‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 108 sur 306 · APE SL. PRIT · texte numérisé non relu

APE SL. PRIT

que j'aie soutenu et que je pense encore qu'on ne doit jamais refuser les subsides au souverain, c'est dans -les principes et les habitudes d’un autre système de gouvernement que j'ai puisé cette opinion; et il est impossible de soutenir, en thèse générale, que ceux qui ont le droit d'accorder l'impôt n'ont pas le droit de le refuser. On ne pourrait défendre cette cause que par une argumentation si subtile qu’elle ressemblerait à des sophismes. Sans ce droit de refus, l'oc- {roi du subside, librement consenti, qui est un dogme de cette forme de gouvernement, ne serait qu’une fiction; et la liberté publique, qu'on fait consister dans ce libre consentement, ne serait qu'une illusion. Aussi tous les troubles qui ont agité ces gouvernements ont commencé par un refus de subsides ; et l'assemblée nationale elle-même fit de leur suspension et octroi provisoire le premier acte de son nouveau pouvoir, et comme son installation dans la révolution.

J.-J. Rousseau a dit, en parlant de la: succession élective du pouvoir en Pologne, « que cette nation tombait en paralysie cinq à six fois par siècle. » Il me semble que l'Etat d’une monarchie dépendante est encore plus critique, et que, par un refus de subsides, elle court le risque, tous les ans, de tomber en apoplexie,

3° Enfin, si dans une monarchie presque abîimée, dit J.-J, Rousseau, il se lève un de ces hommes nés pour gouverner les Etats, il trouve des ressources inespérées, et cela fait époque, parce que le mal que peut faire un mauvais roi est borné et passager ; mais dans tout gouvernement collectif le mal est sans remède, parce qu'une assemblée r’élant renouvelée que par parties, le désordre qui s'est introduit y trouve toujours des fauteurs et des complices, et ne peut cesser que par un plus grand désordre, le désordre d’une révolution, « Une représentation imparfaite, » dit très-bien Mme de Staël, « n'est qu'un instrument de plus pour la tyrannie. »

$ VI. — De l'Angleterre.

Mme de Staël ne met aucune restriction à l'éloge qu'elle fait de l'Angleterre et des Anglais. C’est, à la lettre, la terre promise, le peuple élu, le peuple de Dieu; le plus avancé, le plus libre, le plus ingénieux, le plus moral, le plus religieux, le plus chasto des peuples; le seul qui ait le sentiment de sa dignité et de la dignité de l'espèce hu-

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comme Mme de Staël sait très-bien que le caractère d'un penple, ses vertus et ses vices, ses bonnes qualités et ses défauts, sont le produit de ses institutions politiques et religieuses, elle fait le peuple anglais un peuple parfait, pour en conclure la perfection de ses lois ; comme elle a rejeté sur l’ancienne constitution de la France, et l'état d'oppression où elle tenait le peuple français, tous les crimes dont il s’est souillé

pendant la\révolution, et que des esprits

moins profonds avaient crus jusqu'ici le produit inévitable du renversement de cette constitution et dela dissolution de tous les freins.

Mme de Staët ne croit pas, sans doute, qu'aucun de ses lecteurs ait voyagé en Angleterre, ni rien lu de ce qui a été écrit sur les Anglais, leurs mœurs, leurs lois, leur police, et par les Anglais eux-mêmes, qui ne peignent pas tout à fait l’Angleterre sous de si riantes couleurs,

Au reste, je ne connais rien qui puisse affaiblirles préventions de leurs admirateurs, parce que ces préventions ont des motifs po- Htiques et calculés; et je suis persuadé que, aux dernières élections, ils ont admiré la modération du peuple de Westminster et d’ailleurs, qui, maître de tout tuer, s’est contenté de maltraiter quelques personnes et de dévaster quelques maisons. Tout ce que des observateurs, sans doute peuattentifs, avaient cru apercevoir et osé remarquer d’imparfait dans les lois ou les mœurs de l’Angleterre, sont autant de perfections qu’on n'avait pas senties : et si, par exemple, les Catholiques d'Irlande ont jusqu'ici vainement imploré leur émancipation, Mme de Staël, si zélée pour la tolérance des cultes, et qui, sans doute, ne pardonne pas à la France la légère restriction qu’elle y a mise en faveur de la religion de l'Etat, nous dit naïvement que l'Angleterre ne sait trop comment accorder cette émancipation avec sa constitütion; ce qui prouverait, en passant, que cette constilibérale que Mme de Staël le dit.

A Dieu ne plaise que je m'élève contre les éloges que Mme de Staël fait des Anglais. Il y a partout des bons et des méchants, des vertus et des vices; et tant qu'ils sont renfermés dans l’intérieur des familles, et qu’ils ne font ni édification ni scandale, il y a plus, sans doute, de vertus et de vices qu'il n’est permis d’en connaître. Ce n'est que Jorsqu’ils viennent à la connaissance de

la société, qu'on peut juger de l'influence des institutions sur les mœurs générales, et les comparer chez les divers peuples. Or, il est prouvé qu’en Angleterre il se commettait, dans le même espace de temps, vingt fois plus de crimes capitaux qu'il ne s’en commettait autrefois en France et dans tout autre Etat de l’Europe. On n'ose presque plus y punir de mort, de peur d’effaroucher les mœurs publiques par la fréquence des exécutions; et, pour dissimuler le nombre des coupables, on en a formé, aux extrémités du monde, une colonie dont le rapide accroissement est déjà un sujet d’embarras pour la gouvernement anglais, et deviendra un objet d'inquiétude pour ses voisins. Il y a aussi en Angleterre, malgré la richesse nationale, plus de misère individuelle que partout ailleurs; et M. Morton Eden, dans son Traité de la mendicite, et M. Maithus, dans son Essai sur le principe de population, entrent, à cet égard, dans des détails qui paraissent à peine croyables. Je sais qu'une philosophie libérale traitera cette considération de superficielle, et qu’elle m’opposera la perfection des arts, la circulation, le crédit, etc., ete. Mais je ne conçois pas, je l'avoue, la richesse publique comme une chose abstraite et sans application à une très-grande partie des individus. J'aimerais mieux, dans un Etat, moins de millionnaires, et moins de gens à la charge de la parcisse ; et le devoir d’un gouvernement est de perfectionner l’état des hommes au moral et au physique, plutôt que de perfectionner des machines; il y à eu aussi dans ces derniers temps, et au milieu de la plus profonde paix intérieure, plus de désordres populaires en Angieterre que dans aucun pays du monde, sans en excepter la France, où le désordre a été légal et fait d'autorité supérieure; et il m'est impossible de concilier avec l'idée que je me fais d’un gouvernement bien ordonné, et d’une constitution modèle de toutes les autres, et les assemblées de Spañields, et les brisements de métiers, et les pillages ou les incendies de maisons. Nos libéraux trouveront que ce sont là des fruits, un peu verts, peut-être, de la liberté; mais jeleur demanderai s’il jouit aussi pleinement de cette liberté si précieuse, le citoyen paisible dont on a dévasté l’habitation et ruiné l’industrie.

Mme de Staël ne met qu'une restriction à ‘son admiration pour le gouvernement anglais. Elle trouve sa politique extérieure un

peu moins libérale que sa constitution, et lui reproche de s’être conduit, envers ses voisins et les autres peuples, par des maximes d’un droit public qui lui sont particulières. Cependant elle justifie l'Angleterre de l’imputation d’avoir favorisé de son argent la révolution française; mais elle ne me paraît pas plus heureuse quand elle justifie l’Angleterre que quand elle accuse la France, et elle donne d’assez faibles raisons de son opinion à cet égard.

Si Mme de Staël n'avait pas évité de rappeler que les Anglais ont montré en général des dispositions hostiles contre les autres peuples ; que, regardant le commerce de l’univers comme leur patrimoine et leur territoire, ils le défendent partout, et même aux extrémités du monde, conime une frontière; que la force particulière à leur constitution est une force d'agression plutôt que de stabilité; que même, dans leurs guerres, ils se sont quelquefois un peu trop affranchis de ces maximes du droit des gens universellement reçues en Europe ; elle n’aurait fait que répéter ce qui a été dit depuis longtemps, non-seulement de l’Angleterre, mais de toutes les républiques, grandes et petites, toujours agitées par la nature même de leurs institutions, et dont les administrations habiles cherchent, autant qu'elles le peuvent, à occuper au dehors la turbulence et l’inquiétude. Et l'Amérique, cette autre admiration de Mme de Staël, à peine née dans le monde politique, se montre tout àfait digne dans ce moment de prendre rang parmi les républiques les plus ambitieuses et les plus injustes ; et Genève elle-même, qui, ne pouvant faire la guerre par ses armesauxautres peuples, ia fait à leurs finances par son agiotage, et à leur politique par ses doctrines, Genève a été à peine tranquille dix ans de suite; et il y a toujours eu, comme disait Voltaire, des tempêtes dans ce verre d'eau. Mais Mme de Staël veut dire autre chose; et quand elle accuse les ministres d'Angleterre de jouer aujourd’hui un trop grand rôle en Europe, à l’aide du sang et de l'argent des Anglais, et qu’elle fait ailleurs à lord Castlereagh le reproche d’être trop monarchique, reproche, au reste, qu’il partage avec les véritables hommes d'Etat de tous les pays, même du sien; lorsqu’en parlant des alliés, elle s’échauffe si fort sur ce qu’elle appelle l’indépendance de la France ; on sent assez que, trop docile aux inspirations d’un certain parti, elle regrette

PART. I. POLITIQUE. — OBSERY.

