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Gal OEUVRES COMPLETES DE M. DE BONALD. 612
pas l’administration, ce n’est pas même l’armée,quiconstituentun Etat, mais la royauté, la religion et la justice.
Aussi, parce que la France avait une constitution, et une forte constitution, elle s’était agrandie de règne en règne, même sous les plus faibles ; toujours enviée, jamais entamée; souvent troublée, jamais abattue; sortant victorieuse des revers les plus inouïs et par les moyens les plus inespérés,
et ne pouvant périr que par un défaut de foi
à sa fortune.
Certes, celui qui n’a cessé de louer l’ancienne constitution française sous les constitutions de l’empire, aura bien le droit d’en parler sous.le roi de France: et s’il avait besoin de justification, la voilà.
Après ce qu’on vient de dire, je ne peux
‘que renvoyer le lecteur auchapitre 11 du * tome I‘ de l’ouvrage de Mme de Staël. J’an-
rais, je crois, trop d’avantage si je voulais en discuter en détail toutes les assertions.
On y verrait que Mme de Staël prend toujours l’aceident pour la substance, je veux dire des disputes d'administration pour des vides dans la constitution ; et l’on s’étonnerait même qu’elle connaisse si peu et si mal notre ancienne administration. Une constitution complète n’est pas celle qui termine à l'avance toutes les difficultés que les passions des hommes et les chances des événements peuvent faire naître, mais celle qui renferme le moyen de les terminer quand elles se présentent; comme les bons tempéraments ne sont pas ceux qui empêchent ou préviennent toutes les maladies, mais ceux qui donnent au corps la force d’y résister et d’en réparer promptement les ravages. Sans doute on s’est souvent disputé en France; mais on s’est beaucoup plus souvent battu en Angleterre ; et sans la dispute qui aiguise les esprits et développe la vérité, que deviendrait l’art de parler sous toutes les formes, Si cher à Mme de Staël ?
Je répondrai à ceux qui veulent dans les choses morales la Précision de mouvement, de mesure, détendue, de force ou de résistance qui ne se trouve que dans les corps ou les choses matérielles, c’est-à-dire qui veulent l'impossible, « que c'est une grande erreur de vouloir tracer des lignes précises de démarcation entre le pouvoir et l’obéissance,
et poser à l'avance, dans la constitution des sociétés, des limites fixes au pouvoir du chef, |
à la coopération de ses agents, aux. devoirs (1) Pensées du même auteur.
des sujets. Si les limites sont marquées, chacuñ, en temps de guerre, se porte à son extrème frontière. Les partis sont en présence,
le combat s'engage, et, au lieu de disputer |
pour déterminer les limites, chacun s’efforce de les reculer. S’il reste un nuage sur ces questions délicates, on passe à côté les uns
des autres sans se rencontrer; on va quel}- : quefois, de part et d'autre, un peu trop loin; |
mais, après quelques SxmrIonS, chacun rentre sur son terrain.
voulu nous laisser i Tandres comment ilinflue sur notre liberté et triomphe de notre résistance; et l’on a bien plus disputé sur le pouvoir de Dieu et sur le libre arbitre de l’hom-
me, que sur le pouvoir des rois et la liberté : politique ; ce qui n'empêche pas que Dieu ne !
. Dieu lui-même a :
soit tout-puissant, et que nous ne soyons |
tout à fait libres (1). »
$ IV. — De la noblesse en France et en Angleterre.
C'est sur la noblesse que Mme de Staäl a montré à la fois le moins de connaissances de l'institution, et le plus de préventions et d’injustice envers les personnes.
Quoiqu'elle se plaigne, dans un endroit de son ouvrage, qu’on veuille faire de la métaphysique sur la constitution, il faut cependant qu’elle permette qu’on fasse de la politique avec dela raison, commeelle en fait avec des affections et des émotions.
Dans la monarchie indépendante, où je pouvoir législatif est tout entier et sans partage entre les mains du roi, la fonction et la raison de la noblesse ne peut être que d'exercer, sous les ordres du roi, les fonctiuns publiques.
Ainsi la noblesse, en France, était un corps de familles dévouées héréditairement au dar vice de l’Etat, dans les deux seules profes-" sions qui soient publiques ou politiques, la justice et la force.
Cette destination était actuelle pour la tmille, éventuelle pour les individus; elle était moins une obligation imposée à tous les membres, qu'une disponibilité générale de la famille. :
Ce qui prouve, avec la dernière évidence, que la noblesse en France, et dans tout Etat naturellement constitué, est proprement l'action du pouvoir, est qu’elle a suivi- dans tous les âges les phases successives du pouvoir : dans les premiers temps, viagère ou temporaire; dans les derniers, héréditaire ;
et de là sont venues les disputes sur l’état ou même l’existence de la noblesse en France, que quelques écrivains ne trouvent pas dans le premier âge de la monarchie, parce qu’ils ne la trouvent pas constituée comme dans le dernier.
Comme la noblesse était consacrée, corps et biens, au service public, elle ne pouvait vaquer à aucun négoce ou service parti-
culier. Des lois modernes lui avaient, il est-
vrai, permis le commerce en gros; mais les mœurs anciennes, plus sages, le lui avaient interdit avec juste raison, parce que le commerce, même le plus étendu, est un service de particuliers comme lecommerce de détail ; et le négociant qui fait venir des flottes entières chargées de sucre et de café, sert les particuliers comme le marchand qui est à ma porte.
Le même motif de disponibilité perpétuelle pour le service public ne permettait pas au noble de contracter des engagements sous la contrainte par corps; et l’impossibilité où était la noblesse de réparer ou d’agrandir sa fortune par aucune profession lucrativé avait fait fort sagement établir la substitution des biens, si imprudemment abolie, et à laquelle on est revenu sous un autre nom.
