, et durera autant que lui.

$ II. — De la révolution.

Mme de Slaël, à la première page de ses Considérations, regarde la révolution française comme un événement qui était inévitable. Pour moi, je crois qu’une révolution n'était pas plus inévitable en France qu’elle ne l’est actuellement en Autriche. Mais j'aime mieux laisser Mme de Staël se réfuter elle-même.« Une philosophie commune, »

dit-elle un peu plus loin, «se plaît à croire que tout ce qui est arrivé était inévitable; mais à quoi serviraient donc la raison et la liberté de l’homme, si sa volonté n'avait pu prévenir ce que sa volonté a si visiblement exécuté ? »

il est vrai qu’une fois les trois ordres de l'Etat confondus dans une même assemblée et un seul vote, la révolution était inévitable, par l'excellente raison qu’elle était faite, et que l’ancienne constitution était renversée. Mme de Staël, comme tous les écrivains de cette école, fait grand bruit des différences et des variations que l’on remarque dans le nombre respectif des députés aux états généraux tenus dans les divers âges de notre monarchie. C’est que ce nombre était et devait être tout à fait indifférent. Dès que Ja constitution, considérant les ordres de l'Etat sous des rapposts moraux, et non dans leur quotité physique, faisait de chaque ordre une personne délibérant à part; le troisième ordre, n’eût-il été composé que de dix membres, eût été une personne publique aussi bien que le clergé et la noblesse, eussent-ils compté chacun mille députés, et aurait eu autant de poids dans la délibération, et son veto la même force; et cela, ce me semble, est très-moral et même assez libéral; et peut-être la division en ordres avait-elle moins d’incontéuients que la division en partis. La variation dans le nombre respectif des députés de chaque

ordre, et de tous les ordres, n'était donc

d'aucune importance, et pour celte raison $ ; . : Es n'avait jamais été remarquée; à quoi il est

juste d'ajouter que les états généraux, ayant été plus fréquemment assemblés lorsque les Anglais occupaient nos plus belles provinces, leur convocation n’avait pu se faire intégralement.

Mue de Staël, qui n'oublie aucune de ses émotions, parle avec complaisance de celles que lui causa l’ouverture des états généraux. Elle remarqua les figures et les costumes, l'attitude gauche des anoblis, l’attitude assurée et imposante du tiers état.

Ailleurs elle rappelle ce que tout le monde, même alors, avait oublié, l’ancien usage de présenter au roi les pétitions à genoux, pratiqué par le troisième ordre. Elle aurait dû dire, pour conserver l’exacte justice, qu’on aborde encore aujourd’hui le roi d’Angleterre avec des génuflexions. Les grands se couvrent devant le roi d’Espagne, et peutêtre les libéraux trouveront-ils plus de fierté dans l’usage anglais que dans la coutume castillane. Mais ce qui est plus digne de remarque, dans ce premier jour, où Mme de Staël ne voyait que présages de bonheur, et qui pleurait de tendresse à l’aspect de tant de félicité promise à la France, Mme de Montmorin, dont l'esprit, suivant Mme de Staël, n’était en rien distingué, lui dit, avec un ton décidé : « Vous avez tort de vous réjouir; il arrivera de ceci de grands désastres à la France et à nous. » Mme de Staël y voit un pressentiment; ceux qui ne croient pas si volontiers au merveilleux, y verront la supériorité naturelle, en affaires politiques, du bon sens sur l'esprit.

Mme de Staël a donc trouvé que la révolution était inévitable ; ce qui d’abord justifie M. Necker de la part qu’on l’accuse d’y avoir eue : et la révolution était inévitable, parce que le peuple français était le peuple le plus malheureux et le plus opprimé de la terre; ce qui justifie aussi la révolution.

Cette manière de justifier la révolution et M. Necker, à laquelle Mme de Staël revient souvent, lui a été inspirée et presque commandée par une phrase des écrits de M. Necker, qu’elle a la naïveté, peut-être imprudente, de citer dans le sien : « Ah! » dit M. Necker, dans son ouvrage publié en 1791, De l'administration de M. Necker par luiméme, « ah! s'ils n'étaient pas malheureux (les Français}, s'ils w’étaient pas dans l’oppression, quels reproches n'aurais-je pas à me faire ! » Ceite exclamation, où il entre du doute, si! et où l'on sent peut-être quelque chose de plus que des regrets, Mme de

PART. I, POLITIQUE. — OBSERV. SUR L'OUV. DE Mue DE STAEL.