SUR L'OUV. D£ Mue DE STAEL. 654 que les puissances étrangères n'aient pas laissé les libéraux établir tout à leur aise leurs chimères en France etdans toute l’Europe, où assurément ils n’ont que trop d’influence.

J'aime autant que qui que ce soit, et avec plus de motifs que Mme de Staël, l’indépendance de ma patrie; mais cette noble indépendance consiste, pour un peuple comme pour un homme, à se gouverner soi-même et à traiter avec les autres par les règles de la religion, de la moraleet de la politique, et non à tout renverser chez soi et chez ses voisins dans un accès de délire philosophique, et dans cet état que les Latins appellent sui impotens, et qui n’est qu'une honteuse dépendance de ses passions, et quelquefois des intrigues de ses ennemis. Si un particulier tombe dans un état de démence et de faiblesse, les lois de la morale et de la justice obligent ses semblables, et particulièrement ses voisins, de le défendre de luimême, de lui porter secours, et de lui prèter léur raison et leur force. Mais ce que la morale privée prescrit aux particuliers les uns envers Îles autres, quoique plus indépendants les uns des autres même que les Etats, la morale générale, qui n’est autre chose que la politique et les règies de la justice universelle, le prescrit aux nations les unes envers les autres :et si la religion, la politique, l'humanité, qui leur sont commue nes à toutes, ont quelques reproches à faire aux nations de l’Europe, c’est de n'avoir pas vu assez tôt que la France ne pouvait ouvrir au milieu de l’Europe un abîime de malheurs ef de crimes, sans les y entraîner après elle ; c’est d’avoir écouté les insinuations perfides d’une timide et jalouse diplomatie, plutôt que les nobles conseils d’une haute politique, et de n'être venu éteindre l'incendie que lorsqu'il ne restait presque plus rien à consumer.

C’est dans cette noble croisade de la grande famille chrétienne, pour rendre à son aînéo le pouvoir sur elle-même qu’elle avait perdu, lorsque, par un concours de circonstances inouïes, elle était tombée sous la domination des hommes les plus vils et les plus féroces qui jamais aient usurpé la puissance, ce pouvoir sur elle-même, dont elle n'avait un moment renversé l’apparence que pour passer sous le joug d’un despote, et servir d’instrument aux fureurs de son ambition ; c'est dans cette illustre expédition, entreprise sans ambition et consommée sans cOn-

quête, que l’on peut admirer les progrès de la raison générale, même de la morale publique, et si l’on veut, la perfectibilité des esprits. Si la seconde restauration a été moins désintéressée que la première, s’il nous à fallu chèrement payer les secours qui nous ont élé prêtés, les sincères partisans de la véritable indépendance de la France ne doivent pas trop s’en plaindre; et c’est aussi un morven de recouvrer toute son indépendance, que de s'acquitter envers ses voisins, du service qu’ils vous ont rendu ; et les factieux, qui en font aujourd’hui tant de bruit, ont vu peut-être sans trop de peine un excès de charges publiques, qui, joint à la disette ou à la cherté des subsistances, pouvait, en indisposant les peuples, favoriser-lexécution de leurs sinistres projets.

Heureuse sans doute l’Europe, plus heureuse la France, si l'on n’eût pas laissé régner à ses portes l’homme qu’on était venu détrôner ! Heureuses les puissances, si, au lieu de se laisser tromper sur l’étatsde la France, sur l'esprit public, sur le vœu des peuples, et sur la faiblesse réelle de la révolution, et sur la facilité de rétablir l’ordre, qui cesse avec effort, ei renaît de lui-même quagd on ne le contrarie pas, une voix puissante leur eût crié, comme Thésée dans les enfers:

Discite justitiam moniti, et non temnere divos. Vinci, Æneid., lib. vi, vers. 620.) et qu’il y eût eu autant de fermeté et de prévoyance dans leurs conseils, qu’il y avait de force dans leurs armées!

Et moi aussi, je redoute, pour l’indépendance de la France, l'influence des étrangers; mais c’est bien plus l'influence des étrangers qui écrivent et qui intriguent, que la présence des étrangers qui combattent ; et je dirais volontiers, en parodiant ce vers de Mithridate :

Nos plus grands ennemis ne sont pas à nos portes.

Ce sont les doctrines étrangères qui nous ont asservis et nous ont livrés aux armes étrangères; et le seul moyen d’affaiblir la France, et même un jour de la partager, serait d'y ruiner les principes religieux et politiques qui ont fait sa force, et qui, mieux que ses armées, l’avaient maintenue ou rétablie des crises les plus désespérées.

Au reste, toutes les émotions de Mme de Staël sur le malheur d’être secourus par les étrangers, et sur la présence en France des troupes étrangères, ete.,ne doivent pas faire

oublier qu’elle a contribué, par ses démarches, à leur coalition contre la France ou plutôt contre Bonaparte. Onlui a fait même bonneur, dans le monde, de l'accession de la Suède.

Ilest vrai qu'après avoir chassé Bonaparte, les puissances alliées se sont occupées du sort de la France. Il était aussi difficile de leuren contester le droit que la force. C’est un nouveau droit des gens qui s'établit en Europe; c'est vraiment la république chrétienne qui se constitue; c’est à la lettre la chrétienté tout entière qui se réunit pour ses intérêts communs ; et ceux qui voient les progrès de la raison humaine dans quelque misérable brochure, ne les voient peutêtre pas dans ce noble concert des puissarces, le plus honorable événement des temps modernes.

$ VIT. — De Bonaparte,

Tous les écrivains libéraux en veulent beaucoup à Bonaparte; mais il ne faut pas s’y tromper : ce n’est pas tant parce qu'il opprimait la France, que parce qu’il opprimait la révolution : c’est moins parce que son administration était horriblement tyrannique, que parce que sa constitution n’était pas du tout libérale; et c’est aussi ce qui fait qu’ils s’acharnent contre la mémoire de Louis XIV. Bonaparte n’aimait ni les religions libérales, ni les écrivains libéraux, ni leurs principes politiques. Les libéraux en triomphent, et rejettent son horreur de la liberté sur son éloignement pour les idées libérales ; c'est peut-être parce qu'il avait des idées justes sur la théorie de la liberté, quoiqu'il lui portât, dans la pratique, de rudes atteintes. Ce qui le prouverait, c’est qu'il voyait sans trop de peine les écrivains vanter la nécessité des institutions monarchiques et vraiment libres de l’ancien gouvernement, bien qu’ils fissent par là la plus cruelle satire de son administration.

Bonaparte se servait de ce que la révolution avait fait, autant qu’il était nécessaire pour ses vues. Mais il la craignait, et même beaucoup trop; la comprimait, et, en la flattant, l'aurait étouffée ; et de tout ce qu’elle avait produit, il n’aurait à la fin conservé que lui, Dejà ses lois sur la religion, tout imparfaites et violentes qu’elles étaient, la faveur qu'il accordait aux noms distingués qui, de gré ouAde force, s’attachaient à sa fortune, le désir souvent manifesté de rétablir les anciennes formes du gouvernement, les mots qui

échappaient à sa dissimulation habituelle, ne promettaient pas aux véritables révolutionnaires, aux révolutionnaires penseurs, à ces hommes assez heureux ou assez adroits pour n'avoir pris part aux plus grands désordres de la révolution autrement que par leurs principes, ne leur promettaient pas, dis-je, la conservation de leur ouvrage. L’abolition du tribunat, le silence prescrit aux députés, de vains honneurs sans pouvoir réel attribués au sénat, annonçaient assez qu’il ne les regardait que comme l’échafaudage de l'édifice qu’il voulait élever. C’est ce qui l’a perdu. Il suffisait, pour cela, de le poussef dans la direction de son caractère, et sur la pente de ses passions, et de lui aplanir toutes les voies d’une guerre qui offrait à ses ennemis secrets la chance probable d’un revers irrémédiable ; car dans la position où il s'était placé, i! lui fallait vaincre toujours, ou périr. |

Bonaparte une fois abattu, il ne restait qu'un moyen de sauver la révolution de la baine des peuples, de l'horreur qu’elle avait inspirée de ses propres désordres. C'était, s’il était possible, de l’affermir sur la base de la légitimité. Des ambitieux y travaillèrent avec ardeur, et s’associèrent, pour es démarches secrèles que nécessitait ce projet, véritable chef-d'œuvre révolutionnaire, des noms honorables des plus zélés serviteurs de la famille royale; même des hommes d'esprit, mais de cet esprit qui ne voit jamais les choses que du côté qu’on les montre. La fin était la même ; les intentions étaient différentes. Les uns voulaient le retour du roi et de la monarchie, objet de tant de regrets et de tant d’affections, seul remède auxmaux de la France et de l’Europe. Les autres voulaient aussi le retour du roi, mais dans des vues moins pures et moins désintéressées; et c’est pourquoi on voit aujourd’hui divisés d'opinions politiques des hommes - qui ont longtemps suivi les mêmes enseignes, et qui ne se retrouvent plus maintenant sur la même route.