Comme la noblesse, alors peu appointée dans le service militaire, et point du tout dans le service judiciaire, servait l'Etat, en temps de paix, avec le revenu de son bien, et, en temps de guerre, avec le capital, comme le dit Montesquieu, et qu’elle ne pouvait réparer ses pertes que par des accidents, comme des mariages ou de hautes dignités, elle avait conservé quelques franchises d'imposition foncière, dontjouissaient, avant l’établissement de la taille, tous les propriétaires. Monstesquieu avait dit, sans en donner la bonne raison, en parlant de la noblesse : « Les terres doivént avoir des privilégés comme les personnes. » Cette franchise avait été extrêmement réduite dans les derniers temps, surtout dans les provinces du midi, où elle était attachée, non à la personne, mais à certains fonds. Ces fonds francs avaient été soumis à deux vingtièmes nobles, et je peux assurer par expérience que Pimposition actuelle n’est pas beaucoup plus forte. Dans ces mêmes provinces, cetle franchise diminuait continuellement, parce que ces fonds étaient soumis à la contribu-
PART. LI. POLITIQUE. — OBSERWY
SUR L'OUV. DE Mue DE STAEL. 614 tion ordinaire, lorsqu'ils sortaient, par vente, échange ou inféodation, des mains de la noblesse, ce qui aurait peu à peu fait entièrement disparaître la franchise. La noblesse avait d’ailleurs, aux états généraux, offert l'abandon de ses priviléges péeuniaires; et c’est bien injustement que Mme deStaëlélève des doutes sur la sincérité de son offre et de celle du clergé, de payer une partie du fameux déficit. Elle sait, mieux que personne, qu'on ne les aurait pas acceptées, quand ils auraient offert de le combler tout entier. On voulait dépouiller et détruire, et non payer les dettes.
La noblesse, par la nature même de son institution, diminuait plus rapidement que les autres familles ; elle s’était réduite à peu près de moitié depuis Louis XIH; et, au
. commencement de la révolution, il ne res-
tait guère plus de quinze mille familles (1), nombre évidemment inférieur, et sans proportion avec le reste de la nation; cause évidente de révolution, c’est-à-dire de conversion de la monarchie en démocratie (une révolution n’est pas autre chose), parce que le pouvoir monarchique manquait de son action nécessaire et constitutionnelle.
La noblesse était donc une milice politique, dont le roi, en qualité de chef suprême de là justice et de la force, était le chef; et comane le général d’une armée a sur ses subalternes une autorité de juridiction qu’il
“n’a pas sut les autres citoyens, le roi avait sur les nobles une juridiction qu’il n'avait pas sur les autres sujets. Ceux-ci, il devait, dans tous les cas, les déférer aux tribunaux ; tandis qu’il pouvait punir par les arrêts ou l'exil de la cour le noble, pour des fautes qui ne tombäient pas sous l’action des lois criminelkes. Ainsi, je crois que tous les citoyens, en France, avaient droit de se plaindre des lettres de cachet, excepté les nobles. Terrasson dit avec raison: « La subordination est plus marquée dans les premiers rangs que dans les derniers. »
Deux moyens se présentaient pour recruter la noblesse : l’un ordinaire, par la volonté des familles privées ; l’autre extraordinaire, par le choix du souverain.
Mme de Staël, qui préfère en tout l’extraordinaire, ne veut que le choix du roi, et rejette avec un mépris peu philosophique ce qu’on appelle en France l’anoblissement,
(4). Le dénombrement de la noblesse, en Espagne, de 1788, porte le nompre des nobles à 478 716.
Itinéraire de La Borde:
Le choïx du souverain d’un certain nombre sur toute une nation, et surtout sur une pation riche et lettrée, comme moyen unique et régulier de recruter l'institution de la noblesse, est fâcheux pour le chef de l’Etat, qu'il entoure d'intrigues, expose à des erreurs, à des injustices, et au mécontentement de tous ceux qui se croient des droits à cette faveur. Sans doute le souverain doit élever ceux qui se recommandent par de grands services, et que la voix publique lui désigne ; mais ces grands hommes ne paraissent guère que dans les grandes guerres et les grands troubles, et l’on peut assurer que la société les paye toujours fort cher.
Ce moyen de recrutement est donc insuffsant pour les temps ordinaires; et la constitution française, sans exclure ce choix spontané du souverain, qui n’est trop souvent que le choix fait par ceux qui l’entourent, avait fort sagement établi un mode usuel (qu'on me permelte l’expression), et régulier d'avancement ; et c’est ici, j'ose le dire, la partie la plus morale, la plus politique de nos lois, et je dirais la mieux raisonnée, parce qu'elle avait été établie par la raison de la société, et non par le raisonnement de l’homme.
