PART. IH. POLITIQUE, — CONSIDERATIONS SUR LA NOBLESSE
gleterre. En France, Ja famille, une fois anoblie, anoblissait tous les individus qui la composaient et tous leurs descendants : et elle ne pouvait déchoir de ce rang honorable que par forfaiture jugée ou par dérogeance volontaire. Une fois agrégée au corps de la noblesse, elle n’était pas autrement noble que les familles les plus anciennement nobles. Dans les convocations générales de l'ordre, aux états généraux, par exemple, toute distinction de cour ou d'armée disparaissait ; les pairs eux-mêmes n’y étaientadmis que comme nobles : 1à le noble le plus recent siégeait à côté du plus ancien, et s’y montrait plus noble, s'il s’y montrait plus fidèle.
Cependant les familles nobles de temps immémorial élaient présumées aussi anciennes que la société elle - même : elles étaient, à proprement parler, les anciens de la société publique, et, à ce titre, elles avaient droit aux respects que les vieiliards obtiennent dans la famille, et dont ils abusent quelquefois : mais on pardonne à la vieillesse ce qu’on ne pardonnerait pas à un âge moins avancé; et, à cet égard, la société est d’une extrême indulgence.
Des écrivains ont cru faire preuve de philosophie en blämant l’anoblissement à prix d'argent; il n’y a rien cependant de plus naturel et de plus raisonnable. La famille, dans l’état privé, doit s'enrichir par le travail, première condition de l’homme. Une fois parvenue au service de l'Etat, c'est-àdire devenue noble, elle ne doit plus que servir. Toute profession étrangère aux devoirs du ministère public, qui lui ferait perdre l'esprit de sa profession ou le temps de vaquer à ses fonctions , doit lui être interdite. La famille noble peut ne pas servir actuellement, mais elle doit être constamment à la disposition de la société, et c’est ce qui faisait qu’il était défendu aux nobles d’engaser leur personne, en souscrivant des obligations de commerce qui entraînent la contrainte par corps. IlLest donc raisonnable qu'une famille qui veut s’anoblir, fasse
preuve d’une fortune suffisante pour pouvoir
servir ; et même, comme dit Montesquieu, servir avec le capital de son bien; car c’est ainsi qu’on servait autrefois en France, dans la magistrature comme dans l’armée. On était même en France trop pressé de s’anoblir, ce qui peuplait l’ordre de la noblesse de familles pauvres qui ne pouvaient pas rentrer dans la vie privée pour s'enrichir par une
profession lucrative, ni sortir de cet état d’indigence, que par un cardinal ou un maréchal de France.
Ainsi, tous les individus en France n’étaient pas admis directement et sans noviciat aux emplois publics (sauf les talents éminents qui font exception à toutes les règles); mais toutes les familles étaient à leur volonté admissibles dans l’ordre spécialement chargé des fonctions publiques; et, dans tout Etat naturellement constitué, qui considère plutôt les familles que les individus, il faut que la famille puisse sortir de l’état privé avec facilité, et les individus avec effort, Une famille qui avait payé ou gagné son admission dans l’ordre de la noblesse, et renoncé en même temps à toute »rofession Jucrative, avait donc un droit acquis et légitime de préférence sur toutes celles qui n'étaient pas liées par les mêmes engagements, et n'avaient pas renoncé aux mêmes avantages. Ainsi le jeune homme né dans une famille noble et pauvre, pouvait avec justice réclamer sur le fils d’un riche négociant, le droit de se faire tuer en qualité de souslieutenant. Il en est de même de toutes les professions qui demandent un noviciat et des grades. Ainsi l’on ne peut, même avec des talents et des connaissances, exercer les professions libres d'avocat et de médecin, au préjudice de ceux qui ont suivi les études et pris les grades préparatoires de médecine et de jurisprudence.