Tel a été le but de toutes les intrigues diplomatiques qu’on a décorées du nom de ” négociations, et qui ont précédé, accompagné ou suivi le retour de nos princes, à la première et à la seconde restauration : tandis que les puissances, éblouies elles-mêmes de leurs succès, et trompées sur l’état et les vœux de la France, ont cru voir dans Bonaparte toute la révolution, et l'avoir terminée en le détrônant,

PART. H, POLITIQUE. — OBSERVY.

SUR L'OUV. DE Mue DE STAEL. 655

La sagesse du roi a déconcerté ce projet ; il est rentré de plein droit, après dix-neuf ans d'absence, dans l'héritage dont il est l’usufruitier; et il a donné lui-même la loi à la France.

Il n’y a personne qui ne partage l’opinion de Mme de Staël sur le danger qu’il y avait à laisser Bonaparte si près de la France. Si ce n’est qu’une faute, il ne s’en fit jamais de semblable, et qui prouve une plus grande déperdition d’esurit et de bon sens en Europe. « Les sages le prédirent, » dit Bossuet, en parlant aussi des événements d’une révolution ; « mais les sages sont-ils crus en ces temps d’emportements, et ne se rit-on pas de leurs prophéties ? »

$ VIEIL — De la religion.

Il y a toujours un peu de controverse dans les écrits de Mme de Staël; et jusque dans ses romans, on remarque l'affectation d’opposer le calvinisme au catholicisme.

C’est une disposition particulière aux calvinistes ; et depuis longtemps on serait teuté, en voyant leurs attaques continuelles contre le culte catholique, de leur dire avec Acomat :

Îln'est pas condamné, puisqu'on veut le confondre.

Dans les Considérations de Mme de Staël, il y à de cette intention plus que dans tout autre de ses écrits; son sujet l’y conduisait : car quoique les libéraux et elle-même s’élèvent contre la doctrine qui considère à la fois la politique et Ja religion pour les affermie l’une par l’autre, dans leurs écrits, et plus encore dans leurs pensées, ils les séparent beaucoup moins qu’ils ne disent, mais pour les détruire l’une par l’autre : ils n’expliquent pas à cet égard toutes leurs intentions. Nous suppléerons à leur silence.

La révolution qui agite l’Europe est beaucoup plus religieuse que politique ; ou plutôt, dans la politique, on ne poursuit que la religion, et une rage d’anti-christianisme impossible à exprimer, et dont de célèbres correspondances du dernier siècle ont donné la mesure, anime un parti nombreux à la subversion des anciennes croyances. Ils ont

très-bien jugé la tendance qui entraîne de :

préférence les unes vers les autres certaines constitutions d'Etat, et certaines constitu- ! tions de religion ; et s’ils avaient eu besoin à cet égard d’une nouvelle expérience, les diverses phases de la révolution française leur en auraient fourni une preuve sans ré

plique, en leur montrant, dès 1789, les innovations religieuses concourant avec les nouveautés politiques ; l’athéisme, sous la Convention, s’associant à l’anarchie; une sorte de religion naturelle, sous le nom de théophilanthropie, inventée sous le gouvernement un peu moins désordonné du Directoire; l’autel, enfin, entraîné sous les débris

du trône, et le catholicisme renaissant avec

Ja monarchie. Mais sans recourir à cette expérience, ils voient dans toute l’Europe le calvinisme s’assimilant à la démocratie (et Mme de Staël en fait gloire), même dans quelques lieux au despotisme, qui est la démoeratie militaire ; en Angleterre, un calvinisme mitigé sous le nom de religion anglicane, s’unissant à une monarchie mixte, et au moment présent, où la lutte des deux principes extrêmes de la démocratie et de la royauté semble agiter l’Angleterre, la religion se partager de la même manière entre le méthodiSme, quiest un calvinismerigide, et une secrète tendance au catholicisme. Ils en ont conclu avec raison que, ne pouvant attaquer de front une religion défendue par toutes Jes affections des peuples, et par sa propre majesté, il fallait, pour l’ébranler, changer la forme du gouvernement, et qu’un gouvernement populaire conduirait nécessairement à une religion populaire, c’est-à-dire au presbytérianisme. Mirabeau, leur patron, : qui en voulait plus à la politique qu’à la religion, disait qu’il fallait décatholiciser la France pour la démonarchiser. Ceux-ci, qui en veulent surtout à la religion, disent ou pensent qu’il faut démonarchiser la France pour la décatholiser. D'ailleurs, la religion presbytérienne est plus économique dans son culte que la religion catholique ; et n’ayant, du moins encore (1), aucune dotation à réclamer dans les ventes des biens de Ja religion ancienne, elle présenterait une garantie de plus à ceux qu’on veut toujours rassurer, parce qu'ils veulent toujours être alarmés. Ainsi, qu’on ne s’y trompe pas, toutes ces grandes admirations pour la constitution anglaise, ce grand étalage de principes de liberté et d'égalité politiques, et d'opinions prétendues libérales, ce zèle si ardent pour les constitutions libres, qui a tout à coup saisi tant de personnes qui s’arrangeaient assez bien des constitutions un peu moins

(4) On peut voir dans l'histoire d'Ecosse, et même dans la nôtre, la peine qu'avaient les chefs politiques à contenter les ministres presbytériens, une fois queleur religion fut dominante ou autorisée,

libres de Bonaparte, ne sont que des mots, On connaît très-bien la constitution anglaise, et l’on sait à merveille si elle convient ou ne convient pas à la France. La liberté et l’égalité ne sont que l'amour de la domination el la haine de toute autorité qu’on n’exerce pas. Les idées libérales font rire les augures quand ils se rencontrent ; et l’on ne demande les lois politiques de l'Angleterre, que pour en venir à la religion anglicane, ou à quelque chose qui lui ressemble ; car tout est bon hors le catholicisme, et ce n’est que par haine contre cette religion qu’on déclame avec tant de violence contre l’ancienne monarchie, et surtout contre Louis XIV et son gouvernement. C’est à ce secret motif, qu’on n’en doute pas, qu’il faut attribuer ce débordement inoui d’écrits fanatiques sur les événements du midi, écrits qui ont trompé Mme de Staël elle-même, et font gémir les protestants éclairés, qui n'y trouvent que réticences, déguisements, exagérations ou impostures, et un horrible système de calomnie qu’on colporte dans toute l’Europe, au hasard de réveiller des haïnes mal éteintes, et de rappeler les torts trop réels de ceux qui se plaignent. C’est à cette même cause qu'il faut rapporter les difficultés que le gouvernement à jusqu'ici éprouvées de terminer l'établissement du clergé catholique. Ces ditficultés ne viennent pas des hommes qui sont chargés de conduire cette importante négociation; mais elles viennent des intrigues impénétrables d’un parti qui s’entrelace dans toutes les affaires, pour les enrayer quand il ne peut les conduire, et qui fait servir à l’asservissement de la religion en France, jusqu'aux libertés de l'Eglise gallicane.

Mais ceux qui voudraient insensiblement nous conduire au but qu’ils paraissent ne pas regarder, à une religion réformée à leur manière, n’ignorent pas qu’il n’y en a plus en Europe de celle-là; que des disputes récentes ont prouvé que, depuis longtemps, la croyance même des docteurs, même à Genève, ou plutôt l'incrédulité, tournait au déisme, dont Voltaire et d’autres les avaient depuis longtemps accusés; que des noms célèbres en Allemagne, et tout récemment le baron de Starck, ministre protestant, et premier prédicateur de la cour de Hesse- Däarmstadt, ont avoué ingénument que les

et comment ils se croyaient fondés à se porter pour héritiers même des biens de l’ancienne reli- ‘gion.

61 PART. Il. POLITIQUE. — OBSERV.

protestants ne savaient plus ce qu'ils devaient croire, et qu’il n’y avait qu’une réunion à l'Eglise mère qui pât sauver le christianisme en Europe, et avec lui la civilisation, d’un naufrage inévitable (1). Hls savent tout cela, et mieux que nous; et c’est précisément ce qui les affermit dans leurs projets. L’athéisme les tente comme une grande expérience ; car, selon Bossuet, le déisme, comme religion d’Etat, sans culte, sans sacrifice, n’est qu’un athéisme déguisé. La réforme n’a jamais eu d'existence que par son opposition à une religion rivale. Elle s’appuyait sur elle en la combattant; et si elle n'avait plus d’ennemis, elle perdrait jusqu’à son nom, et livrerait le monde moral à l'anarchie des doctrines, et bientôt à celle des gouvernements. É

$ IX. — De la liberté et de l’égulité politiques.

Mme de Staël termine son ouvrage par un chapitre sur l’amour de la liberté, ou plutôt par un hymne à la liberté, où elle met en sentiment sa doctrine, et revient pour la millième fois sur cette assertion, qu’il n’y a

ni liberté, ni égalité, ni bonheur, ni vertu, |

hors de la constitution anglaise. Elle avait dit plus haut que, depuis cent ans, il n’existait peut-être pas d'exemple, en Angleterre, d’un homme condamné, dont l’innocence ait été reconnue trop tard. C’est que, peut-être, cette administration habile a été moins facile qu'on ne l’a été en France à revenir sur des condamnations prononcées ; et il s’en faut bien que les gens qui ont connu toutes les circonstances de quelques affaires malheureusement célèbres partagent l’opinion d’un certain parti sur l'injustice ou la précipitation des jugements (2).