&La tendance naturelle de tous les hommes et de toutes les familles, principe de toute émulation et de toute industrie, est de s’élever, c’est-à-dire de sortir de son état pour passer à un état qui paraît meilleur, et de
changer un méfier qui occupe le corps, con-
tre une profession qui exerce l'intelligence. Dans le langage des passions, s'élever siguifie acquérir des richesses et des moyens de dominer les autres. S’élever, dans la langue morale de la politique, signifiait servir, servir le public dans les professions publiques de la justice et de la force, et cette sublime acception du mot servir, devenue usuelle dans toutes les langues de J’Europe chrétienne, vient de ce passage de l'Evangile : Que celui qui veut étre au-dessus des autres ne soit que leur serviteur. (Matth. xx, 11.) Ainsi la constitution disait à toutes les familles privées : « Quand vous aurez rempli votre destination dans la société domestique, qui est d'acquérir l'indépendance de la propriété par un travail légitime et par l’ordre et l’économie ; quand vous en au-
' (4) Je crois que les. états généraux. de 1789
sont les premiers où des anoblis aient siégé dans l'ordre de la noblesse. Ce progrès est extrémement remarquable, et annonçait que les idées de conquête,
rez acquis assez pour n'avoir plus besoin des autres, et pour pouvoir servir l'Etat à vos frais et avec votre revenu, et, s’il le faut, de votre capital, le plus grand bonneur auquel vous puissiez prétendre sera de passer dans l'ordre qui est spécialement dévoué au service de l'Etat; et dès lors vous deviendrez capables de toutes les fonctions publiques. »
Ainsi, une famille qui avait fait une fortune suffisante achetait une charge, ordinairement de judicature, quelquefois d’administration ; et elle préludait ainsi, par les professions les plus graves et les plus sérieuses, à la carrière publique. Une fois admise dans un ordre dont le désintéressement faisait l'essence, puisque toute profession lucrative et dépendante luïétait interdite, elle en prenait les mœurs à la première génération, les manières à la seconde; ces manières, auxquelles Mme de Staël attache trop de prix, et qu’elle ne trouve pas en France assez populaires, mais qui, indifférentes aux yeux du philosophe, sont le résultat nécessaire, et comme l'expression extérieure de: la profession.
Ceite famille était noble, et autant que les familles les plus anciennes. L’anobli le plus récent siégeait dans les convocations générales de la noblesse, à côté du duc et pair, et s’y montrait plus noble s’il s’y montrait plus fidèle CL). 11 était dès lors admissible à tous les emplois ; et il n’était pas rare de voir, dans la même famille anoblie, l'aîné des enfants conseiller en cour souveraine, le second évêque, et le dernier dans les emplois militaires supérieurs. *
Peut-on, je le demande , parler sans cesse d’ égalité, et s'élever contre l’ anoblissement, qui tendait à élever également et successivement toutes les familles, et à à leur donner à toutes, à volonté, une destination aussi honorable pour elles, qu'utile à l'Etat ?
La constitution n’admettait donc qu’ un ordre de noblesse. L'opinion accordait aux familles plus anciennement dévouées, et qu'on pouvait regarder comme les vieillards de la société publique, la considération qu'elle accorde, dans la société domestique, aux vieillards d'âge. Jusque-là rien de plus raisonnable, et même de plus naturel. La cour avait été plus loin; elle avait
auxquelles Mme de Staël rattache l'institution de la noblesse, avaient fait place aux idées de ser-
mice. Tels étaient Jes changements apportés par le
temps à notre constitution.
ET PART. Il, POLITIQUE, — OBSERV.
distingué un peu trop différents degrés dans le même ordre, gens de qualité, gens présentés, distinction récente qui tendait à créer une aristocratie inconstitutionnelle sans fonctions spéciales. Il est vrai cependant qu'il était convenable que la famille royale, comme la plus ancienne de la société, fût particulièrement-entourée des plus anciennes familles. Mais il fallait laisser cette distinction aux usages et aux mœurs, et ne pas l’établir par des lois positives ou des règlements. Tout ce qu'on accurdait à la vanité des individus, on l’ôtait à l’unité, et par.
conséquent à la force de l'institution. Les grands seigneurs voulaient faire un ordre dans un ordre ; les familles cadettes, humiliées par leurs dinées s'en dédommageaient sur les plus jeunes, qui le rendaient à d’autres : tout cela pouvait être corrigé sans révolution, et je crois même que quelques cahiers de la noblesse en avaient fait l’observation.
La famille anoblie, et souvent un peu trop tôt, et avant qu'elle eût fait une fortune assez indépendante, renonçait, comme les anciennes, à toute profession lucrative.
Je ne sais si cela est très-libéral, mais c’était très-philosophique, très-moral, et surtout très-politique. Rien de plus moral assurément qu’une institution qui, sans conirainte, et par les motifs les plus honora-
+ bles, offre un exemple, on peut dire légal et public, de désintéressement, à des hommes dévorés de la soif de l’argent, et au milieu de sociétés où cette passion est une cause féconde d’injustices et de forfaits.
Rien de plus politique que d'arrêter, par un moyen aussi puissant que volontaire, par le
. motif de l'honneur, l’accroissement immodéré des richesseggdans.les mêmes mains.
C’est précisément sous ce point de vue que
Mme de Staël, imbue de la politique de Ge-
nève, blâme Fanoblissement. C’est une inconséquence dont il nous élait réservé de donner l’exemple, que de voir les mêmes hommes qui appellent à grands cris le morcellement indéfini de la propriété territoriale, favoriser de tout leur pouvoir l’accumulation indéfinie de la propriété mobiliaire ou des capitaux. L’accumulation des terres a un terme ; celle des richesses mobi-
* liaires n’en a pas, et le même négociant peut
. faire le commerce des quatre parties du
monde. Mais le Juxevarrive à la suite des richesses ; et le négociant enrichi, peu pressé de vendre met à haut prix ses den-
OEUVRES cuMPLz, DE M. DE Boxazp, II
SUR L'OUV. DE Mur DE STAEL. 613
rées et force le consommateur à payer le luxe de madame et les plaisirs de monsieur. C’est là uñe des causes du renchérissement des denréesen Angleterre, en Hollande, même en France, et partout où le commerce n’a d’autre but que le commerce, et où les millions appellent et produisent les millions, Les grandes richesses territoriales font incliner un Etat à l'aristocratie, mais les grandes richesses mobiliaires le conduisent à la démocratie ; et les gens à argent, devenus les mattres de l'Etat, achètent le pouvoir fort bon marché de ceux à qui ïls vendent fort cher le sucre et le café. La Holiande avait les plus riches négociants du monde : ; il n’y avait dans les petits cantons suisses que des pâtres el des capucins. Quel est des deux peuples celui qui a le mieux défendu son indépendance, et le plus honoré ses derniers moments? Voilà la question telle qu’el'e doit être soumise au jugement de la politique. «rl
Mme de Staël, qui lit déjà son nom du l’histoire, et dont la faruille a passé de plein vol du comptoir au ministère de l'Etat, traite avec un grand mépris l’anoblissement, et ne veut que des familles historiques. Mais Catilina est historique comme Cicéron, et Mirabeau comme M. Necker. On connaît de grands noms qui ne voudraient pas être tout à fait si historiques, Mme de Staël le dit elle-même; et ce sont des hommes vertueux, et non des hommes célèbres, qui font la force et le salut des empires.
