PART. IE. POLITIQUE. — CONSIDERATIONS SUR LA NOBLESSE
‘race des hommes puissants élevés au-dessus des autres, comme il y en a partout, mais qu’on ne voit point de noblesse héréditaire. A mesure que l’hérédité du trône a été plus constamment et plus régulièrement observée, On a pu apercevoir la tendance des fonctions publiques à devenir héréditaires ; et lorsqu’enfin l’hérédité du trône a été la loi constante et fondamentale, et que la couronne a été fixée dans une famille de mâle en mâle, et par ordre de primogéniture , le ministère public de la société est devenu héréditaire et patrimonial, et il y a eu des familles nobles, comme il y a eu une famille royale. Alors a commencé la noblesse héréditaire, dernier état de cette institution dans une monaïrchie, borne insurmontable où s'arrête l’ambition.
Cette marche nécessaire des institutions politiques est tout à fait dans l’esprit et le système de la monarchie qui ne peut fixer le pouvoir dans une famille, sans tendre de toutes ses forces à fixer aussi dans les ‘familles le service et le ministère du pouvoir.
Le système monarchique tend même à fixer les familles dans les mêmes professions mécaniques, par les maîtrises héréditaires qui ont des effets excellents en administration. Tout est naturel dans la monarchie, et la nature aussi inspire aux enfants le goût de la profession de leurs pères, et c’est ce: qui assure la perpétuité des métiers les plus vils et les plus périlleux.
ll ne faut pas demander la date précise:
des changements dont nous venons de parler dans la constitution de la noblesse ou du ministère public, parce qu'ils se sont faits insensiblement, et comme tout ce que la nature destine à une longue durée :« On veut,»
dit très-bien le président Hénault, en traitant cette matière,«que l’on vous dise que telle année, à tel jour, il y eut un édit, par exemple, pour rendre vénales les charges qui étaient électives. Mais il n’en va pas ainsi de tous les changements qui sont arrivés dans les Etats, par rapport aux mœurs, aux usages , à la discipline. Des circonstances.
ont précédé, des faits particuliers se sont multipliés, et ils ont donné, par succession de temps, naissance à la loi générale sous laquelle on a vécu. »
Voilà donc en France une noblesse héré-
ditaire et patrimoniale, attachée aussi à l& g'èbe et à la propriété, véritable ministère de la société, et qui est au pouvoir ce queæ
les prêtres sont à la Divinité. Mais, et cette * distinction est importante, on ne servaif pas en France dans la magistrature et dans l’armée, parce qu’on était d’une famille noble ; mais on était d'une famille noble, parce qu’elle était spécialement déyouée au service publie, exclusivement à toute profession privée.
On peut trouver en Europe un exemple bien frappant du désordre que produit dans les Etats la nature différente du pouvoir et du ministère, et le développement inégal de ces deux institutions.
En Pologne, le pouvoir était viager ou électif, et la noblesse héréditaire. En Turquie, le pouvoir était héréditaire, etles fonce tions publiques électives ou arnovibles ; et ces deux Etats, quoique par des causes opposées, sont tombés dans le même état de faiblesse , de désordre et de dépérissement.
Dans la démocratie pure (si elle est possible), le pouvoir, être abstrait, est partout et n’est nulle part : pouvoir, ministres, sujets, tout y est individuel, temporaire et dans un état continuel de mobilité. 11 y a des nobles, etmême des rois, ou des pouvoirs, mais pour un moment, et ils rentrent aussitôt dans la vie privée pour faire place à d’autres ambitions.
Dars l'aristocratie héréditaire, le pouvoir et leministère sont confondus dans lesmêmes familles, et ceux qui les exercent sont distingués des sujets exclus ordinairement par des lois positives, de toute participation au pouvoir et à ses fonctions. Les nobles servent l’État et le gouvernent tout à la fois : ils font la loi, etils l’exécutent ; cette noblesse, qui n’est pas seulement ministère du pouvoir, mais pouvoir elle-même, s’appelle patricial.
Dans la démocratie limitée, où les lois fixent pour un temps plus ou moins long, sur les mêmes têles, le pouvoir et le ministère, l'habitude des grands emplois, et surtout la considération attachée aux grandes fortunes, forment une sorte de patriciat bourgeois qui, selon Ja remarque de Jean- Jacques Rousseau, ne diffère en rien du patriciat noble des aristocralies.
Ainsi, dans les gouvernements populaires où tout est individuel, c’est l'individu qui tend à s'élever, et de furieuses ambitions y troublent l'Etat en attendant qu’elles le renversent. Dans la monarchie, au contraire, dont l'esprit est de faire de toutes les professions,
et du pouvoir lui-même, un engagement de famille, c’est la famille qui tend à s'élever, c’est-à-dire à passer de l’état privé à l’état public, progression naturelle, aussi honorable pour le caractère national qu’utile à la société, et qui donnait en France à l’acquisition des richesses un autre but que la richesse elle-même. C'est ce passage de l’état privé à l'état publie qu’on appelait anoblissement; et tantôt la famille anoblissait les
-individus par l'acquisition d’une charge de
magistrature ; et tantôt l'individu anoblissait la famille par de grands et de longs services dans la carrière des armes,
On peut demander la raison de la loi qui, sauf les priviléges accordés à quelques villes dans les temps de trouble, ou pour des motifs d'encouragement du commerce, n’attribuait la faculté d’anoblir qu'aux charges de magistrature en cour souveraine. Le motif en est évident et pris dans les principes mémes de la société. Le jugement des procès en matière civile n’est pas précisément et nécessairement une fonction publique, puis que les différends en matière civile peuvent être terminés sans magistrats et par des particuliers arbitres ou médiateurs, et que le particulier Jésé peut transiger seul à seul avec sa partie, ou même ne pas poursuivre le redressement de ses griefs; au lieu que les fonctions de la justice criminelle et de Ja vindicte publique ne peuvent être usurpées par des particuliers, et qu'il ne dépend pas d'eux de transiger sur un crime, ni même de le laisser impuni. C’est une fonction éminente,et même la première fonction du pouvoir public, et elle suppose le droit de vie et de mort, qui est son attribut essentiel; la justice civile est la juridiction sur la propriété ;la justice criminelle est la juridiction sur l’homme : et l’une est par conséquent d’un ordre plus relevé que l’autre.
En Angleterre, monarchie mixte d’institutions populaires, il ÿ a un patriciat, mais il n’y a pas de noblesse. Le patriciat lui-même repose plutôt sur la tête de l'individu que sur la famille elle-même, puisque l’aîné seul est anobli, et que les puînés, lords par courtoisie, rentrent dans la vie privée, et peuvent exercer des fonctions privées et Jucratives. Il est même assez remarquable que l'aîné n’est pas créé pair sous son nom de famille, qu’il prend le nom de sontitre, et change de nom à mesure qu'il change de ti-
‘tre: ce qui, pour le dire en passant, jette une étrange confusion dans l'histoire d'An-