Staël s’en empare, et pour que M. Necker n'ait point de reproches à se faire, et qu'on ne puisse pas lui en adresser, elle affirme hardiment uue les Français étaient le peuple le plus opprimé et le plus malheureux de tous les peuples.

Ce n’est pas pour dénigrer l’époque actuelle que je réfute cette assertion, mais uniquement pour rendre à nos rois, à la nation, la justice qui leur est due,'et pour montrer que si nos rois ont été bons et humains, la nation a été heureuse et reconnaissante, jusqu’à ce qu’on soit parvenu à la précipiter dans un abîme d’infortunes et de forfaits, en la repaissant d’impostures sur ses malheurs passés, et de chimères sur son bonheur à venir.

Sait-on bien ce qu’on veut dire quand on parle du malheur et de l’oppression de tout un peuple? Les maux physiques qui peuvent l’accabler sont la peste, la guerre ou la famine : et nous n'avons connu les deux derniers fléaux que depuis la révolution; car les guerres, non des peuples, mais des rois entre eux, ces guerres de la monarchie qui se faisaient sur quelques points de l’extrême frontière, à force d’art et de science, plutôt qu’à force d'hommes, et qui laissaient

à peu près les choses au même état, les pro- ‘vinces à leur métropole, et aux rois les affec-

tions des peuples; ces guerres étaient, pour une nation, un exercice de ses forces, et non une cause de désastre et de ruine. Le mal moral est l'erreur; et je ne crois pas qu’on osât soutenir que le peuple français, chez qui se trouvaient les plus beaux modèles dans tous les arts de la pensée, fût moins éclairé et plus livré à l’erreur que tout autre peuple de l’Europe. Oui, il était malheureux et opprimé, et de l'oppression ja plus craelle et la plus funeste, de l’oppression des fausses doctrines et des écrits impies et séditieux; et certes, le gouvernement en a été assez puni, pour qu’on doive s'abstenir de le reprocher à sa mémoire. C’est cette oppression qui à été la véritable et unique cause de la révolution et de tous les crimes dont elle a épouvanté le monde. Si c’est là ce que Mme de Staël veut dire, je suis entièrement de son avis; mais elle cherche ailleurs cette oppression, et ses raisonnements à cet égard ne lui ont pas coûté de grands frais de dialectique. Tout peuple est malheureux et opprimé, selon Mme de Staël, lorsqu'il n’est pas libre; il n’est libre que lorsqu'il est constitué à l'anglaise, et il n’est vertueux

que lorsqu'il est libre, puisque l'oppression sous laquelle gémissait le peuple français a été l'unique cause des excès auxquels il s’est porté. Ainsi, le peuple français était malheureux, non précisément parce qu'il n’avait pas de constitution, car il en avait certainement une, tout autant que les Etats d’Autriche et d'Allemagne, qui ne passaient pas pour des peuples malheureux, mais parce qu'il n'avait pas la constitution anglaise; et c’est ce qui prouve que cette constitution est la meilleure de toutes. 11 me semble que c’est finir par où il aurait fallu commencer.

Mais enfin, en quoi le peuple français étaitil si malheureux et si opprimé? Il payait des impôts, il est vrai, mais il en paye encore, et même quelques provinces en payent dont elles étaient exemptes; mais tous les peuples en payent; mais selon Montesquieu, dans les républiques, ils sont plus torts que sous les monarchies; mais les Anglais .en payent plus que tous les autres peuples; et sans doute aujourd’hui que, par l’aliénation des biens publics, tout le service de l’Ktat, à commencer par la royauté et la religion, est à la charge du trésor public, nous payerons toujours des impôts. Il était soumis à la milice ; mais en Angleterre on presse, et violemment, les gens de mer; et puis, comment parler de la milice, lorsqu’on s’est cru obligé de rétablir le recrutement forcé ?