Mme de Staël, qui ne voit les choses qu’en grand, n'entend par histoires, que les histoires générales. Mais chaque province a son histoire; et sices histoires locales ne rapportent pas, comme celles de Mézerai ou de Daniel, des actions éclatantes, et quelquefois d’éclatants forfaits, elles peuvent rappeler des vertus et des bienfaits ; et en défendant la cause de 1a noblesse de province, qui a le malheur ou le bonheur de n'être pas historique comme l’entend Mme de Staël, et qu’elle traite aussi mal que les anoblis, je me crois plus véritablement philosophe que ce célèbre écrivain.
La noblesse de province, moins élégante dans les manières, moins habile dans l’art de parler sous toutes les formes, que la no-
:esse de cour, a-t-elle été, aux états généraux qui ont précédé la révolution (car c’est là seulement qu’elle faisait corps), moins fidèle et moins dévouée ? Les anoblis ontils, dans cette lutte à jamais célèbre, moin
que les anciens nobles, gardé le dépôt des principes monarchiques? Je laisse à l’histoire contemporaine cette question à décider. Mais si les uns ont été aussi fidèles que les autres, ils ont été plus malheureux, et la révolution et ses terribles décrets ont beaucoup plus pesé sur ceux qui ayaient moins à perdre, et moins de moyens de réparer.
Dans tout ce que j'ai dit sur la noblesse, considérée comme institution. et corps politique, on ne m'opposera pas, sans doute,
les vices ou les crimes de quelques indivi-
dus. C’est ainsi qu'il serait souverainement injuste d’opposer, aux avantages incontestables de l’utile profession du commerce, l'exemple des négociants qui font banqueroule, Bal
Mme de Staël réduit à peu près à deux cents les familles historiques, qui ne seront recrutées, sans doule, que par de grands talents, de grands services, de grands génies, de grands hommes en un mot ; et comme il n’en paraît guère, et même qu’il n’en faut que dans de grands dangers et de grands besoins, il nous faudra toujours de grands événements pour avoir des grands hommes ; et nous ne devons plus compter sur des jours tranquilles.
«Comme où ne peut pas, avec deux cents families, même historiques, faire une institution militaire ou judiciaire, c’est-à-dire une institution servante, pour un Etat de vingt-cinq millions d'hommes, Mme de Staël en fait une institution législative. Ne pouvant en faire des nobles, elle en fait des rois, même héréditaires, c’est-à-dire qu’elle en fait un patriciat; magistrature qui doit être héréditaire, selon l’auteur que je combats, mais qui ne doit pas être de race; ce qui me paraît difficile à concilier ; car si elle n’est pas de race pour ceux qui la commencent, elle ne peut pas ne pas être de race pour ceux qui la continuent par hérédité de succession.
Ceci nous ramène à la constitution de PAngleterre, où il n’y à pas de corps de noblesse destinée à servir le pouvoir, mais un patriciat destiné à l'exercer. Au reste, celte institution se retrouve dans toutes les républiques. 3.-J, Rousseau remarque très-bien que le patriciat bourgeois de Genève ne diffère pas du patriciat noble de Venise ; 1f ne
(1) La constitution anglaise reconnait si peu Fa famille, que l’homme y fait toujours, à son élévalion, le sacrifice de son nom patronymique; ce
diffère même pas essentiellement de la démocralie, et l’aristocratie n’est elle-même qu’une démocratie plus resserrée, et la démocratie une aristocratie plus étendue.
Je n’examine pas cette institution comme institution politique, et relativement à la force et à la stabilité de l'Etat ; mais sous le rapport de la liberté et de l'égalité sous lequel Mme de Staël la considère, et la pré-
fère aux anciennes institutions de la monar-
chie française.
Il faut avant tout obsérver une différence essentielle et caractéristique entre toutes les républiques et la monarchie française. Les républiques, et particulièrement celle d’Angleterre, ne comptent que des individus (1); la monarchie française ne voyait que des familles; et il en résultait, là, plus
de mouvement ou d’agitation, ici, plus de repos et de stabilité. La république romaine, :
seuleentre toutes les républiques,considérait aussi la famille dans ses institutions politiques, et c’est ce qui lui a donné une silongue durée et une si grande supériorité sur tous les autres peuples.
Comme la liberté physique consiste, pour un individu, à pouvoir aller et venir où bon lui semble, la liberté domestique consiste, pour une famille, à pouvoir exercer tous les genres d'industrie légitime qui conviennent à ses goûts, à ses habitudes, à sa fortune,
à sa liberté politique; à pouvoir d'elle-même, : et par ses propres forces, suivre la tendance
naturelle de toutes les familles, et à passer
des occupations domestiques au service de :
la société, où à s'élever.
Or, en France, il suflisait qu’une famille eût ! fait une fortune suflisante par des voies légitimes, pour qu’elle pût d'elle-même, et sans ; intrigue ni faveur, acheter ane charge qui la : faisait passer dans l'ordré politique, c'est-à- | dire que la finance qu’elle donnait était pour ! l'Etat une caution de sa fortune et de son iu-
dépendance.
