DE L’ÉMIGRATION
Depuis une époque à jamais fameuse dans nos fastes constitutionnels, c’est-à-dire depuis quatre ans, et particulièrement perdant cette longue et mémorable session où l’on a rappelé tant de souvenirs de 93, l'émigration et les émigrés ont été de nouveau signalés aux préventions politiques et aux haines popuiaires. Mais, puisque les passions ne se lassent pas de les attaquer, la raison ne doit pas se lasser de les défendre.
Nous parlerons donc del’émigration comme nous croyons que l’histoire en parlera dans quelques siècles, sans prévention pour les uns, sans ressentiment contre les autres :
ef, si nous réveillons de douloureux souve-
nirs, nous espéronsne pas rallumer dehaines.
Tous les grands événements, comme tous les personnages célèbres, ont été, parmi les hommes, un signe de contradiction, et souvent un sujet de scandale.
L'émigration, l’événement le plus singulier de l’époque la plus mémorable des temps modernes (la révolution française), a joui plus qu'aucun autre de ce triste privilége.
Jugée par les uns, sur les motifs qui l’ont inspirée, elle a été regardée comme un acte sublime de dévouement, et le dernier soupir de l’esprit chefaleresque en Europe.
Jugée par les autres, sur les résultats ap=
parents qui l’ont suivie, elle a été blämée comme inutile, accusée comme dangereuse, ou condamnée comme criminelle.
Nous ne sommes pas de ceux qui rejettent comme un excès tout ce qui est fort et absolu dans les sentiments ou dans la conduite, et qui ne savent se former une opinion qu’en se tenant au milieu de deux opinions Opposées ; et nous n’hésitons pas à soutenir
que les détracteurs de l’émigration ont toujours ignoré, ou ne se rappellent plus quels
étaient, à cette époque, au dedans et au.
dehors, les projets, les moyens, la fureur des ennemis du trône et de l'autel.
Le jour où les malheureux Berthier, Foulon, Delaunay, premières victimes de la révolution, furent immolés ; le jour où la demeure du roi fut violée, ses gardes massacrés, Sa personne outragée, lui-même traîné à Paris, précédé des horribles trophées de la conjuration, et entouré d’une populace enivrée de fureur et de sang, sans que l’autorité eût pu prévenir de si grands attentats, ou que la justice pût ou osât les venger, il n’y eut plus en France ni sûreté, ni sécurité, ni gouvernement, ni justice, ni société, ni patrie; et l'individu, retombé dans l’état sauvage et insocial, libre de tout devoir envers une société qui l’abandonnait à ses seules forces, rentra sous l'empire de Ja loi naturelle et primitive de sa propre conservation.
Dès lors, l’émigration fut une nécessité pour les uns, un devoir pour les autres, un droit pour tous. Louis XVI fut perdu, car on ne pouvait respecter le roi, après avoir violé la royauté, et les factieux n’osèrent laisser vivre l’homme, après avoir outragé le monarque.
La royauté une fois anéantie, la noblesse ne pouvait subsister : l’action du pouvoir royal cessait avec le pouvoir lui-même, le sacerdoce tombait avec la divinité, et les nobles, dans une monarchie, sont l’action vivante du pouvoir, et comme les prêtres de la royauté.
Il n’était que trop aisé de détruire la famille qui seule exerçait le pouvoir, et dans laquelle il ne faut même compter que les mâles ; mais la noblesse était composée de beaucoup de familles et d'individus de tout âge, de tout sexe, et les sacrificateurs recu- ‘ laient encore devant le grand nombre de victimes,
Les princes du sang royaFavaient dérobé leurs têtes aux secrets et profonds desseins