Manquait-il de tribunaux civils pour juger ses différends, et les frais de justice ne sontils pas autant ou plus considérables qu'’autrefois ? Il n'avait pas, il est vrai, le jury en mätière criminelle, oppression intolérable, suivant les libéraux : mais le jugement des délits sur preuves légales et positives, est tout au moins aussi philanthropique que le jugement par la seule conviction des jurés ; et si les jurés ont quelquefois absous ceux que les juges auraient condamnés, je peux assurer que, dans beaucoup de circonstances, les juges auraient absous ceux que les jurés ont condamnés; et certainement les éléments dont se compose la conviction persopnelle sont plus vagues, plus arbitraires, plus incertains que la détermination positive des preuves légales (1). D'ailleurs la société n’est opprimée, sous le rapport de la justice criminelle, que lorsque la vindicte publique est faible, lente, ou insuflisante à ponir le crime; et si l’on faisait queique re-

() n estétrange assurément que la philosophie ai commencé par contester à Ja société le droit de

proche à notre ancienne jurisprudence criminelle, certes, ce n’était pas de mariquer de vigilance et de sévérité. La procédure criminelle était secrète : autre oppression.

Mais la publicité de la procédure, ou plutôt de la plaïdoirie criminelle, qui permet à un avocat de déployer toute son éloquence pour atlénuer un crime, et.au public d'écouter et de s’abreuver à longs traits du scandale d’une justification qui, trop souvent, trouve dans les cœurs de secrètes intelligences, cette publicité, utile pour sauver un accusé d’une mauvaise affaire, est-elle également avantageuse à la morale publique, et ne dégradet-elle pas trop souvent la noble profession d'avocat ? D'ailleurs, nulle part les honnêtes gens ne se sont crus opprimés par la forme des jugements criminels usités dans leur pays; jamais cette crainte n’a troublé le sommeil de l’homme de bien; et si les Français étaient malheureux pour cette cause, c'était assurément sans s’en douter. Portait-on nulle part plus loin qu’en France le respect pour la propriété et pour toutes les propriétés ? Chacun ne pouvait-il pas aller et venir, même sans

passe-port; se livrer à tous les genres d’industrie, et dormir en paix à l’ombre de sa vigne et de son figuier ? — Mais tous les citoyens n'étaient pas admissibles à tous les SaloU: mue admissible, c'est RS pas Plus aujourd'hui qu ‘alors, tous les He toyens ne sont admis à tous les emplois.

D'ailleurs, nous discuterons plus tard cette question; et nous ferons voir qu’il y avait, même sous ce rapport, plus de véritable /iberté et égalité politique en France qu’il n’y en a dans aucun Etat de l’Europe, sans en excepter l’Angleterre. — Mais la dîme et les droits féodaux.— Ils existent en Angleterre, et Mme de Staël n’a garde de le remarquer.

Je n’en donnerai pas les raisons politiques, qu’on comprend à merveille dans ce pays-là, et qu'on ne comprend plus dans le nôtre; mais pour ne donner que des raisons tirées des lois civiles, que nos libéraux entendent un peu mieux, je leur dirai que si la dîime et les droits féodaux étaient un mal pour l’agriculture, ils n'étaient pas une injustice et une oppression pour les propriétaires, qui tous, en France, depuis Charlemagne, avaient acquis leurs propriétés.fonciè:es, déduction faite du. capital de la dîme et des droits féodaux. C'est ainsi que le possesseur d’une

condamner à mort le malfaiteur, et qu'elle ait fiui par le donner à tous les individus.

maison soumise à une servitude ne saurait

se e plaindre si cette servitude lui a ‘été dé-

clarée parle vendeur, et tenue à compte sur *

le le prix (1). Je parlerai ailleurs des priviléges pécuniaires.

Lorsqu'une plus longue expérience aura permis d’en faire Ja comparaison, on aura un moyen infaillible de juger, entre les diver ses formes de gouvernements, celle qui procure le plus de bonheur. Y aura-t-il moins d'enfants abandonnés , moins de crimes,

moins de- procès ? Les maisons de détention ou les lieux de déportation seront-ils moins | peuplés ? Y aura-t-il plus de respect pour la religion, plus de fidélité au pouvoir, plus de déférence envers les pères. et mères, plus de bonne foi dans le commerce, d’indépendance et d’intégrité dans l'administration de la justice, etc, etc.? C'est à ces traits qu’ on reconnaîtra les progrès d’un peuple vers le bonheur et la véritable liberté; car un peuple vertueux est toujours heureux et libre, et il n'est même heureux et libre que par ses vertus. Nous pourrions même aujourd’hui comparer sous ce rapport :a France d’autrefois et l'Angleterre, et si l’on voulait consentir au parallèle, la question serait bientôt décidée ; en attendant, il est remarquable combien ce qui a toujours été regardé chez un peuple comme un signe de conten-

tement et de bonheur, était trompeur et équi-.