” En Angleterre, l'individu, même en s’éle-
vant, ne sort jamais de l’état privé ; et-le pair, qui fait des lois pendant trois mois, peut
vendre du drap le reste de l’année. Ses en-
fants puînés ou ses frères peuvent exercer des professions mécaniques ou lucratives, ct même au désavantage des familles opdinaires, pour qui une si haute concurrence n’est pas sans inconvénients.
æ, de
qui jette une grande confusion dans l'histoire d’Angleterre.
En
y GI PART.
blissait, anoblissait tous ses membres, et le père travaillait pour tous ses enfans. Il en résultait plus d’esprit de famille, et un concert plus unanime d'efforts et de travaux.
En Angleterre, l’aîné seul passe dans l’ordre politique ; les autres restent dans l’état privé : aussi Mme de Staël remarque « que les liens domestiques, si intimes dans le mariage, le sont très-peu en Angleterre, sous
d’autres rapports; parce queles intérêts des
frères cadets sont trop séparés de ceux de leurs aînés. » Le chapitre 6 du livre vr est curieux Tire, On y trouve le correctif de tout
€ que Mme de Staël a dit à la louange des
Anglais et de l’ Angleterre.
Là, toute élévation, même à la plus haute dignité, à la pairie, n’est jamais qu’une fa-
* veur du souverain roi ou du souverain peu-
ble; car, pour être membre de la chambre des communes, il faut faire au peuple, ou même à la populace, une cour assidue; et si l'on n’a pas oublié tout ce qui s’est passé à Londres aux dernières élections, on pourrait à plus juste titre appliquer à ce roi capricieux et bizarre ce que Racine dit des autres rois :
Quiconque ne sait pas dévorer un affront,
Loin de l’aspect des rois qu ils "écarte, qu'il fuie ; Ïl est des contre-temps qu'il faut qu’ un sage essuie.
1 me semble qu'il y avait donc plus de cette liberté en France, de cette liberté politique qui consiste pour une famille à à pouvoir s'élever par ses propres forces et: Sa propre industrie.
Y at-il plus d'égalité en Angleterre? Par la loi, beaucoup moins; car la nation est divisée en deux classes : une qui a le privilége, même héréditaire ou temporaire, de faire la loi ; l’autre qui la reçoit; et il y a, politiquement parlant, l'infini entre ces deux conditions. Il est vrai que les mœurs corrigent un peu les inégalités de la loi. La dignité se fait populaire et même populacière, et permet à la servitude d’être familière et même insolente; Ce qui n'empêche pas que la dignité ne reprenne ses droits dans les habitudes de la vie privée, par une rigoureuse étiquette, qui met entre les hommes et les femmes de tel ou tel rang des distinctions que jamais nous n’aurions supportées en France.
Eo France,ilyavait done, dansl'Etat comme dans la famille, comme en tout ce qui a vie dans la nature, des ainés, des cadets, de plus jeunes qui grandissent, et à leur tour de viennent des aînés. En Angleterre, iln”’y a
I, POLITIQUE. — OBSERV. SUR L'OUV. DE Mur DE STAEL. 629 Ainsi, en France, une famille qui s’ano-
politiquement que des grands et des petits, qui ne grandissent pas d'eux-mêmes et ne peuvent sortir de leur état que par une faveur spéciale, et il n’y a réellement de distinction qu'entre les fortunes, inégales comme les rangs politiques ; car s’il y à des millionnaires, le dixième de l'Angleterre est à l’aumône du bureau de charité. Aussi la pauvreté, même la médiocrité, y sont plus honteuses qu’en France; et peut-être ne faudrait-il pas remonter jusqu'aux maximes d’Epictète, pour trouver que la distinction de l’argent n’est pas la plus morale de toutes celles qui peuvent exister entre les hommes, et qu’il y avait une bien haute philosophie
dans cette disposition qui faisait qu’en Fran-
ce, une famille pauvre, et fière de sa pauvreté, ne l'aurait pas troquée contre l'opulence d’une place dans les fermes ou les recettes générales.
En France, tout était classé, et même, à cause des corporations mécaniques, {out avait son poids spécifique. Le troisième ordre avait sa voix et son veto commeles deux premiers, et la corporation des tailleurs aurait été admise à l'audience du souverain, comme une députation de pays d’'Etäts.
Je ne blâme pas les institutions anglaises, mais je. les compare à nos anciennes institutions, pour venger celles-ci des reproches amers et injustes que leur fait Mme de Staël, Elle n’a jamais vule mouvement et la vie que dans l'agitation ; et il faut convenir que les institutions de l’Angleterre l’ont toujours préservée de la monotonie et de l’uniformité du repos.
On dirait, à lire Mme de Staël, qu'il
fallait, en France, être noble de seize quartiers pour parvenir à quelque chose. « La constitution du royaume de France, » dit un auteur cité avec éloge par le président Hénault, « est si excellente, qu’elle permettra toujours aux citoyens nés dans le plus bas étage de s'élever aux plus hautes dignités. » Ainsi, en France, toute famille pouvait, par sa propre industrie, s'élever jusqu’à la noblesse, séminaire de toutes les fonctions; et aucun individu n'était exclu de s'élever, par son propre mérite, aux plus hauts emplois ; et la différence qui existait à cet égard entre la France et l’Angleterre, et qui existe partout entre la monarchie et la démocratie, était qu’en France, la famille, une fois élevée, ne pouvait perdre ce caractère que par jugement, et qu’en Angleterre l’élévation de l'individu n’est, devant la loi, d'aucun effet
sur sa famille; je dis devant la loi, car elle est si imparfaite et si peu naturelle, que les mœurs sont obligées de la corriger: et sans doute qu'il y a en Angleterre, comme ail leurs, des familles distinguées par les emplois qu’elles ont exercés.
