‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 110 sur 306 · PART. I. POLITIQUE. — DE L'EMIGRATION · texte numérisé non relu

PART. I. POLITIQUE. — DE L'EMIGRATION

des conspirateurs, qui, disposant d’un peuple égaré et d’un roi captif, tremblants pour eux-mêmes, mais déjà trop avancés pour pouvoir revenir sur leurs pas, poussaient aux derniers excès, provoquaient à la fois la guerre civile et la guerre étrangère, et cherchaient tous les moyens de salut dans toutes les chances de désordre.

La royauté était absente, puisque la volonté du roi était dominée, sa personne captive, et que toutes les défenses de la royauté et tous ses moyens d’action, les conseils, le trésor et l’armée, étaient aux mains de ses ennemis.

La nature de la société a pourvu, dans l'Etat comme dans la famille, au cas de l’absence, de la minorité, de la eaptivité, de l’'empêchement enfin du pouvoir, en nommant le plus proche parent du roi tuteur de la famille, ou régent de l'Etat.

Saint Louis, Jean, François 1°", avaient été captifs chez les étrangers ; mais là ils étaient des généraux d’armée plutôt que des rois, puisque la royauté existait tout entière en France dans la régence et ses conseils, et que {a nation était libre et représentée par un gouvernement légitime, et non envahie et dominée par des factieux.

Ici c'était tout le contraire : le roi était captif dans ses propres Etats, et le pouvoir, cet être moral, qui n’est borné ni à un temps, ni à un lieu, qui survit même à la mort nsturelle de l'homme roi, et par conséquent à sa mort civile, le pouvoir existait sur une terre étrangère ; 1l y régnait sur les affections de ceux qui l'avaient suivi, et de ceux, en bien plus grand nombre, qui regrettaient de n'avoir pu le suivre; et, à la vue de l’épouvantable anarchie qui désolait la France, et de ce gouvernement monstrueux de la Convention, qui ne gouvernait que par les massacres, les confiscationset la guerre, la France transplantée aurait pu dire, avec plus de raison que Sertorius :

Rome n’est plus dans Rome, elle est toute où je suis.

Cependant les violences exercées dans beaucoup de lieux contre la noblesse et les atroces calomnies dont elle était partout l’objet, avaient forcé plusieurs de ses membres à se retirer dans les pays étrangers.

Les factieux, habiles à tirer parti des circonstances, et surtout de celles qu'ils avaient fait naître, redoublèrent de désordres et de violences, pour presser l’émigralion des propriétaires dont ils dévoraient déjà les

biens ; ils la favorisèrent en paraissant l’empêcher, et jugèrent très-bien que le moyen «je la hâter était de la défendre, et que même le danger que l’on courait en passant Ja frontière, était pour des Français une tentation de plus.

Les faits subséquents ont prouvé jusqu’à l'évidence cette habile et odieuse machination. Les prêtres qui mavaient pas voulu émigrer furent entassés sur des vaisseaux, et enfin déportés, parce qu’on n’avait rien à gagner à leur mort; les nobles, et en général les riches propriétaires qui étaient restés, furent jetés dans des prisons, inscrits, quo'que présents, sur la liste des émigrés, ou même vivants sur des listes de morts ; enfin traînés à l’échafaud où ils auraient infailliblement péri jusqu’au dernier, sile9 thermidor n'était venu meltre un terme aux fureurs de la Convention.

Ceux qui croient que les émigrés auraient dû rester auprès du roi pour le sauver, ignorent sans doule qu’on ne peut sauver un roi malgré lui, que lorsqu'on peut le faire

agir, ou du moins le faire parler, et qu'une:

poignée d'hommes, dont un grand nombre étaient même étrangers à la profession militaire, sans chef connu et accrédité, sans point de ralliement, sans moyen de s’organiser, sous les veux toujours ouverts des factieux, si même ils eussent pu, sans obstacle, venir un à un de leurs provinces, n'auraient pas sauvé celui que n’ont pu sauver, le 21 janvier, soixante mille hommes réunis el sous les armes, qui presque tous pleuraient sur la victime, et détestaient ses. bourreaux.

Les factieux regrettent que les défenseurs

de la royauté n'aient pas du moins tenté d’arracher Louis XVI des mains de la Convention; et, dans leur dépit, ils s’accusent eux-mêmes d’assassinat, pour accuser les autres de défection.

Les émigrés, osent-ils dire dans leurs ecrits, auraient dû vester en France pour nous empêcher d’égorger le roi. Il est permis le croire à la sincérité de leurs regrets, et facile d’en pénétrer les motifs. Les insensés! ils croient qu’il suffit de tuer pour hériter, et de ravir pour posséder, et ils ne voient pas que si la Providence n’eût, pour leur propre intérêt, mis un terme à leur frénésie, la France, enivrée de tant de sang innocent, et rendue furieuse par tant de crimes, serait devenue un vaste champ de bataille, ou plutôt un repaire d'animaux féroces qui se se-

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raient tous entre-déchirés pour le partage de ces sanglantes dépouilles.