voque dans l’une et l’autre nation. La bienheureuse constitution de l’Angleterre avait fait des Anglais un peuple morose, grondeur, mécontent, égoïste, même selon Mme de Staël. les lois oppressives de la France avaient fait des Français un peuple aimable, aimant, gai, vommunicatif, et même beaucoup pius dans le midi de la France, plus soumis aux lois féodales que le nord. Le malheureux Français soupirait toujours après sa patrie, etn'appelait pas vivre, vivre éloigné d’elle; l’heureux Anglais, et généralement les peupies du Nord, sont dans un éontinuel état d’ébigration. C'était dans la France opprimée et malheureuse que les Anglais, même les plus riches, venaïent chercher lé plaisir comme la santé, et jouir de la salubrité de son climat, de la surveillance de sa police, de la protection de ses lois. Mme de Staël elle-même n’a-t-elle pas toute sa vie préféré le séjour de la France à celui de son

(1) Je ne sais si le peuple français est devenu plus avare en devenant plus riche; mais il consomme moins de blé, qui payait la” dime, et plus de poumes de terre, qui ne la payaient pas ; et un

PART, II. POLITIQUE. — OBSERV

SUR L'OUV. DE Mue DE STAEL. 606

heureuse et libérale patrie, même à celui de l'Angleterre? Pourquoi ces regrets si vifs

lorsqu'elle a été exilée, et encore, exilée.

dans son propre pays, sur ses terres, avec

toute sa fortune, et au milieu de sa famille | et quel agrément pouvait trouver son âme, sensible et bienfaisante, au milieu d’un peuple si opprimé, et au spectacle de malheurs,

qu’ellene pouvaitsoulager ? Avec un peu plus de connaissance des hommes etdes choses, et surtout un peu moins de préventions, elle aurait su que s’il y avait, sous les lois et les mœurs du paganisme, des peuples malheureux et opprimés par les excès de la guerre ou les abus des conquêtes, par la corruption et le désordre des aaministrations, par l’instabilité des gouvernements, et les cruelles extravagances de la religion ; sous l’empire du christianisme, qui a mis tant d’onction ct de charité dans les relations des hommes, donné aux gouvernements tant de solidité, etadouci jusqu’à la guerre, il ne peut y avoir que des familles malheureuses, et trop sGuvent par leur faute; que l’usure, l’ivrogne= rie, la débauche, les querelles, les procès, la paresse, fout pius de malheureux que les gouvernements n’en pourraient faire et n’en peuvent soulager, et que la seule époque de son histoire où le peuple français ait été malheureux et opprimé, c’est lorsque la révolution, dont on veut aujourd’hui soutenir la nécessité, excuser les désordres et perpétuer les principes, a fait renaître au milieu de nous tous les excès, toutes les tyrannies, toutes les extravagances, toutes les corruptions des pays idolâtres. Avec plus de connaissance des hommes et des choses, et surtout de l’ancienne administration, dont elle n’a aucune idée, et avec moins de préventions, Mme de Stoël aurait su qu’un pays où il est si doux de vivre, même pour les étran= gers, où le commerce avec ses semblables est si agréable, et la disposition générale si bienveillante, n’est pas malheureux; que l'oppression, qui n’est que l'action des classes supérieures sur les inférieures, donnerait aux premières un caractère de dureté, et aux autres une impression de mécontentement et d’aigreur, incompatibles avec les qualités. qui rendent les hommes saciables et d'un commerce doux et facile. Et si je voulais emprunter le style de l'auteur que je com-

politique peut le voir, avec quelque peine, faire sa nourriture usuelle d'aliments qui, quoi qu'on dise, ôteront à la longue, à sa vigueur corporelle, à son. activité, à sa long rÉviLé,

bats, je dirais que tout ce qu'on trouvait en France d’agréments, de douceur, de bienveillance, de sociabilité, en un mot, était comme un parfum qui s’exhalait du bonheur général.