Ainsi, en France, soit que la famille anoblît les individus, soit que l'individu anobiit la famille, l’épée, l'Eglise, surtout la magistrature, qui, en corps, appartenait au troisième ordre, ont vu dans tous les âges des exemples de ces élévations extraordinaires; et s’ils ne sont pas plus fréquents, c’est que les talents extraordinaires sont encore plus rares que les exemples; c’est que toute société qui est dans sa nature n’a des hommes extraordinaires qu’au besoin, mais aussi les produit toujours lorsqu'elle en a besoin, et la fortune d’un homme de génie, dans le genre de son talent, n’était bornée, en France, que par ces obstacles qui aiguillonnent le génie, loin de le retarder, et qu’il est toujours sûr de vaincre. Ouvrez la porte bien large, et la foule passera. Or, c’est la médiocrité qui fait foule; et d'hommes médiocres pour occuper des places, il y en a toujours assez, et ils trouvent toujours trop de facilité à s'élever. Je vais plus loin, et je défie q&on cite un seul homme de génie, en France, dans quelque condition qu’il soit né, qui ne se soit pas élevé; car comment saurait-on qu’il était propre à tel ou tel emploi, s’il ne l'avait pas exercé? Dira-t-on que Montesquieu aurait dû être chancelier de France ? mais il était président à mortier, ce qui était alors une dignité éminente, et puis, ce grand écrivain, cet habile publiciste, cet ingénieux observateur, était, comme juge, un homme très-médiocre, et il entendait beaucoup mieux la théorie des lois que leur application. Domat, bien supérieur à Montesquieu dans la partie qu’il a traitée, était avocat du roi; et dans un temps où la magistrature était si honorée et les désirs si modérés, il était content de son sort, et son ambition était satisfaite. On peut en dire autant du plus grand nombre des hommes de mérite en province, qui n'auraient pas quitté leurs emplois, leurs familles, leur pays, leur fortune, pour aller courir à Paris la carrière des honneurs ; et c’est cette disposition, bonne en elle-même et heureuse, mais portée quelquefois trop loin, qui avait donné insensiblement à la capitale le privilége exclusif de tous les emplois de l’administration.
On ne manquera pas de remarquer que la révolution a fait éclore un grand nombre de talents enfouis, et qui jamais sans elle n’auraient vu le jour. Peut être n’en eussionsnous pas été plus malheureux. Eux-mêmes ont plus d’une fois regretté leur obscurité ; et j'avoue qu’il m'en coûte de m'extasier, comme Mme de Staël, sur les grands talents des Girondins. Les fortunes les plus brillantes ont été des fortunes militaires, et encore faut-il remarquer, avec Mme de Staël, que les talents militaires ne sont pas toujours la preuve d’un esprit supérieur. Mais je soutiens qu’à toute époque de notre histoire, une guerre aussi longue, aussi meurtrière que celle que la révolution a faite à toute l’Europe, aurait présenté, à cause de la constitution même de l’état militaire, les mêmes exemples d’élévations subites. Si, dans un vaisseau de guerre, il ne restait, après le combat, que dix matelots, le plus ancien prendrait le commandement ;et, dans la guerre de trente ans, le plus grand nom-, bre des généraux allemands étaient sortis | des derniers rangs de l’armée. D'ailleurs, l'état militaire est peut-être le plus naturel à l’homme, Voltaire l’a dit, et c’est aussi celui, dans tous les empires, qui a fourni le plus d'exemples de fortunes inattendues. On : ne voit que l'ambition qui nous a tous saisis depuis que la révolution nous a tous déplacés, et nous nous plaignons pour nos pères qui ne se plaignaient pas. Hy avait | autrefois peu d'ambition, et peut-être pas assez. La plupart des militaires n’aspiraient qu’à obtenir la croix de Saint-Louis, et à se retirer chez eux pour faire place à d'autres. D'ambition pour les places civiles, il n’yen avait qu’à Paris. Aujourd’hui cette ambition des places civiles est partout; et l’ambition militaire, la plus excusable de toutes, parce qu'elle expose à plus de sacrifices et de dangers, l'ambition militaire s'éteint, et plus qu’on ne pense, par la secrèle influence de l'esprit républicain. Car, dans quelques républiques, l’Etat.est obligé de confier sa défense à des étrangers, dans quelques autres, il n’y a que des milices temporaires ; dans toutes; l’administration civile, plus tranquille et mieux payée, l'emporte sur la profession militaire. C’est au gouvernement à prévoir les effets ultérieurs que cette disposition, devenue trop générale, aurait sur les destinées d’un Etat puissant, et entouré de voisins chez qui d’autres institutions
- conserveraient un autre esprit.
En général, dans les plaintes qui s'élèvent contre tous les gouvernements accusés de ne pas chercher et récompenser le mérite, ou ne dit pas : Le gouvernement est injuste, parce que tel ou tel ne sont pas placés; mais chacun dit, à part soi pas placé. Et cependant les hommes qui disposent des emplois ne peuvent faire de la dose des amours-propres la règle de leurs devoirs, pas même la mesure de leurs faveurs.
& V.— Du pouvoir absolu; du pouvoir arbitraire; du pouvoir divin; de l’obéissance passive.
Mme de Staël a étrangement confondu toutes ces idées; et je m'étonne qu'avec autant d'esprit qu’elle en avait, elle ait pu écrire quelque chose d’aussi superficiel et d'aussi faible sur des questions si importantes, si décisives, et même si bien décidées.
Le pouvoir absolu est un pouvoir indépendant des hommes sur lesquels il s’exerce; le pouvoir arbitraire est un pouvoir indépendant des lois en vertu desquelles il s'exerce.