Le roi, une fois sous la main de la Convention, n'aurait pu être sauvé que par une insurrection générale de la capitale ; mais, à cette époque, il n’y avait que des bataillons appartenant à des sections différentes, animés d’un différent esprit, et plus près de se battre entre eux que de s’accorder. D'ailleurs, une troupe enrégimentée ne connaît de passions que celles de ses chefs connus ou secrets, et elle n’est plus susceptib!'e des raouvements tumultueux, violents, et quelquefois généreux de la multitude.

L’émigration, forcée pour quelques-uns, fut donc légitime pour tous. Le sol n’est pas la patrie de l’homme civilisé; il n’est pas même celle du sauvage, qui se croit toujours dans sa patrie lorsqu'il emporte avec lui les ossements de ses pères. Le sol n’est la patrie que de l'animal; et pour fes renards et les ours, la patrie est leur tanière, Pour l’homme en société publique, le sol qu'il cultive n’est pas plus la patrie, que pour l’homme domestique la maison qu'il habite n'est la famille. L'homme civilisé ne voit la patrie que dans les lois qui régissent la société, dans l’ordre qui y règne, dans les pou-

voirs qui la gouvernent, dans la religion

qu'on y professe, et pour lui son pays peut n'être pas toujours sa patrie. Je le répète : l'ordre entre les hommes constitue la société, vraie et seule patrie de l’homme civilisé; et la France, à cette horrible époque, livrée à l'anarchie la plus cruelle et ia plus extravagante, malgré des formes extérieures de:

gouvernement, était une société, comme les illusions du Panorama sont une contrée.

L’émigration fut noble et généreuse dans ses motifs : et où pouvaient être ailleurs que dans leur conseience et dans le sentiment de honneur et du devoir, même avec les chances de suecès les plus heureuses, des compensalions Suflisantes aux sacrifices que faisaient des pères de famille de toute condition, qui, se bannissant volontairement dé leur pays, inconnus la plupart à ceux qu’ils allaient servir, et ne leur demandant rien, livraient leurs familles et leurs fortunes à la: merci de la révolution, et les plaçaient ainsi, et se plaçaient eux-mêmes sous le terrible anathème du malheur réservé aux vaincus?

Sans doute les motifs ne furent pas tous désintéressés, et la conduite de tous les bannis ne fut pas toujours digne d'une si belle cause. Mais s'il est permis de repro-

-cher à quelques-uns des fautes que l’extrême jeunesse, l’oisiveté, la licence d’une vie errante et guerrière, la misère, et à Ja fin le désespoir peuvent excuser; il est juste de reconnaître que le plus grand nombre d'entre eux, et dans le sexe le moins préparé à l’adversité, et dans les conditions les moins accoutumées aux privations, ont donné les plus grands exemples de fermeté, de résignation, de patience, et qu'ils ont honoré, par leurs vertus, le nom français que leurs compatriotes illustraient par leurs vicioires.

Et qu'on ne dise pas que les émigrés ont porté les armes contre leur patrie, quand ils n'étaient armés que pour y rétablir la société envahie par la Constituante et anéantie par la Convention : ils étaient armés pour délivrer la France, pour venger la royauté, la religion, l'humanité outragées, pour repousser de l’Europe qui les a abandonnés dans cette noble lutte, cette épouvantable frénésie révolutionnaire qui menace de n’y plus laisser rien de ce qui fait l'honneur, la force et les douceurs de la civilisation.

Et certes on a pu juger combien peu les intérêts personnels avaient inspiré cette généreuse résolution. La plupart des émigrés sont rentrés, ils ont vécu au milieu de leurs persécuteurs, et je ne sais si l’on a cité un seul trait de cette soif de vengeance dont la calomnie les avait si gratuitement accusés.

Enfin l’émigration, füneste aux particuliers, n'a pas été inutile à la société, et peutêtre en sera-t-il un jour de l’émigration comme des croisades, que la prévention a longtemps jugées sur des faits isolés et particuliers, et que la raison mieux instruite commence à juger sur de grands motifs et des résultats généraux. L’émigration a sauvé les restes précieux de la famille royale, et avec eux la France et l’Europe.

C'est la crainte du retour des Bourbons qui a précipité Bonaparte dans les guerres désastreuses qui ont décidé sa chute; c’é- {aient les Bourbons qu'il poursuivait en Egypte et en Espagne, à Vienne et à Moscou, et il les a cherchés jusqu’à ce qu’il les ait trouvés ; c’est l'espoir de les voir remonter au trône qui a nourri dans le cœur des Français ces sentiments dont l'explosion unanime a si puissamment hâté la restauration. La fuite chez l’étranger de tant de fa- Milles de touie condition, de membres du clergé et des tribunaux, des plus riches propriétaires et du plus grand nombre des

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