Il est difficile de trouver dans cette marche régulière de toutes les familles, vers un but aussi honorable que le service public, je ne dis pas une raison, mais un prétexte à la jalousie dont la noblesse à toutes les époques a été la victime. Qui est-ce qui doute que toutes les familles, même les familles royales, n'aient dans un temps ou dans un autre, commencé par l’état privé? La seule différence, comme le dit Coulanges, est qu'entre tous les enfants d’Adam,
L'un a dételé le matin, L'autre l’après-dinée.
Etc’est s’irriter contre lanature et le temps que de porter envie aux plus diligents. Le mal n’est pas d’avoir détélé les uns avant les autres, car tous ne peuvent pas dételer à la fois, mais de vouloir mettre la charrue avant les bœufs, et de renverser l’ordre de la société, qui fait passer une famille, de la charrue au comptoir, du comptoir au cabinet d’affaires, du cabinet sur la chaise curule, et l’accoutume ainsi insensiblement à se dé-
pouiller du vieil homme pour revêtir l'homme nouveau. Et je prie qu'on remarque ici la différence des institutions. Autrefois en France, pour forcer les barrières que Îles mœurs, les usages, même le système monarchique, opposaient à l'élévation trop brusque d’un individu, né dans une classe obscure, aux premiers emplois de PEtat, il ne fallait qu’un grand talent, car je crois qu’on peut soutenir qu'il manque quelque chose au talent qui ne s'élève pas, et que la faute en est à l’homme plutôt qu’aux circonstances. Il ne fallait donc en France qu’un talent supérieur, aidé, si l’on veut, par des circonstances favorables. « La constitution du royaume de France, dit un ancien auteur, cité par le président Hénault, est si excellente qu’elle n’a jamais exclu et n’exclura jamais les citoyens nés dans les plus bas étages, des dignités les plus relevées. » Les exemples, il est vrai, en étaient rares, mais les talents sont encore plus rares que les exemples, et dans une société bien constituée, le besoin d’un grand talent pour le gouvernement est heureusement plus rare encore que le talent lui-même. Enfin, il n’y avait en France aucune loi d’exclusion d’un citoyen quelconque d’aucun emploi, et ii ne fallait, je le répète, que de grandstalents ou de grands services pour parvenir à tout. Aujourd’hui qu’il y a une loi positive, si l’on ne paye pas cent écus ou mille francs à peu près de contribution foncière, nul ne peut être électeur ou éligible, quel que soit son mérite personnel ; et par conséquent les trois quarts au moins des familles nationales sont formellement et légalement exclues de ce premier degré des fonctions publiques qui désormais conduira à tous les autres, ei sont en quelque sorte constituées en esclavage politique, tandis qu’une autre loi déclare tous les individus admissibles à tous les emplois. Je ne blâme pas la disposition de la loi qui attache des droits politiques à Ja propriété, mais je fais seulement remarquer qu'autrefois en France, l’homme, pour s'élever, n’avait besoin que de lui-même, et qu'aujourd'hui, pour exercer, dans un Etat libre, les droits de citoyen, les vertus de Caton et les talents de Démosthènes ne servent de rien sans l’impôt foncier.
Mais en laissant à part ces talents transcendants qui forcent tous les obstacles Pà où uue loi positive ne les condamne pas à l’obscurité, il est aisé de voir que le passage subit des individus de l’état privé à l’étai
public est moins un avancement qu’un déplacement, et plutôt une révolution qu’une promotion. Au moral comme au physique, la tête tourne à une élévation à laquelle on n’a accoutumé ni son cœur ni ses yeux. On porte dans les fonctions publiques les opinions, les affections , les goûts, les habitudes, les passions qui ne conviennent qu’à l'état privé. La langue même fournit un exemple frappant de cette vérité dans celte locution consacrée par l’usage, l'ivresse du pouvoir qui exprime l’état de fureur ou de démence d’une âme faible qui a reçu plus de pouvoir qu'elle n'en peut porter ; et la révolution en a offert de terribles exemples.