Tout pouvoir est nécessairement indépeudant des sujets qui sont soumis à son action; car s’il était dépendant des sujets, l’ordre des êtres serait renversé : les sujets seraient le pouvoir, et le pouvoir le sujet. Pouvoir et dépendance s’excluent mutuellement,comme rond et carré.
Ainsi le pouvoir du père est indépendant des enfants, le nouvoir du maître est indépéndant des serviteurs, le pouvoir de Dieu est indépendant des hommes.
Mais le pouvoir s'exerce en vertu de certaines lois qui constituent le mode de son existence et déterminent sa nature; et quand il manque à ses propres lois, il attente à sa propre existence, il se dénature et tombe dans l'arbitraire. Le pouvoir de Dieu luimême n’en est pas indépendant. « Il n’y a pas de pouvoir, » dit Montesquieu, « si absolu qu’il soit, qui ne soit borné par quelque endroit. Dieu ne peut changer l’essence des êtres sans les détruire; il ne peut rien contre sa propre nature. »
Ainsi le pouvoir du père de famille est indépendant de ses enfants ou de ses serviteurs; mais s’il les maltraite, lui dont la première loi est de les protéger; s'il est injuste à leur égard, il devient arbitraire, et tombe sous l’action des lois publiques, conservatrices des lois domestiques, et elles lui
PART. II, POLITIQUE. — OBSERY
: parce que je ne suis
SUR L'OUV. DE Mue DE STAEL. 626 ôtent le pouvoir dont il abuse; et remarquez que ce ne sont ni ses enfants ni ses serviteurs qui lui ôtent le pouvoir, mais une autorité supérieure, Ainsi le pouvoir public est indépendant des sujets; mais s’il les opprime, lui dont le devoir est de les défendre de l'oppression, il est coupable aux yeux de Dieu, juge suprême des rois, et qui les, punit par les propres passions qu’ils ont déchaînées. C’est ici que croit triompher une philosophie superbe, qui veut que les rois soient justiciables des sujets; mais J’oppression, poussée au point où nous l’avons vue, était impossible à un roi, même à un tyran; et elle n’a été possible en France que par le peuple lui-même, représenté par ses députés, qui donnaient l’argent, et ses sénateurs, qui donnaient les hommes. Si l'on supposé non une oppression sans mesure et sans exemple, comme ‘eelle que le peuple français a fait peser sur l’Europe, mais des abus de pouvoir comme il peut en échapper aux gouvernements les mieux ordonnés, ils ne pourraient être redressés par la force populaire, sans produire des maux plus grands que ceux auxquels on veut remédier.
Encore faut-il observer que le remède se trouve toujours à côté du mal, et que la nature de ces sociétés, contrariée par un effort trop violent, tend d’elle-même à se
rétablir. C’est ainsi qu’un homme d’un.tem-
pérament robuste a bientôt, par un régime tempérant, réparé ses forces altérées par des excès. Je n’ai parlé que de l'oppression politique; il peut y avoir une oppression religieuse, lorsque le souverain laisse ébranler la morale ou la religion dans ses Etats, et opprimer ainsi la génération présente et les générations à venir, cause funeste de calamités, oppression bientôt et toujours sévèrement punie, plutôt et plus sévèrement en France que partout ailleurs.
Mais déclarer le peuple souverain, dans la crainte hypothétique qu’il ne soit opprimé comme sujet, sans prévoir quel pouvoir on pourra opposer à celui du peuple, ou plutôt avec la certitude de n’en avoir aucun à lui opposer, si, à son tour, il devient oppresseur; présupposer l'oppression, pour justi-
fier la résistance; ériger le désordre en loi,
pour prévenir violation de l'ordre, c’est imiter un insensé qui bâtirait sa maison au au milieu d’un torrent, pour avoir l'eau plus à portée en cas d’incendie. « Ce que vous voulez faire, faible à vous opprimer, »
dit Bossuct avec une raison si profonde,
ÉtA
627 CEUVRES COMPLÈTES DE M. DE BUNALD, 628 ‘ « devient impuissant à vous protéger. »
Je le répète, le pouvoir absolu est un pouvoir indépendant des sujets ; le pouvoir arbitraire, un pouvoir indépendant des lois : et lorsque vous érigez le peuple en pouvoir, vous ne lui donnez pas un pouvoir absolu, puisqu'il est dépendant de tous les ambitieux et le jouet de tous les intrigants : vous Jui conférez nécessairement un pouvoir arbitraire, c’est-à-dire un pouvoir indépendant de toutes les lois, même de celles qu'il se : donne à lui-même. Car « un peuple, » s’il en faut croire J.-J. Rousseau, « a toujours le droit de changer ses lois, même les meilleures. Car s’il veut se faire du mal à luimême, qui est-ce qui a le droit de l’en empêcher? »
Et remarquez qu'il faut toujours quelque chose d’absoiu dans un Etat, sous peine de ne pouvoir gouverner. Quand l'absolu est dans la constitution, l'administration peut être sans danger modérée et même faible; mais quand la constitution est faible, il faut que l’administration soit très-forte : elle visera même à l'arbitraire, et les idées les plus libérales dans les agents du pouvoir n'empécheront pas cet effet inévitable.