Mme de Staël dit aussi que, depuis cent trente ans, il n’y a pas en Angleterre d'exemple d’un acte arbitraire. Mais qu’estce donc que les brisements de métiers, les incendies d'ateliers, les pillages de maisons, si fréquents au milieu de l’état le plus tranquille du gouvernement? C'est-à-dire que

les actes arbitraires, et quels actes ? ne sont

(4) Lisez dans le Journal des Débats, du 10 août 1818, l’article Genève, et les reproches qu'une église nouvelle, sous le nom d'Adorateurs de Jésus- Christ, lesquels ressemblent aux méthodistes , adresse à l'église protestante.

(2) Mme de Staël dit,en parlant du jury anglais : « La religion et la liberté président à l'acte imposant qui permet à l’homme de donnér la mort à son semblable. » La religion et la liberté ne permettent

SUR L'OUV. DE Mur DE STAEL. 642

interdits qu’au gouvernement. On voit bien ce que les particuliers y perdent, maisonne voit pas ce qu’y gagne la liberté; car, remarquez qu’on n'entend jamais parier d’un dédommagement en faveur des victimes.

A force de chercher dans les écrits des libéraux ce qu’ils entendent par liberté et égalité politiques, dont ils parlent beaucoup, et qu'ils évitent prudemment de définir, je crois avoir compris qu’ils entendaient l'octroi libre de l'impôt, le concours des citoyens au pouvoir législatif, la liberté de la presse, le jugement par jury, l’admissibilité de tous à toutes les places. ;

Or, je soutiens que rien de tout cela ne constitue la liberté et l’égalité politiques, sauf l'admission de tous à toutes les places, qui seule, à mon avis, constitue la liberté et l'égalité, et les constituait en France mieux que dans tout autre pays, sans en excepter l'Angleterre.

Mme de Staël, dans tout son ouvrage, aflirme et ne daigne pas raisonner. Je n’obtiendrai peut-être pas davantage de’ses partisans; mais enfin je leur propose une thèse philosophique; et peut-être, après avoir si hardiment proposé, ou plutôt imposé leurs doctrines, leur prendra-t-il envie de les justifier.

Il me paraît, en vérité, ridicule de parler de la forme des procédures criminelles à propos de libertés publiques. C’est une bien triste liberté, pour celui qui est appelé aux fonctions de juré, que la liberté de pronon-

cer contre son semblable le bannissemeni,

la détention ou la mort. Dans ce cas, le peuple juif, qui non-seulement jugeait, mais lapidait lui-même les coupables, aurait eu un degré de liberté de plus. Pour celui qui est accusé, l'intérêt de sa liberté, de sa vie, de son honneur, est d’être jugé par des hommes honnêtes et éclairés, jurés ou juges; et, s’il est coupable, l'intérêt public demande qu'il soit puni.

Tout homme, sans doute, peut être accusé; mais , je le demande , dans le compte de son bonheur que se rend à lui-même un citoyen vertueux, et qui ne conspire pas

rien de pareil à l'homme, sauf dans le cas d’une légitime défense ; et celui qui, après de longues études, a reçu du pouvoir le caractère de juge, n’est pas simplement un homme. Aujourd’hui que nous aftachons tant de prix à la culture de l'esprit, nous croyons que le bon sens, sans culture spéciale, à plus de rectitude et moins de prévention que le bon sens aidé de l'étude, et c'est sur cette idée qu'est fondée l'institution du jury.

contre ses voisins Où son pays, &-t-il jamais fait entrer en ligne de compte l'avantage d’être jugé au criminel de telle ou telle manière ? C'est, en vérité, à quoi on ne songe guère. I se peut que cette loi ait de grands avantages; je ne les accorde ni ne les conteste; mais je dis seulement qu’une forme de procédure criminelle n’est pas plus une liberté publique, qu'un remède n'est un aliment. Toutes les formes de lois civiles ou criminelles , assez indifférentes en elles-mêmes , sont bonnes lorsqu'elles sont anciennes, qu'un peuple y a plié ses mœurs et ses habitudes, et que le temps en a fait connaître les avantages, ou fait disparaître les inconvénients. Certes, si le jury fait partie de nos libertés, nous en sommes bien peu dignes, puisqu'il a fallu nous contraindre à cet acte de liberté par les peines les plus graves, et que les jurés, même libéraux, se rendent au jury avec presque autant de répugnance que les prévenus.

J'en dirai autant de la liberté de la presse, qui n’est une liberté que pour le petit nombre de ceux qui écrivent. Pourquoi alors re regarde-t-on pas comme une liberté d’attrouper les gens dans les rues pour leur débiter des opinions? On ne peut pas appeler liberté publique une faculté restreinte nécessairement à un si petit nombre de particuliers. Dira-t-on que ceux-là éclairent les autres ? Plus souvent ils les aveuglent : et qu’est une liberté publique qu’il faut entourer de tant de précautions, et dont l'exercice doit être l’objet de la surveillance continuelle? tant l’abus est voisin de l'usage!

Encore une fois, la liberté de la presse peut avoir de grands avantages ; mais ce n’est pas à ces traits que je reconnais une liberté publique, qui doit être pour un peuple, comme J'air, l’eau et la lumière pour l’homme, parce qu'elle est aussi nécessaire, qu’elle doit être aussi générale, aussi salutaire, et ne présenter aucun danger. Elle doit être l’objet des vœux de tous, et non de leurs répugnances, comme le jury ; ou de leurs craintes, comme

la liberté de la presse; et un gouvernement

ne peut pas avoir besoin d’âämendes et de peines coerciltives pour les contraindre à en user,

On nous parle de la liberté des Grecs et des Romains, et ils n'avaient ni jugements par jurés, ni liberté de la presse; et les Anglais, malgré toutes ces libertés, ont été, sous leur Henri VII, {e peuple le plus esclave de la terre.

L'octroi de l'impôt intéresse, il est vrai, tous les citoyens ; mais ici, tout est fiction, rien n’est réalité. Le peuple, être abstrait, ne paye pas, parce qu'il ne possède pas et ne travaille pas. C’est la famille, être réel, qui paye, parce qu’elle possède et cultive la terre et les arts. Je concevrais la liberté publique dans l'octroi volontaire de l'impôt, s’il y avait dans chaque commune un tronc.

où chacun, suivant ses facultésetses besoins, allât déposer au profit de l’Etatle fruit de ses épargnes. Mais que vingt-huit millions:

d'hommes soient libres, parce que deux cent.

cinquante personnes, qui peuvent ne payer ensemble que 250,000 francs d'impôt, nom-!

més par la moitié plus un de quarante ou!

cinquante mike petits ou grands. propriétaires, contre le gré de l’autre moitié, auront. accordé généreusement, pour tous leurs concitoyens, un impôt dont ils payent une si faible partie; c’est, en vérité, une fiction dont les arguments les plus subtils ne feront jamais une réalité. Car, remarquez que, de tous les droits dont le propriétaire peut naturellement jouir, il n’en est pas de plus sacré, et qui soit plus un devoir, que celui de vivre, de faire vivre sa famille, de jouir du fruit de ses labeurs, et, par conséquent, de ne pas laisserà des personnes qu’il ne connaît. même pas, ou que quelquefois il ne connait que trop, le soin de lui couper les morceaux, sije puis ainsi parler; de l’imposer pour l'Opéra ou le Conservatoire, lorsqu'il peut à peine nourrir sa famille, ou pour un arc de triomphe, quand sa maison tombe en ruines.

À la vérité, s’il n’est pas taxé arbitrairement par une assemblée, ille sera arbitrairement par un ministre Ou un comité des finances; et sans doute que l'expérience aura prouvé que ceux qui. sont taxés par | députés le sont beaucoup moins que ceux / qui sont taxés d'autorité, Point du tout, l'ex périence a prouvé précisément Je contraire!

Moniesquieu en fait la remarque. I n'y à.

qu’à comparer, sous ce rapport, le peuple, anglais au peuple allemand; et l’on sent à *, merveille que les gouvernements n’oseraient pas exiger ce qu’ils obtiennent du consentement d’une assemblée, J'ai entendu des!

hommes en place mettre au premier rang !

des avantages qu'avait, sous ce rapport, cetle forme de gouvernement sur la monarchie, que Louis XIV lui-même n'aurait jamais

imposé les sommes qu’une assemblée con- / 2 sent librement. J'étais tenté de tirer de cette

crois, en général, que le gouvernement le plus libre, quelle que soit la forme d’établir l'impôt, est celui qui, en respectant tous les autres droits, laisse le plus d’aisance à la famille.