L'élévation graduelle des familles n’offre aucun de ces dangers. Dans la marche ordinaire, ia famille passe comme nous l’avons déjà dit, de la profession de laboureur ou d’artisan à celle d'homme d’affaires, de médecin, de magistrat, etc. L'enfant, à mesure que la famille avance, recoit en naissant l’esprit, les sentiments, les habitudes de la profession à laquelle il est destiné; sentiments héréditaires qui, bien plus que les connaissances. acquises font des hommes bons et utiles ; et l’on peut appliquer à cette hérédité d'esprit de profession, ce que Bossuet dit de l’hérédité du trône, « qu’on n’a point à remonter le ressort à chaque genération, et que les choses vont avec la nature. »
Dans les républiques, sociétés d’indivi. dus, l'élévation des individus est brusque et rapide, les grands talents s’y développent avec avantage ; et comme ils peuvent conduire à tout, et même au pouvoir, l'Etat périt tôt ou tard par de grands talents. Dans la monarchie, société de familles, l’élévation des familles est, en général, lente et graduelle ; et l'Etat se soutient bien plus par la continuité des principes et des maximes du gouvernement que par la supériorité des talents. « Au reste, » dit très-bien J.-J. Rousseau , «quand il paraît un grand homme dans une monarchie presque abîmée, on est tout surpris des ressources qu'il trouve, et cela fait époque. » Dans une monarchie, tant qu'on n’en à pas altéré les principes, le grand homme paraît au besoin, et la société est sauvée. Dans les républiques, les grands esprits, les grands caractères, paraissent à temps et à contre-temps, et ils troublent l'Etat ou le renversent.
En Angleterre, un habile avocat devient lord chancelier ; en France, il aurait anobli sa
famille, qui, dès lors, aurait eté admissible, avec le temps, à tousles emplois. Il ya plus de calme, plus de régularité, moins de secousses dans cette marche de la société, moins d'ambition dans les âmes, moins d’agitation dans les esprits: tout cela vaut mieux pour la prospérité et la force d’un Etat, même qu’une succession d’habiles chanceliers ; et je crois cependant que, sous ce rapport, la France n’a rien à envier aux autres nations.
Sans doute les talents naturelsse trouvent en plus grand nombre dans Ja classe la plus nombreuse, je le crois; et néanmoins on peut remarquer que ce sont, en général, les nobles qui ontle mieux écrit sur la politique el l’art militaire, comme les magistrats sur la jurisprudence, et les évêques sur les matières religieuses. Aux états généraux, où tant de forts esprits se trouvèrent en présence, la noblesse ne parut pas inférieure en talent aux autres ordres, et, s’il fant en juger par l'expérience, elle se montra supérieure à tous en connaissances politiques.
Tous les autres arts, toutes les autres sciences, appartiennent à l’homme privé plus qu’à l’homme public, et meublent plutôt les académies qu’elles ne défendent la société ; elles peuvent être pour la noblesse un délassement, mais elles sont hors du cercie de ses devoirs.
Excudent alii spirantia mollius æra, Credo equidem, etc., etc.
(ViraL. Æneid., lib. vi, vers. 848 seq.)
Je le répète : la noblesse héréditaire n’est que le dévouement de la famille exclusivement au service de l’Etat. Ce qu’on appelle la naissance, une haute naissance, n’est que l’ancienneté de ce dévouement ; et si la noblesse n’était pas cela, elle ne serait rien, et le nom même n’en serait pas dans la langue.
Toutes les familles pouvaient, devaient même parvenir, avec le temps, à cet honorable engagement. La société les y invitait, et aucune loi n’excluait aucune famille française même du trône, en cas d’extinction de la famille régnante.
Là seulement est la vraie égalité politique, dont le problème nous a si longtemps occupés. Il n’y à aucune égalité entre les individus, pas plus au moral qu’au physique. La nature ne l’a pas voulu, et la politique ne peut pas redresser la nature: mais toutes les familles sont naturellement égales, parce qu’elles sont toutes également bonnes, et par conséquent toutes politiquement égales en Capacité de parvenir. L’élévation gra-