Quand le pouvoir est constitué dans une entière indépendance des hommes, il est dan$ ses lois naturelles; il est dans sa nature, dans la nature de la société; il est divin : car Dieu est l’auteur de toutes les lois naturelles des Etats. Ainsi le pouvoir d’un père sur ses enfants, d’un maître sur ses domestiques, est aussi un pouvoir divin, parce qu'il est fondé sur la nature, et qu’ils sont l’un et l’autre un pouvoir légitime et naturel. Ainsi, dans ce sens, tout ce qui est légitime est divin, puisque la légitimité n’est que la conformité aux lois dont Dieu est l'auteur. Per me reges regnant, et legqum conditores justa decernunt (Prov. vx, 15), dit-il lui-même, dans des livres dont Mme de Staël ne conteste pas l’autorité. Le mot jus{a s'applique ici à la légitimité des lois, car toutes les lois ne sont pas des lois légitimes. il y a un état légal de société qui est l’ou-
vrage de l’homme, et un élat Zégilime qui
est la volonté de Dieu, comme étant l’exvression de l’ordre éternel, et la conséguence des lois primitives et fondamentales de la société humaine.
Ainsi la dissolubilité du lien domestique est un état légal chez les peuples qui en ont fait une loi, même facultative ; et son indissolubilité est l'état légitime, l'état primitif,
ne >
et dont le suprême Législateur dit lui-même qu'il était ainsi au commencement. Ainsi autre chose est la légitimité d’une famille régnante par droit de succession héréditaire; autre chose est la légitimité du gouvernement. La famille des Ottomans est aussi légitimement régnanto qu'aucune autre maison souveraine; et le gouvernement ture est un état simplement légal, parce qu’il est établi sur des lois fausses et imparfaites, et qu’il n’a rien de ce qu'il faut pour : remplir la fin de la société, qui est de conduire les hommes à la perfection. des lois et des mœurs.
Mme de Staël a singulièrement brouillé toutes ces idées ; et elle parle de la doctrine : du pouvoir divin comme si ceux qui la pro- :
fessent croyaient que la Divinité avait, par une révélation spéciale, désigné telle ou telle famille pour gouverner un Etat, ou que l'Etat lui appartint, comme un troupeau
appartient à son maître. Il est facile d’avoir raison contre ses adversaires, lorsqu'on leur prête gratuitement des absurdités. D'après ce principe, elle leur attribue, comme une.
conséquence nécessaire, la doctrine de l’obéissance passive. Cependant elle sait mieux que nous que la question de l’obéissance passive n’a été élevée que dans sa chère Augleterre; et tout au plus pourrait-0n apercevoir en France quelque disposition à la soutenir, depuis que nos institutions politiques se rapprochent de celles de l’Angleterre. C'est donc en Angleterre qu’on a soutenu la doctrine de l’obéissance passive au souverain; et d’un extrême on est allé à l'autre, puisqu'on a fini par la résistance la plus active à son pouvoir, et par détrôner le roi et la maison régnante. En France, au contraire, par cela seul que nous soutenions, dans le sens que je l’ai expliqué, le pouvoir divin, nous croyions lui devoir une obéissance active; et nous nous faisions encore un devoir de la résistance passive, lorsque, devenu pouvoir humain, il nous commandait quelque chose de contraire aux lois fondamentales politiques ou religieuses qui constituent la société, Les rois eux-mêmes avaient plus d’une fois prescrit cette résistance à leurs volontés injustes et contraires à la constitution de l'Etat. La France à toujours donné des exemples de cette ohéissance active et de cette résistance passive, qui se composent l’une et Pautre d'affection et de respect; obéissance active qui, pour le. biep, ne connaît aucun Gbstaclo; résistance
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629 PART, I. POLITIQUE. — OBSERV, SUR L'OUV. DE Mur DE STAEL. 630
passive insurmontable même à la tyrannie, et qui no peut être vaincue que lorsqu'elle se compromet jusqu’à devenir active : car alors le peuple joue contre le roi au jeu périlleux de la guerre, et peut perdre la partie. S'il y a une monarchie indépendante, il peut y avoir une monarchie dépendante; et c'est cette forme de gouvernement, quo je ne diseute pas ici, pour laquelle Mme de Staël montre une prédilection tout à fait exelusive. Le pouvoir peut y être dépendant dans les deux fonctions qui le constituent :
et dans sa fonction législative ou sa volonté, s’il a besoin, pour faire la loi, d'autres volontés que la sienne; et dans sa fonction exécutive ou son action, si les moyens de cette action, c'est-à-dire les hommes et l’argent, doivent être demandés, et ne peuvent être exigés; et dans son existence môme, s’il est pensionné et non pas propriétaire.
Ces deux espèces de monarchies, indé pendante et dépendante, me paraissent différer l’une de l’autre par trois caractères, auxquels on peut rapporter les divers et nombreux accidents de toutes les deux. 1° Dans la monarchieindépendante, le roi fait les lois, par conseil, doléances ou remontrances.
Dans la monarchie dépendante, il fait la loi, ou plutôt la loi est faite par opposition et par débats entre pouvoirs égaux. Le roi plaide ou fait plaider en faveur de sa loi, comme un particulier dans sa cause devant des juges. Ainsi, la limite au pouvoir, dans la monarchie indépendante, est dans le droit de conseil, plus ou moins étendu, suivant les temps et les hommes, qui agit par raison, mais qui laisse au pouvoir toute son indépendance. Et la limite au pouvoir, dans la monarchie dépendante, est dans une opposition aussi forte que lui-même, qui agit par nombre de voix, et qui le constitue par conséquent dans un état de dépendance.
Si je voulais parler à l'imagination, je dirais que l’obstacle au premier. est un Corps mou qui absorbe sa force en lui cédant, et que l'obstacle au second est un corps dur qui la repousse en lui résistant, et l’un ou l’autre peuvent se briser dans le choc.
2 Le second caractère qui distingue ces deux espèces de monarchie, est que dans la monarchie dépendante il existe un moyen légal d'arrêter tout à coup l’action du pouvoir, êt par conséquent le mouvement et la vie dans le corps social, moyen qui n’existo pas dans la monarchie indépendante; je veux parler du refus des subsides. Car, quoi-
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