On veut que le malheur et l’oppression qui pesaient sur le peuple français aient amené la révolution; et l’on ne sait pas tout ce qu’il en a coûté de violences, d’impostures, d’intrigues et d'argent pour pousser le peuple à des innovations ou à des désordres qui répugnaient à ses habitudes, à ses affections, à ses vertus. Mme de Staël peut l’ignorer, elle qui n’a vécu qu’avec ceux qui poussaient aux changements, et qui n’a vu, et encore de ses fenêtres, que la populace de la capitale, c’est-à-dire ce qu’il y à dans une nation de plus ignorant, de plus corrompu et de plus turbulent; mais ceux qui connaissent l'esprit et les mœurs des provinces, ceux surtout qui, comme l’auteur de cet écrit, étaient à cette époque à la tête de leur administration, peuvent attester que le peuple, surtont celui des campagnes, a longtemps opposé à la révolution la seule force que ie gouvernement permit d'employer, la force d'inertie, et qu'il en aurait coûté au gouvernement infiniment moins d'efforts pour empêcher la révolution, qu’il n'en a fallu aux révolutionnaires pour la faire. Et la Vendée, qui lui a opposé une résistance si héroïque et si active, était-elle plus heureuse que les autres parties du royaume ? payait-elle moins que les autres la dîme et les droits féodaux? et n’était-elle pas même la plus féodale de nos provinces?

Et l'Espagne, qui, selon nos libéraux, géissait sous l’oppression de l’inquisition et du gouvernement le plus absolu de l’Europe, l'Espagne , assez malheureuse pour n'avoir ni le jury ni la liberté de la presse, pourquoi s’est-elle refusée au bienfait de la révolution ; et, étrangers pour étrangers, pourquoi a-t-elle préféré les étrangers qui venaient combattre la révolution, aux étrangers qui venaient lui en faire présent ?

Mme de Staël attribue à l'oppression sous laquelle gémissait le peuple français, tous les excès et tous les crimes dont il s’est souillé. Les erreurs ou les crimes de l’assemblée constituante ont précédé et commandé les erreurs et les crimes du peuple; et quand Mme de Staël remarque qu'aucun autre peuple ne s’est iivré aux mêmes excès, elle oublie ou elle dissimüle qu’à Ge-

nève même, chez ce peuple si libéral et si :

heureux, et sous ce gouvernement si Consütutionnel, la populace massacra, quand eile y fit sa révolution à l’imitation de la nôtre, un assez grand nombre de ses principaux et des plus respectables citoyens.

Mme de Staël, élevée dans l’opulence et la pourpre du ministère, livrée à tout ce que le grand monde a de plus séduisant pour une femme d’esprit, est beaucoup trop disposée à ne voir que te côté brillant des hommes et des choses, à ne placer le bonbeur que dans l’éclat, la vie que dans l’agitation, la raison que dans les succès du bel esprit. Toute sa philosophie l’abandonne lorsqu'elle se laisse aller à cette impulsion. « Jamais, » dit-elle, « la société n’a été aussi brillante et aussi sérieuse tout ensemble que pendant les trois ou quatre premières années de la révolution, depuis 1788 jusqu’à Ja fin de 1791. » Hélas! tout cet éclat qu’avaient précédé et que devaient suivre des jours sitristes et si nébuleux, ressemblait à ces vifs rayons du soleil qui brillent entre deux orages ; et si l’on se rappelle tout ce qui s'était passé dans ce même intervalle de temps, on conçoit que la société dût être sérieuse, mais on à peine à s’expliquer comment Mme de Staël pouvait la trouver si brillante. Elle nous l’explique elle-même :

« C’est que dans aucun pays ni dans aucun temps, l’art de parler sous toutes les formes. n’a été aussi remarquable que dans les premières années de la révolution. »

C’est donc l’art de parler sous toutes les formes que Mme de Staël admire; et, beaucoup trop sensible aux succès prestigieux d’un art dans lequel elle a excellé, elle ne

. voit de constitution et de gouvernement que

dans la tribune aux harangües; et elle oublie que si l’on maîtrisait des peuples enfants, des peuples qui n'avaient que des passions, avec des paroles et un vain bruit de sons artistement arrangés, on ne gouverne des s0ciétés avancées, des sociétés chrétiennes et raisonnables, des peuples faits, en un mot, qu'avec des pensées qui ne viennent pas à l’esprit aussi vite que des paroles à la mémoire, et qu’à la tribune, ou même dans un cercle, on -n'improvise jamais que des mots.