Ja ne dis pas que l’oetroi de l'impôt par consentement réel ou apparent fait de grands avantages, ce n’est pas là la question; mais je dis seulement que le peuple n’est ni plus “ni moins libre, qu’il soit taxé par une assemblée de députés où par un comité de conseillers d'Etat; je dis que la forme est, pour la liberté publique, tout à fait indifférente; je dis que ce n’est pas de quelque argent de plus ou de moins que le Père des humains a fait dépendre la liberté d’un peuple, lui qui n’a pas attaché à la possession des richesses la liberté de l’homme, libre dans les fers comme sur le trône, libre encore et plus libre peut-être au sein de lindigence que sur des monceaux d’or.

Le concours de tous les citoyens, médiat ou immédiat, au pouvoir législatif, peut avoir de grands avantages Ou de graves dangers ; sans que pour cela ce concours constitue la liberté publique. Il faudrait, pour qu’il en fût ainsi, que ce concours fût direct, effectif, général, et que chaque citoyen pôt dire : « Je me suis imposé moi-même la loi à laquelle j'obéis. » Car, s’il y a une vérité démontrée , même par le publiciste de la démocratie, c’est que la volonté générale de faire des lois ne peut être représentée, et qu'on ne peut investir qui que ce soit de la fonction de vouloir pour soi, lorsqu'on ne peut s&voir soi-même ce que J’on voudrait, ni connaître mfême les circonstances dans lesquelles il faudrait vouloir. Loin d’y voir une liberté, je verrais plutôt une servitude dans la nécessité où se placent quatre cent quatre-vingt-dix-neuf personnes, souvent avec plus de lumières et plus d’intérêts, de soumettre leur volonté à celle de einq cents autres, et dans la nécessité où chacun se place encore, que quelqu'un dont il n’aura pas voulu veuille pour lui et en son nom. Et je ne parle même pas des nombreuses exclusions du droit de voter que l’on est forcé d'établir, desquelles il résulte que si les uns jouissent, par le droit de voter, de la plénitude de la liberté civique, ceux à qui ce droit est interdit sont dans l'état directement opposé à la liberté. « Quoi donc, » dit J.-J, Rousseau, « la liberté ne

PART, H. POLITIQUE. — OBSERVY. SUR L'OUV. DE Mwe DE STAË£L. facilité une conclusion tout opposée ; et je.

peut-elle se maintenir qu'au moyen de la servitude ? Peut-être. »

Je sais qu’on échappe à toutes ces conséquences avec quelque chose qui ressemble à de la métaphysique ; mais, en vérité, ce sont des sophismes; et la dernière raison est que tout un peuple ne peut pas voter, ni concourir à faire la loi : ce qui est tout à fait vrai, mais ne résout pas la difficulté.

Au fond, je vois qu'un peuple fait moins usage de sa liberté quand la loi se fait que lorsqu'elle est faite, et qu'il l'accepte en y ployant ses mœurs et ses habitudes, ou la rejette en l’éludant et la laissant tomber en désuétude : et combien de lois, je ne dis pas depuis la révolution, mais même sous l’ancien gouvernement, dont le peuple, plus sage que ses législateurs, n’a pas voulu ?

Cette liberté réelle, effective, mais sans orage et sans violence , existe dans tous les Etats. Et encore faut-il savoir ce qu’on entend par une loi. Je ne connais de lois que les lois générales et constitutives de l'Etat ou de la famille , lois politiques, civiles ou criminelles ; et c’est profaner cé beau nom, que de le donner à des règlements temporaires, variables , sur les douanes, les sels et les tabacs, les passe-ports, etc., etc. Quand l’Etat et la famille existent, il y a toujours présomption de consentement pour les lois qui constituent le mode de leur existence , €t qui sont des conséquences naturelles des lois fondamentales et primitives de la société humaine : car il n’y a jamais de consentement pour les lois fausses.

Quant aux règlements qui varient d’une province à l’autre, ou doivent varier suivant le climat, les productions et les besoins, il y à aussi toute liserté, puisque le peuple les reçoit, et souvent les repousse, et force le gouvernement de les retirer.

Ainsi, si un peuple est libre lorsqu'il consent lui-même ses lois, le peuple français était certainement libre, puisqu'il obéissait depuis si longtemps aux mêmes lois set qu'il les avait si souvent ratifiées dans ses états généraux, même par les doléances qu'il faisait sur leur inexécution. |

Je le répète, les jugements par jury, la liberté de la presse, l'octroi de l'impôt, et la participation au pouvoir législatif par députés élus ou héréditaires, peuvent être des institutions très-utiles, même nécessaires , dans quelques hypothèses ; mais elles n’ont pas le caractère de généralité qui doit cons tituer la liberté publique. À côté de grauds

avantages, elles présentent de graves dangers, et la liberté publique ne doit en avoir aucun ; leur bonté n’est pas universellement sentie, et la liberté publique n’a qu’à se montrer pour être l’objet des vœux et de l’assentiment de tous : et ces institutions ne constituent pas la liberté publique, puisqu’elles peuvent ne pas faire le bonheur de chacun. Je ne vois donc la liberté, et toute la liberté politique , que dans ladmission, ou plutôt l’admissibilité de tous les citoyens aux fonctions publiques ; parce que cette liberté ne tient pas à l'argent, pas à une forme de procédure criminelle , pas à la liberté d'écrire, choses qui n’intéressent pas directement la généralité des hommes, qui tous ne payent pas des impôts, ne concourent pas à faire la loi , ne sont pas accusés, n’écrivent pas ; mais parce que cette liberté donne à tous les hommes et à toutes les familles l’existence politique, c’est-à-dire le mode le plus élevé et le plus noble d’existence sociale, en faisant passer la famille de la condition privée à l’état public, et l’homme lui-même, du service de l’homme au service de l'Etat.

Jci les citoyens n’ont aucun besoin de représentants, et moins encore de sophismes, pour justifier des fictions. Chaque famille se représente, ou plutôt se présente elle-même et sans intermédiaire ; et elle ne fait qu’obéir à sa tendance naturelle, à cette tendance si forte et si générale, qui porte tous les êtres vivants à désirer d’être mieux et d’être plus ; et qui n’est que le désir inné du bonheur, qui donne à l’homme, à toutes __ ses pensées, à toutes ses actions, à tout son être, le mouvement et la vie. On n’a pas le désir inné du jury, de la liberté de la presse, ni de voter l’impôt ou de faire des lois; mais On 4, OP ne peut pas ne pas avoir le désir inné d’être mieux ou plus soi-même, et d'avancer sa famille.

Or, dans quelle société de l’Europe cette tendance de toute famille à s'élever étaitelle plus libre, plus indépendante, plus spontanée , plus sous la main de toutes les familles, plus dégagée d’influences étrangères ? Là est toute la question, et il n’y a pas de doute que là où il y avait plus de faciiité et de liberté de s'élever, là aussi se trouvait vlus de liberté politique.

Ici je parle sans regret pour le passé, sans aversion du présent, sans arrière-pensée sur l'avenir; je raisonne en puoliciste, en bomme qui use du droit incontestable de

chercher, ou si l’on veut, de demander la vérité, sans s’en laisser imposer par les autorités, ni intimider par les déclamations. Je reviendrai sur quelques idées que j'ai présentées dans un autre paragraphe. Mais, puisqu'on ne se lasse pas de déclamer contre la noblesse, et même sans savoir ce qu'elle était, ne nous lassons pas d’en justifier l'institution. ER

Comparons donc les anciennes lois, les anciens usages de la France sur l’admissibilité, à ceux de l'Angleterre.

D'abord , partout, en France , en Angieterre, en Allemagne, un mérite extraordinaire se fait jour, et malgré les hommes ; et tous en conviendraient, si chacun ne se croyait pas un mérite extraordinaire, ou si, confondant tous les genres, ne croyait pas

qu'il suflit d’être un grand poëte pour être

un habile ministre, ou un savant jurisconsulte pour faire un grand homme d’Etat ; ou enfin, d’être un bon colonel pour mériter d’être généralissime de toutes les armées.

En Angleterre, les élévations subites sont plus fréquentes, parce que cette nation ne peut se sauver de sa constitution que par les talents de son administration. Elle a plus besoin de talents extraordinaires que d’autres nations, que l'Autriche, par exemple, parce que les fautes de son administration seraient sans remède, Il y a là plus de brillant que de bonheur réel ; et cette nécessité n’est un bien ni pour elle ni pour ses voisins. Elle a de très-habiles ministres, comme un pays constamment afiligé de maladies épidémiques aurait d'habiles médecins: Dans tous les Etats bien constitués, l’homme nécessaire se montre au besoin et dans les grandes crises; en Añgleterre, le besoin est continuel et la crise toujours menaçante.

Mais, en Angleterre, l’homme élevé, comme en France et partout, par la volonté du souverain roi ou du souverain peupie (car le peuple, en Angleterre, a aussi ses

- faveurs et elles coûtent beaucoup plus que

celles du roi), l'homme élevé n’élève pas sa famille, qui reste toujours dans l’état privé ; et dans la même famille, l'aîné est pair du royaume, et le cadet peut être marchand dans la cité. J'ai fait voir ailleurs, par le propre témoigrage de Mme de Staël, les effets de ces institutions sur les liens de la famille, très-faibles en Angleterre. Il me suffit, pour ce moment, de prouver que l’élévation tient uniquement , en Angleterre,

au bon plaisir du souverain, et qu'il faut se

faire assommer dans les rues pour courir la carrière des élections populaires , ou se tenir dans les antichambres pour courir celle des places à nomination royale. En France, une famille des derniers rangs de l’agriculture ou de l’industrie, devenue plus aisée par le travail et l’économie, sortait toute seule de cet état dépendant, et passait à la profession des affaires ou d’un art libéral.

