PART. I. POLITIQUE. — DE L'EMIGRATION
G66 ofliciers de l'armée, a rempli l’Europe d’étonnement et d’épouvante; et à la vue de circonstances si extraordinaires et de malheurs si grands et si nouveaux, elle a pu juger le danger d’une révolution qui commençait sous de tels auspices. Heureuse si, avertie par les événements, et plus éciairée sur ses vrais intérêts, elle eût pris dès lors des mesures efficaces pour arrêter les progrès de l'incendie, et en prévenir les suites,
Cependant les biens des émigrés, et plus tard ceux des condamnés, furent séquestrés, confisqués et vendus, comme l'avaient été, sous l’assemblée constituante, les biens publics, dotation ‘antique et nécessaire de la religion, de la royauté, de la charité publique. Ancienneté de possession, hypothèques des créanciers, dots des femmes, légitimes des enfants, partages de famille, tous ces motifs, qu'on fait valoir aujourd’hui en faveur des nouveaux possesseurs, ne furent pas même allégués dans l’intérêt des anciens propriétaires; on vendit, ou plutôt on donna les biens de ceux qui étaient morts; la nation dépouilla la veuve et l’orphelin; elle partagea avec le testateur avant la mort de ses héritiers, ou déshérita l’enfant avant sa naissance.
Le code des lois sur l’émigration est le monument le plus curieux et le plus décisif du progrès des lumières, et jamais, chez aucun peuple, on ne porta plus loin le luxe de la cruauté et la science de l'injustice.
Enfin, martyrs de leur fiiélité aux lois fondamentales du royaume, les émigrés ont scellé de leurs fortunes, et par conséquent de l'existence politique de leurs familles, le nouveau pacte qui a rendu aux Français leur roi légitime; et, lorsque tant d’autres demandent publiquement des rangs et des honneurs, heureux du bonheur de la France, ils se résignent sans murmurer, ils ne réclament rien de ce qu’ils ont perdu, ils ne le réclameront jamais et ils demandent seulement que leurs biens, qui ont fait tant d'amis à la révolution, ne fassent plus des ennemis au roi:et que l’Etat puisse enfin recueillir le fruit qu’il a espéré de la ruine de tant de familles.
La postérité, qui reçoit l’appel des malheureux, prononcera entre les Français et ‘es Français; elle s’étonnera peut-être de trouver tant de cupidité avec tant de philosophie, tant de dureté avec tant de philanthropie, tant d’injustice avec tant de moralité; elle se demandera si, lorsqu'il n’y avait en
France ni bienfaisance, ni sensibilité, et qu'il n’y avoit que de la religion et de la charité chrétiennes, il se serait trouvé, même dans les siècles de barbarie, parmi tous ces enfants d’une même mère, tant de voix pour accuser, et tant de mains pour envahir.
Il reste aux émigrés le triste et fier honneur de leur dévouement et de leurs sacrifices, et la consolation de pouvoir dire comme l'orateur romain placé dans les mêmes circonstances, et rendant compte à Aulus Torquatus des motifs qui l'avaient engagé à quitter l'Italie pour aller auprès de Pompée
GG se réunir à la noblesse romaine : Mec enim nos arbutror victoriæ præmiis ductos, patriam olim et liberos et fortunas reliquisse, sed quoddam nobis officium, justum et pium ct debitum reipublicæ nostræque dignitati videbamur sequi. « Ce n’est Pas dans le dessein de mettre à profit la victoire, que nous avons abandonné notre pays, nos enfants et nos hiens, mais dans la persuasion que nous remplissions envers la patrie un devoir sacré, indispensable, et qui nous était imposé pat le rang honorable que nous occupions dans l’Etat. »