L'orateur le plus brillant et le plus funeste de l'assemblée constituante, Mirabeau, trouve, ou peu s’en faut, grâce aux yeux de Mme de Staël; elle lui sacrifie tous les autres

‘orateurs, et trace son portrait de complai-

sance. Ce n’est que par un retour sur elle-

609 PART. IL. POLITIQUE. — OBSERV. SUR L'OUV..DE Mue DE STAEL. 610

même, et après le premier mouvement de son esprit, qu’elle se reproche d’avoir exprimé des regrets pour ‘un caractère si peu digne d'estime, qui n'eut de talent que pour égarer, et de force que pour travailler, comme il le disait lui-même, à une vaste destruction : mauvais fils, mauvais époux, amant déloyal, citoyen factieux, dominé par l’amour de l’argent plus encore que du pouvoir, et qui ne fut pas même fidèle au parti qu'il avait formé. Mme de Staël déplore comme un malheur de ne pouvoir plus, dans le cours de sa vie, rien voir de pareil à cet homme si éloquent et si animé, parce qu’elle prend pour de léloquence, l’art de parler sous toutes les formes, et la fièvre brûlante des passions pour l'énergie de l'âme et l’activité du génie. Qu'elle ne le regrette pas : ces météores ne se montrent que dans les tempêtes , et il nous en a coûté un peu trop cher de donner ce spectacle aux étran-

gers.

$ IH, — La France avait-elle une conslitution ?

À 48 C'est après quatorze siècles d'existence, |

après trente ans de révolution, après avoir essayé de dix constitutions différentes ; c’est après que, dans cent écrits solides et bien raisonnés, on a démontré que Ja France avait une constitution, que Mme de Stsël vient demander encore si la France avait une

constitution, et se décide pour la néga-”

tive.

C’est toujours la même manière de raisonner. « Le peuple français était malheureux, parce qu’il n'avait pas de constitution; et il n'avait pas de constitution, parce qu'il n’avait pas la constitution anglaise. »

Mme de Staël n’a pas prévu à quoielle s’exposait; car en mettant en doute, dans le chap. 8, part. vi de son ouvrage, Si les Anglais ne perdront pas un jour leur liberté, elle court le risque, si jamais ils tombaient en révolution, qu’on dise d’eux, comme elle dit de nous, qu'ils n'avaient pas de constitution.

Au fond, cette question est absurde. La constitution d’un peuple est le mode de son existence; et demander si un peuple qui à

vécu quatorze siècles, un peuple qui existe,

a une constitution, c'est demander, quand il existe, s’il a ce qu’il faut pour exister; c'est demander si un homme qui vit, Agé do quatre-vingts ans, est constitué pour vivre.

— "re re R nus

La royauté en France était constituée, et si bien constituée que le roi méme ne mouruit pas. Elle était masculine, héréditaire par ordre de primogéniture, indépendante; et c'est à cetle constitution si forte de la royauté que la France avait dû sa force de résistance et sa force d’expansion.

La nation était constituée, et si bien constituée qu’elle n’a jamais demandé à aucune nation voisine la garantie de sa constitution. Elle était constituée en trois ordres, formant chacun une personne indépendante, quel que fût le nombre de ses membres, et représentant tout ce qu'il y 8 à représenter dans une nation, et ce qui seul forme une nation, la religion, l’Etat et la famille. Lareligion était constituée, et sibien constituée qu’elle a résisté, qu’elle résiste, qu'elle résistera à toutes les attaques; que le clergé de France a tenu le premier rang dans l’Europe chrétienne, par ses docteurs et ses orateurs, et que le roi lui-même avait mérité le titre de roi très-chrétien.

La justice était constituée, et si bien constituée que la constitution de la magistrature de France était, de l'aveu de tous les politiques, ce qu’il y a jamais eu dans ce genre de plus parfait en ce monde. Dans tout pays il y a des juges ou des jugeurs ; iln’y avait de magistrats qu’en France , parce que c'était seulement en France qu'ils avaient le devoir politique de conseil.

La limite au pouvoir indépendant du roi était constituée, et si bien constituée qu’on ne citerait pas une loi nécessaire (je ne parle pas des lois fiscales, qui ne méritent pas le nom de lois), pas une loi nécessaire qui ait été rejetée, ni une loi fausse qui se soit affermie. Le droit de remontrance dans les tribunaux suprêmes était une institution admirable, et peut-être la source de tout ce qu'il y avait d’élevé dans le caractère français et de noble dans l'obéissance : c'était la justice du roi qui remontrait à sa force ; et quel autre conseil, quel autre modérateur peut avoir. sa force, que la justice ?

La religion, la royauté, la justice, étaient indépendantes, chacune dans la sphère de leur activité, el indépendantes comme propriétaires de leurs biens ou de leurs offices. Aussi la nation était-elle indépendante et la plus indépendante des nations.

La France avait donc une constitution ; ce n’est pas'le commerce, ce ne sont pas les académies, ce ne sont pas les arts, ce n’est

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