Elle était encore dépendante, puisqu'elle servait encore les particuliers, pour rétribution ou honoraires, dans leurs affaires, leur santé ou leurs plaisirs ; mais sa dépendance, si j'ose ainsi parler, était plus honorable, parce qu’elle était plus large, et que d’ailleurs une profession plus studieuse donnait à l'intelligence plus d'exercice et aux succès plus d'éclat. Si sa fortune venait à s’accroître jusqu’à lui permettre un mode d’existence tout à fait indépendant, elle achetait une charge publique, n'importe laquelle, car cette acquisition n’était politiquement qu’une caution donnée au gouvernement de son indépendance. Dans ce passage de l’état privé à l’état public, pas plus que dans les autres, elle n’avait besoin ni d’intrigue ni de faveur, et les moyens de s'élever étaient tous en elle-même.

On a beaucoup blämé lanoblissement à prix d'argent, comme on a blämé la vénalité des charges; la raison est la même. Mais quand je viens offrir à l’Etat mes services, et avan® qu’il ait pu apprécier mon mérite, pourquoi commencerais-je par le grever de mes, besoins ? pourquoi ne donnerais-je pas à l'Etat la preuve sensible qu’en acquérant won indépendance par laccroissement de ma fortune, j'ai montré de l’ordre, de l’activité d'esprit, de la sagesse , de la conduite dans mes affaires domestiques, du bonheur, si l’on veut, qualités également propres aux affaires publiques, et qu’étant indépendant par rua fortune, je ne cherche pas à faire fortune à son service? Ne sait-on pas que si la famille est mieux servie à mesure qu'elle paye davantage ceux qui la servent, l'Etat est mieux servi à mesure qu’il les paye moins, et qu’il fait de l'honneur de le servir le premier mobile et la plus haute récompense ?

Cette famille une foi admise dans la noblesse, comme dans le séminaire des fonc-

(1) Ona fait grand bruit de l'ordonnance militaire de M. le maréchal de Ségur. Mais il y avait des corps de la maison du roi où l’on avait, en entrant, le grade d’officier, quoiqu’on né fût pas noble. Aujourd':ui tous commencent par être soldats;

OEuvres comp. pe M. ne Bonacn. JI,

PART. H. POLITIQUE, — OBSERV. SUR L'OUV. DE Mue DE STAEL.

G5Ù tions publiques, contente d’être admissible, n’en demandait souvent pas davantage; et n'est-ce donc rien que de contenter à si peu de frais des ambitions si légitimes ?

Il y avait donc liberté et égalité politiques, puisque toutes les familles avaient le même droit à s'élever et. les mêmes facilités, et qu'aucune volonté extérieure ne bornait le droit et ne gênait la facilité (1).

Mme de Staël, qui a beaucoup véeu dans les cours du Nord, où se déploie tout lorgueil de la noblesse chapitrale, traite la noblesse récente ; ou celle des provinces, qui n'avait pas d'aussi belles manières que celles de là cour, avec un mépris peu philosophique, et prétend que ce mépris était général en France. Il était très-peu sensible dans les provinces ; point du tout dans le militaire, où il eût été payé fort cher; moins encore dans la robe, où la modestie de la profession tempérait l'éclat des anciens noms; et elle a pu voir par elle-même qu'à Paris l'éducation, les talents et la fortune confondaient les rangs et faisaient disparaitre les inégalités politiques. Quelquefois les nouveaux nobles prétaient au ridicule par la faiblesse de vouloir faire oublier trop tôt leur nouveauté ; et quart à la hauteur , elle est toute dans le caractère. Il y avait des duchesses très-polies et très-simples, et des bourgeoises fort impertinentes.

Il y avait en France des gradations de rangs et de respect. Rien, à cet égard , n’était écrit ; tout était observé sans exigence, et surtout sans cette précision pédantesque qui fait qu’en Angleterre l'étiquette, même au bal, étant notée comme un morceau de musique, les grands ne peuvent dissimuler leur supériorité, ni les petits échapper à l’humiliation.

Il v avait des gradations ; mais dans quelle famille, dans quel état, dans quel corps, dans quelle association, dans quel cerele n’y en a-t-il pas ? et, comme je l’ai déjà dit, les anciennes familles, dévouées depuis plus de temps au service public, ne devaientelles pas jouir dans l'Etat, dont elles étaient les vieillards, des respects que les vietllards d'âge obtiennent dans la famille ?

Il y avait des gradations : mais quel est le législateur ancien qui n'ait pas classé les . différentes professions suivant leur utilité?

alors on en dispensait les amiltes nobles, et l'on pensait que, pour la dignité du commandement, et même la science militaire, l’exemple el les leçons qu’on trouvait chez soi valaient deux ans de gamelle et de corps de garde. 91

et Fénelon, dont on ferait volontiers un libéral, dans les règlements que Mentor conseille à Idoménée, ne fait-il pas entrer la division des citoyens en sept classes, toutes distinguées par leurs habits et leurs décorations, depuis la frange , l’anneau et la médaille d’or, jusqu'aux vêtements mêlés de jaune et de blanc ; et ne bannit-il pas de Salente un nombre prodigieux de marchands d'objets de luxe ?

Ces familles anoblies se retiraient du commerce ou des professions lucratives, et il en résultait, entre autres avantages dont j'ai parlé, celui de laisser, dans le commerce ou les affaires, des places vacantes, et de donner ainsi aux familles moins avancées plus de facilités pour parvenir à leur tour; et celui encore d'empêcher les accaparements du commerce, qui sont tels aujourhui qu’il suffirait, dans quelque lieu, de la retraite d’un négociant enrichi, pour en faire prospérer beaucoup d’autres.

Enfin l’égalité devant la loi, autre caractère de la liberté publique, était entière en France. Les princes du sang étaient jugés par le parlement comme les autres citoyens ; etce n’est que dans les institutions modernes que se trouve cette inégalité, la plus grande de toutes celles qui puissent exister entre des citoyens, le jugement par un tribunal spécial et extraordinaire, des hommes revë-

tus des hautes dignités politiques, qui leur

donnent pour juges ceux qui ont un intérêt de corps à ne pas les trouver coupables ; encore n'est-il pas permis de mettre en cause un administrateur, même subalterne, sans ie bon plaisir du conseil d'Etat. Je ne m'éiève pas contre ce privilége ; mais j'observe seulement qu’il ne fallait pas faire sonner si haut quelques franchises d’argent, lorsqu'on sa croyait forcé d'établir des priviléges de personnes et de juridiction qui mettententre citoyens et citoyens un bien plus grand intervalle.

L'admissibilité à tous les 7. existait donc en France pour tous les hommes, puisqu'elle existait libre, volontaire , indépendante pour toutes les familles. Fur l’admissibilité était tout : aujourd’hui c’est l’admission effective que l'on veut, et c’est ici qu'on ne se payeni de fictions ni d'illusions. Je la concevrais encore , cette admission de tous, si chacun des titulaires aux quinze ou vingt mille places pour lesquelles se présentent quelques cent mille concurrents, ne

pouvait garder sa place que trois mois, et,

devait la passer à un autre. Mais à quoi sG réduit-elle et peut-elle en effet se réduire, surtout lorsqu’aucune loi n’interdisant à un père de famille de faire élever ses enfants dans sa profession, l’hérédité des fonctions : s’introduit d'elle-même, et avec elle recommence, par la force des choses, la noblesse héréditaire? Mais aujourd’hui qu'on ne se contente plus de l'honneur d’être dévoué au service de l'Etat, et qu’on veut le servir effectivement et vivre aux dépens du trésor publie, il n’est pas de famille, même dans les derniers rangs, qui ne veuille faire donner à ses enfants, et si elle le peut, aux frais de l'Etat, l'éducation littéraire ; cette éducation, qui doit être le luxe d’une famille enrichie, et qui, par un travail quelquefois de plusieurs générations, est parvenue à une entière indépendance de fortune. La loi inspire donc l’amhition de parvenir à tous les jeunes gens, sans leur en donner d’autres moyens que des études dont ils ne retirent souvent que l’orgueil qu’elles inspirent et le dégoût de toute profession qui n’est pas écrivante et gouvernante, et même le dégoût de l’état militaire, tant qu'il n’y a pas de guerre à faire, et par conséquent d'avancement à espérer. La société est donc encombrée, et toutes les voies obstruées par une foule de jeunes gens qui ont lu qu’ils pouvaient parvenir à tout, et qui voient qu’ils ne peuvent parvenir àrien. Ils auraient fait des hommes utiles dans la profession de leurs pÿres, et : sans profession, ils sont des hommes dangereux et dévorés trop souvent par une ambition sans talents, ayant contracté dans l’é- ! tude des lettres des goûts plus recherchés et qu’ils ne peuvent satisfaire ; inquiets, mécontents et déplacés, ils finissent trop sou- : vent par faire ‘le mauvaises brochures, de mauvaises affaires, et quelquefois de mauvaises actions. 55006

On s'élève avec amertume contre toute hérédité. Qu’on commence done par défendre à tout homme qui aura occupé dans l'Etat un rang honorable, de faire élever ses enfants pour sa profession. Alors la société tout entière ne fera que monter”et descendre. Tous les hommes privés feront élever leurs enfants pour être des hommes publics, tous les hommes publics feront élever leurs enfants pour être des hommes privés, et il n’y aura d’hérédité que de confusion et de désordre.

