CONSIDERATIONS SUR LA NOBLESSE
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On a défiguré de mille manières l’idée que l’on doit se former de la noblesse; et, par une suite nécessaire, On a conçu pour les nobles des sentiments peu équitables.
Redressons les idées sur l'institution, pour changer, s’il est possible, les sentiments envers les personnes; l’un est plus facile que l'autre : on dissipe les errenrs, mais au delà se trouvent les passions.
Ces préventions injustes d’un ordre de citoyens contre l’autre sont la grande maladie de la société, un scandale chez des nations chrétiennes; elles ont fait la révolution, et la prolongent.
On a exagéré les vices ou les défauts dont les nobles ne sont pas plus exempts que les autres hommes : jamais, que je sache, on n'a douné la véritable raison de la noblesse.
Les uns ont fait de la noblesse un meuble
de la couronne, comme le sceptre et le man-
teau royal; les autres en ont fait une illu-
sion de la vanité, ou une usurpation des temps féodaux. La noblesse n’est ni un ornement, ni une décoration, ni un préjugé, ni une usurpation : elle est une institution naturelle et nécessaire de la société publique, aussi nécessaire, aussi ancienne que le pouvoir lui-même; et c’est par cette raison qu'elle existe, comme le pouvoir, sous une forme ou sous une autre, dans tout état de société, et sous toutes les formes de gouvernement. Remontons aux principes.
Le pouvoir dans toute société, et quel que soit le mode de son existence, est le vouloir et le faire; il veut la loi, il l’exéeute,
Maïs le pouvoir confié à un ou plusieurs hommes, bornés dans leur intelligence, bornés dans leur action, a besoin que sa vodonté soit éclairée par le conseil, et son action aidée par le service.
Jl y a donc dans toute société des hommes qui conseillent le pouvoir dans sa fonction de faire la loi, et qui l’aident ou le servent dans sa fonction de l’exécuter.
Et comme le conseil est un acte de l’intelligence, et que l'exécution de la loi rencontre dans les passions humaines des obstacles qu'il faut surmonter, en langage précis et philosophique, le conseil est un jugement, l'exécution est un combat; et il y a, dans toute société, des hommes qui jugent et aui combattent par les ordres et sous la direction du pouvoir, chef suprême du jugement et du combat dans la société.
Ces hommes, sous le nom d'officiers, de magistrats, ou tout autre titre, sont les agents, les serviteurs, les ministres du pouvoir.
Ce sont des hommes publics, puisqu'ils servent le pouvoir dans ses fonctions publiques, comme les serviteurs du pouvoir domestique sont des hommes domestiques, et pour cette raison appelés des domestiques.
Ce sont des hommes de la nation, gentis homines, d’où est venu le nom gentilshommes, parce qu'ils sont spécialement dévoués à son service; des notables, enfin, notabiles, d’où est venu, par contraction, le nom de nobles; des notables, c’est-à-dire, des hommes remarquables entre les autres ou
distingués des autres, parce que ceux qui exercent une fonction sont nécessairement distingués de ceux au profit de qui cette fonction s’exerce.
Ainsi, les nobles ou notables sont les serviteurs de l’Etat, et ne sont pas autre chose : ils n'exercent pas un droit, ils remplissent un devoir; ils ne jouissent pas d’une prérogative, ils s’acquittent d'un service. Le mot service, employé à désigner les fonctions publiques, a passé de l'Evangile dans toutes les langues des peuples chrétiens, où l’on dit le service, faire son service, servir, pour exprimer que l’on est occupé daus la magistrature ou dans l’armée. Quand Jésus-Christ dit à ses disciples : Que le plus grand d’entre vous ne soit que le serviteur des autres (Marc. x, kk), — quel’est le plus grand de celui qui sert ou de celui qui est servi? Il ne fait que révéier le principe de toute société, ou plutôt de toute sociabilité, et nous apprendre que tout dans le gouvernement de l'Etat, pouvoir et ministère, se rapporte à l’utilité des sujets, comme tout dans la famille se rapporte au soin des enfants; que les grands ne sont réellement que les serviteurs des petits, soit qu'ils les servent en jugeant leurs différends, en réprimant leurs passions, en défendant, les armes à la main, leurs propriétés, ou qu’ils les servent encore en instruisant leur ignorance, en redressant leurs erreurs, en aidant leur faiblesse : le pouvoir le plus éminent de la société chrétienne ne prend d'autre titre que celui de serviteur des serviteurs ; et si la vanité s’offense des distinctions, la raison ne saurait méconnaître les services.
Comme le moyen participe de la nature de Ja cause, les ministres ou les nobles participent partout de la nature du pouvoir, et en suivent toutes les phases et tous les accidents. Venons aux exemples.
Le pouvoir est un ou plusieurs, il est monarchique ou populaire. Dans la monarchie le ministre est distinct du pouvoir, et les nobles du monarque. Dans les Etats populaires, les mêmes hommes sont alternativement pouvoir et ministres, et même tous les deux à la fois.
En France, que je prends pour exemple du plus entier développement des institutions monarchiques , tant que la succession au trône n’a pas été constamment héréditaire, les fonctions publiques ou la noblesse ont été viagères comme le pouvoir; et c’est ee qui fait qu'on trouve sous la première