Autrefois le gouvernement avait à sa disposition la monnaie de la noblesse, qui te-

nait lieu de richesse , même à la pauvreté; mais aujourd'hui qu’il n’y a plus une noblesse politique, parce qu’il y en a légalement deux, ou plutôt parce qu'il y 8 un patriciat ; aujourd’hui que la profession exclusivement livrée au culte de l'argent écrase toutes les autres de son opulence, de son luxè et de ses prétentions ; qu’elle dédaigne ces fonclions modestes et si peu rentées de Ja magistrature, qui étaient autrefois le but de ses travaux et son premier pas dans la carrière publique , aujourd’hui que l'argent est la mesure de la considération et le tarif

de l’importance des places, comment peut-on

relever aux yéux du peuple, et faire accepter à des hommes capables de tout autre emploi, les fonctions si respectables de la magistrature , à moins d’écraser le trésor royal d’appointements et d'honoraires qui mettent ceux qui en sont revêtus en élat de soutenir leur rang et de faire honorer leur caractère ?

On veut que tous les hommes soient politiquement égaux; qu'on fasse donc toutes les professions égales ; qu’on fasse de la famille légale de l'Etat, et les professions qui nourrissent, logent et vêtissent l’homme, aussi importantes et aussi honorables que celles qui lui enseignent les devoirs ou les lui font pratiquer, et veillent au salut public en repoussant l'étranger ou punissant le malfaiteur.

Mais si la nature et le bon sens repoussent cette inégalité, la seule que la société doive reconnaître, qu’on ne s’étonne pas si les familles qui avaient renoncé à toute profession domestique et lucrative pour rester disponibles pour le sérvice de l'Etat, eussent obtenu une considération particulière qui a été longtemps celle du respect, et qui est aujourd’hui celle de la haine. Et quant à l’oisiveté que Mme de Staël reproche à un grand nombre d’entre eux, que le défaut de faveur, de fortune, ou d’autres causes empêchaient de remplir actuellement des fonctions publiques pour lesquelles ils se voyaient souvent préférer des hommes enrichis, même sans être anoblis, il n’y a d’oisivelé coupable que l’oisiveté volontaire :

encore faut-il observer qu'il y a moins d’oisifs dans une nation lettrée. La culture de l'esprit est aussi une occupation, et tout à fait analogue à la destination de la noblesse; et la minorité de la noblesse, aux états généraux, selon Mme de Staël, la majorité se- Jon d’autres, a prouvé que la connaissance

PART. II. POLITIQUE. — OBSERW

SUR L'OUV. DE Mue DE STAEL. 654

des vrais principes politiques lui était familière, et qu’elle savait aussi les mettre en œuvre.

$ X. — Conclusion.

Je n’ai pas prétendu réfuter en détail l’ouvrage de Mme de Staël. Elle a embrassé toute la révolution, ses principes, ses faits, les hommes qui l’ont faite ou supportée. Les faits sont passés, les hommes passent; mais les principes vivent encore, et ce sont Îles principes que Mme de Staël veut justifier, et que j'ai dû combattre.

Je les combats, qu'il me soit permis de le dire une fois, avec plus de connaissance des hommes et des choses que Mme de Staël, et avec une habitude des discussions politiques qu’elle n’a pu ni dû acquérir.Je l'aurais véritablement regrettéé sielle en eût su autant que moi sur la révolution. Mieux que moi, peut-être, elle en a connu les intrigues, que les femmes, avides de confidences et de secrets, prennent volontiers pour des événements.

À qui cependant, ou à quoi peut servir l'écrit politique de Mme de Siaël? 11 n’ajoute certainement rien à la réputation d'esprit dont l’auteur jouit à si juste titre; et il y a même, ce me semble, moins d'éclat de style que dans ses autres ouvrages; et peut-être, par l'exagération de ses idées libérales , l’amertume de ses censures, l'injustice de ses jugements, la disposition à renverser ce qui chancelle ou à frapper ce qui est abaltu, laissera-t-il une idée moins favorable de la rectitude d'esprit ou de la bonté de caractère qu'on aimait à retrouver dans celte femme si spirituelle. Elle avait paru, dans ses conversations, moins emportée sur les choses , plus indulgente envers les personnes; etelle eût mieux fait, je crois, pour sa mémoire et pour notre repos, de conserver à ses écrits le caractère de ses conversations ; ou, s’il n’était qu’une bienséance commandée par les égards dus à la société au milieu de laquelle elle vivait, et où elle répandait tant d'agrément, d'emporter son secret avec elle, et de ne pas le confier à une œuvre posthume qui ne composera jamais la bibliothèque d’un homme d'Etat, pas plus que ses autres ouvrages celle d’un homme de goût.

Les Considérations de Mme de Staël ne seront pas utiles à la mémoire de M. Necker, et ne le justifient qu'auprès de ceux qui ne l’accusent pas. Si l'assemblée nationale 4

Produit l'assemblée législative, si celle-ci engendra la Convention, et si la Convention a fait tout ce que nous avons vu, M. Necker, qui, en confondant ensemble les trois anciens ordres de la nation, a changé les élats généraux en assemblée nationale, se trouve malheureusement à la tête de cette triste généalogie. Ses intentions étaient droites, je le crois sincèrement ; mais après ce qu’avait dit son compatriote J.-J. Rousseau, du danger de remuer les grandes masses qui composaient la constitution française, n’y avait-il pas plus que de la témérité à les renverser, pour ne pouvoir mettre à leur place qu'une imitation trop imparfaite d’institutions étrangères produites par un autre peuple, par une combinaison toute différente d'événements? car le gouvernement anglais, toujours en guerre d’invasion avec la France, ne pouvait la soutenir qu'en obtenant des subsides qu’il n'aurait pas osé exiger; et là se trouve la raison de sa constitution,

comme le principe de toutes ses. révolu tions.

En vain, pour justifier l’inconcevable hardiesse de Necker, sa fille affirme aujourd'hui que la révolution était inévitable, parce que le peuple français était le peuple de l’Europe le plus malheureux et le plus opprimé, et que c’est même à cet état de souffrance qu’il faut attribuer tous les excès de la révolution. Ce motif, trouvé après coup, et dont elle fait ressource, est démenti par tous les souvenirs, et, j'osele dire, par l'opinion de toute l’Europe, la douceur reconnue de nos mœurs, la perfection de nos lois. Le peuple français était même plus heureux dans les années qui précédèrent la révolution qu’il ne lavait jamais été, puisque Îles seules lois dont quelques portions de Français pussent se plaindre, telles que la servitude de la glèbe, les droits de mainmorte, ou Jes ordonnances contre les protestants, avaient été abolies par Louis XVI.

Osons le dire avec Mme de Staël : Necker qui, selon sa fille, prévoit tant de choses, n'avait pas prévu la révolution en la commençant : « Il ne supposait pas, » dit Mme de Staël, « la possibilité des proscriptions. » Pilote inexpérimenté, il mettait en mer sans supposer la possibilité de la tempête.

4) Carnot l'a dt dans son fameux Mémoire :

e Louis XVI détrôié ue pouvait plus vivre. Nous Pavons condamné, comme un médecin condamne un malade qu’il désespère de sauver. »

(2) Des journaux ont traduit hasta par arme

Je ne connais pas, je l'avoue, ce qu’on appelle les excès de la révolution. Tous les crimes qu’elle a produits n’en ont été que les conséquences naturelles et prévues par les bons esprits, pour horribles qu’elles aient été. I est tout à fait naturel de chasser ou de détruire ceux qu’on a dépouillés, haïr et de les calomnier après les avoir pros-! crits. Il est naturel que le pouvoir, jeté au peuple comme une largesse, ait été ravi par:

les plus audacieux, et qu’enivrés de leur nouvelle fortune , des hommes, élevés des!

derniers rangs au faîte du pouvoir, n'aient gardé aucune modération dans son exercice.

Il est naturel qu'après avoir détruit la royau- 4

té, on n'ait plus voulu Île roi, et qu'après: avoir outragé de roi, on ait craint de laisser vivre celui qu’on avait outragé (1). C’était sans doute des excès en morale ; mais ce n'étaient pas des excès en révolution: € "6:

taient des accidents, comme les convulsions!

et le délire sont des accidents dans quelques| maladies, et non des excès. | Ces conséquences étaient, je le répète, inévitables, parce qu’elles étaient naturelles} et que l'arbre portait son fruit, Ces conséquences se seraient développées tôt ou tard; elles se développeraient encore aujourd'hui; et seulement il y aurait plus d’art dans ja violence, plus de méthode dans ladestruction; il se ferait autant de mal, et il serait seule-

ment plus irrémédiable. Nec vero unguuin A

de les £:

bellorum civilium semen et causa deerit, dum*

homines perditi hastam (2) illam cruentam et meminerint et sperabunt. { Cicéron. ) «La

cause et le germe des troubles civils sub-

sisteront (ant que des misérables regretteront et attendront de sanglantes confiscations. »

Si ces conséquences se sont développées chez nous plus tôt qu’elles n'auraient peutêtre fait chez d’autres peuples, c’est que le Français a l'esprit plus pénétrant, le juge-

ment plus prompt, les passions plus vives, .

et que, une fois hors de sa route, il court?

plus vite pour y revenir. Des hommes, comme | il en est tant, avec de l'esprit sans connais-| sances, des vertus sans jugement, des inten-| tions droites sans défiance, hors d’état de!

prévoir le mal, parce qu'ils sont incapables, de le faire, posent un principe qui leur pa-

U offensive. Il signifie vente aux enchères, et je me crois obligé d'en avertir, parce qu ‘il est facile dé

s'apercevoir qu'il y a moins de connaissance de la langue latine, depuisle progrès des lumières et de Vespril du siècle. ,

raît une vérité démontrée,.et.ils.gémissent ensuite des conséquences qu’on en a tirées, et du mal qu’il a produit. Ce sont des enfants qui pressent la détente d’une arme à feu, et sont tout effrayés de voir partir le coup. L'enfant ne savait pas que l’arme était chargée, et les hommes dont je parle ne se doutèrent pas non plus que la société était chargée de passions qui n’attendent qu’une étincelle pour faire explosion : et j'ose dire qu’il n’y a pas un principe politique posé en 1789, dont une dialectique rigoureuse ne fit sortir toute la révolution.

7 Quand elle est faite, cette révolution, le devoir de tous est d’en supporter les effets avec courage et patience, et le devoir des gouvernements d’en adoucir, d'en corriger les résultats, autant qu’ils peuvent l'être.

Mais la justifier, mais rejeter sur ceux qui ont souffert les torts de ceux qui ont fait souffrir, mais réveiller les plus douloureux souvenirs, et allumer des haines mal éteintes, c'esten vérité un triste retour pour l’accueil que Mme de Staël a reçu de la part des Français, pour lés honneurs dont sa famille a été comblée, pour la générosité dont le gouvernement a usé envers elle, dans un temps où il ne lui est pas même permis d’êire juste.

Le public peut prononcer entre Mme de Staël et moi. Je n’ai pas prétendu disputer d'esprit avec cette femme célèbre ; mais ses écrits ne sont en général que ses conversations, et comme ils en ont tout le brillant, ils en ont aussi toute la précipitation. Ce n'est pas dans les cercles où l'esprit seul fait

tous les frais, d’où la réflexion est bannie, et où la raison risque de passer pour de la pédanterie, qu'on peut discuter et approfondir les graves questions que Mme de Staël a réunies dans son ouvrage, plutôt qu’elle ne les a traitées. Il est vrai qu’elle n'a pas prétendu, sans doute, proposer comme œuvre de législation ce qui n’est qu’un f&ctum pour un particulier. Mais ce client était son père, et Mme de Staël a pu croire qu’un intérêt aussi Cher permettait tout à son défenseur, surtout quand ce défenseur est une femme, à qui il est naturel de placer les devoirs ou les liens domestiques avant les intérêts publies et les intérêts d’un pays qui n’est pas le sien. Ælle a donc imaginé une société pour justifier une révolution, et elle ne cesse d’accuser ses adversaires, ou plutôt les adversaires de ses systèmes, d’égoïsme, de cupidilé, d'ambition, de mauvaise foi. Elle

PART. EH, POLITIQUE. — OBSERV. SUR L'OUV. DE Mue DE STAEL.

Ga ne peut pas croire qu'on puisse être d’un avis différent du sien, et de celui de son père ou de ses amis, sans être guidé par les motifs les plus vils et les plus coupables, ni écrire sur la politique sans vouloir étre ministre; el elle réduit ainsi à se défendre eux-mêmes ceux qui ne voudraient déferidre que la raison, la justice, la vérité, leur pays et ses lois. Elle s’arme contre eux de leurs propres malheurs, etne voit, dans les opinions les plus franches et les plus sincères , que l’expression de la vengeance pour le mal qu’on leur a fait, ou du regret pour ce qu'ils ont perdu. Mais, avec plus de: connaissance du cœur humain, Mme de Staël saurait que le regret de ce qu'on & perdu excite des passions bien moins vives que la crainte de perdre ce qu’on possède ; et qu’ontient bien plus fortement à ce qu'on a qu'à ce qu'on n’a plus. Grâce à la frivolité de notre nation, rien ne s’use plus vite que la douleur, rien n’aigrit et n’exaspère comme la crainte; et tout ce qui a été dit des regrets de ceux qui sont déchus, on pourrait le dire avec bien plus de fondement des inquiétudes et des alarmes de ceux qui se sont élevés.

Avec plus de connaissance du cœur bumain, Mme de Staël saurait que lambition est bien plus opiniâtre, plus haletante dans les rangs inférieurs que dans les premiers rangs, qui, ayant vu les honneurs de plus près, connaissent les dégoûts qui les accompagnent etles mécomptes qu'on y trouve, et qui déjà, dès le temps qui précéda la révolution, n’aspiraient que trop à descendre, pour goûter les jouissances et les douceurs de la vie privée. |

D'ailleurs, dans le nombre de ceux qui ont défendu ou défendent encore une cause trop abandonnée, il y a des hommes qui n’ont à regretter ni noms historiques, ni honneurs, pi grande fortune, et qui, salisfaits de leur obscurilé, n'auraient, sans la révolution, jamais quitté leur province, inconnus à leurs maîtres qu’ils ont toujours servis, et à qui ils n’auraient rien demandé; et cependant, quand ils mériteraient léloge ou le reproche den’être pas assezZflexibles sur les principes, ils sont tolérants pour les personnes, plus même que Mme de Staël, moins indulgente pour ceux qui ont supporté la révolution, qu'ils ne le sont eux-mêmes pour ceux qui l'ont faite. Ils seraient moins rigoureux que Mme de Staël, pour un grand nombre d’hommes quiontfailli, même auxcent-jours, et qui,

jusque-là citoyens vertueux et utiles, ont été surpris par le prodige du retour et le prestige de la gloire, comme un homme naturelle ment sobre l’est quelquefois par le vin. fl Jeur sied aussi d’être indulgents, parce qu'ils ont été fidèles, parce qu'ils ne se sont jamais plaints de leur exil; parce qu'ils ont, plus que bien d’autres, et au milieu de toutes les privations et de tous les besoins, repoussé les séductions ou bravé les menaces de l’homme qui a séduit tous les peuples et fait trembler les rois, et qui ne dédaignait pas d'associer à sa cause les plus petits talents et les influences les plus inaperçues; il leur sied de recommander l'oubli ou plutôt le pardon des injures lorsqu'ils n’ont jamais éprouvé des sentiments de vengeance, et que, tout à fait désintéressés sur ce qu'ils ont perdu, ils ne regrettent que ce que tout le monde a perdu, la paix, la religion, la sécurité, l’ordre enfin et l’union des esprits et des cœurs.

Mme de Staël n’a vu que d’un balcon le sanglant spectacle de la révolution. Respectée comme femme, comme étrangère, comme épouse d’un ambassadeur, même comme fille de M. Necker, que la révolution a toujours secrètement ménagé, assez heureuse même pour pouvoir se compromettre pour sauverses amis, elle n’a souffert de malheur personnel qu’un exil dans sa patrie, sur ses terres, au milieu de sa famille, dans la jouissance d’une grande fortune ; et ce malheur, que tant d’au- . ires auraient regarcé comme le comble de la félicité, elle y a été extrémement sensible; et

cette France, autrefois si malheureuse et alors si troublée, a toujours été l'objet de ses plus vifs regrets. Elle atoutconservé outoutrecouvré;elle n’a perdu, dans ces horribles boucheries, aucun desobjetsdeses plus chères affections;et il y aurait eu à elle plus de générosité à respecter de nobles infortunes qui ne l’ont point atteinte, et plus de justice à reconnaître des vertus dont elle aurait certainement donné l'exemple, mais dont, heureusement pour eile, elle n’a pas eu besoin.

Je n’ai pas justifié l’émigration. Elle est assez justifiée par le mal qu’on en dit.

J'ai cherché à justifier l’ancien gouvernement sans m’écarter du respect qui est dû aux nouvelles institutions. Ce respect, qui consiste à leur obéir, se concilie avec le droit imprescriptible si formellement consacré par les institutions elles-mêmes, de chercher la vérité sans aigreur, contre les opinions opposées, quand elles sont présentées sans passion, et avec cette modératio® qui est la compagne inséparable de la bonne foi. La source de tous nos maux, même politiques, est l'ignorance, et plus encore les demilumières, qui se reconnaissent àleur violence et à leur présomption. La méprise où l'on est constamment tombé depuis l’origine de nos discussions a été d'attribuer aux hommes la résistance qui venait des choses, et de croire qu'il suflisait de détruire les opposanis peur faire cesser l’opposition : erreur fatale, et dont on ne revient jamais tant qu'il reste un homme à haïr et un adversaire à combaitre.

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