‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 120 sur 306 · PART, I. POLITIQUE. — SUR L'ARISTOCRATIE ET LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

PART, I. POLITIQUE. — SUR L'ARISTOCRATIE ET LA NOBLESSE

Le jugement comprend aussi le conseil qui est dû au pouvoir quand il le réelame.

On peut même dire que ces deux fonctions se réduisent à une seule, puisque la justice criminelle, en qui est le jus vitæ et mecis, et qui frappe le méchant par le glaive de la loi, est aussi un combat.

Jadis la noblesse réunissait ces deux fonctions. Chaque baron avait, comme le roi, sa cour de jugement, où il jugeait assisté de ses pairs et de ses prud'hommes : et la loi interdisait au noble coupable de quelque crime, les services judiciaires comme le service militaire : neque militiam neque in palatio agendarum causarum licentiam habeant.

Les anciens pairs de France, à la fois militaires et membres de la cour du parlement, étaient, de nos jours, un monument vivant de cette ancienne existence de la noblesse.

Les longues guerres contre les Anglais, et plus tard lés guerres de religion qui mirent les armes à la main de tous et la guerre partout, jetèrent exclusivement la noblesse daus le métier des armes. Elles firent tomber l’étude des lois et dégoûtèrent les nobles des fonctions judiciaires Alors la noblesse abandonna le jugement aux clercs, et un ancien poëte le lui reproche dans une ballade dont chaque couplet se termine par ce refrain :

Ces chevaliers ont honte d’être clercs.

Car, dit M. de la Curne de Sainte-Palaye, de l’Académie des Inscriptions, dans ses excellents Mémoires sur l’ancienne chevalerie, «la chevalerie avait recommandé à ses disciples de s'appliquer également aux lettres et aux armes. » .

Dans ces derniers temps, les deux services Judiciaire et militaire tendaïent à se réunir, et s'ils n'étaient pas encore confondus dans les mêmes personnes, ils l’étaient souvent dans les mêmes familles.

Qu'on prenne garde qu'il ne s’agit ici que de la justice criminelle, du jugement des intérêts publics, et non de celui des intérêts privés. La justice civile n’est pas précisément une institution politique, parce qu’elle n'est pas absolument nécessaire. On peut, en effet, terminer les affaires civiles sans l’intervention des tribunaux, par arbitrage ou composition amiable ; on peut même renoncer à plaider. Mais la justice criminelle n’admet ni arbitrage, ni composition amiable, ri transaction volontaire ; elle ne permet pas

“même le silence, et le ministère publie peur

suit d'office les crimes et les délits que le

particulier 1ésé ne veut pas, ne peut pas, ou n'ose pas poursuivre.

La juridiction criminelle en dernier ressort était donc revenue à la noblesse qu’on appelait noblesse dè robe, puisque les magistrats en cour souveraine, comme /les officiers militaires , jouissaient du premier degré

de la noblesse, ou la noblesse personnelle!

en attendant qu'elle devint héréditaire par la continuation des mêmes fonctions dans les mêmes familles ; et si quelques charges municipales ou financières conféraient la noblesse, les exceptions avaient été, dans l’origine , des mesures fiscales ou rémunératoires et non une institution politique.

Je le répète, pour en laisser une idée juste ct précise : L'aristocratie partage le pouvoir, la noblesse le sert.

Quoique dans un Etat aristocratique la noblesse ne joue qu’un rôle secondaire, ou se confonde avec l'aristocratie, à Rome, où l’ordre des chevaliers était à côté du sénat une sorte de noblesse, les chevaliers furent toujours hommes de guerre, et finirent par exercer la justice.

Ainsi, le pair ou l’aristocrate peuvent dire ma dignité; le magistrat et le militaire disent mon service.

Ce mot de service appliqué aux plus hautes fonctions, inconnu dans ce sens aux peuples anciens, est venu, dans toutes les langues des peuples chrétiens de l'Evangile, qui dit : Que celui qui veut étre au-dessus des autres ne soit que leur serviteur (Matth. xx, 26), et qui demande : Qui est le plus grand de celui qui sert ou de celui qui est servi?

(Luc. xxn, 27.) Etle peuple n'était-il pas servi par ceux qui étaient voués exclusivement et héréditairement à sa défense par les lois ou par les armes?

L'orgueil ne voit, dans ce service, que des distinctions et des supériorités ; ; la raison, la conscience et la ST Qi n’y voient que des devoirs.

C'est afin que la noblesse ne fût jamais empêchée par sa faute de remplir ses devoirs politiques, que les mœurs plutôt que les lois, et même plus sages que quelques lois, lui interdisaient tout engagement pécuniaire qui entraindt la contrainte par corps, lui défendaient de se livrer à aucun négoce, trafic, ou autre profession lucrative qui pt le metire dans la dépendance des particuliers, d’oceuper aucun emploi de finance ou même

d'administration civile; etjusqu’à la révolution, un cadet de Gascogne qui n'avait, comme on dit, que la cape et l'épée, et ne pouvait avoir d’autre perspective en se retirant du service, s'il n’y laissait pas la vie ou les membres, que d'obtenir un grade de capitaine d'infanterie et trois ou* quatre cents francs de pension, n'aurait pas changé ses épaulettes pour une recette générale. C’est à peine croyable aujourd’hui, et je n'ose l'avancer que sur la foi d'hommes vivants encore qui peuvent en rendre témoignage.

La perpétuité des mêmes services dans les familles faisait la noblesse héréditaire, c’està-dire, dévouait la famille, corps et biens, aux mêmes devoirs et aux mêmes sacrifices ; etsi le défaut de santé, de fortune , ou d’autres motifs, ne permettaient pas à tous les individus d’embrasser la carrière du service militaire ou judiciaire, la famille n’en restait pas moins à perpétuité disponible pour le service de l'Etat, et ne pouvait, sans fées embrasser d'autre profession.

L'ancienneté du service honoraït une famille, et il est toujours plus honorable de servir l'Etat dans les professions publiques, que les particuliers, dans les professions privées. Les plus anciennes étaient les vieillards de la société politique et obtenaient, à ce titre, la considération et les respects qu’on aceorde aux vieillards d'âge, dans la société domestique.

. Une fois la noblesse devenue héréditaire comme le pouvoir, il y avait homogénéité parfaite entre le pouvoir et ses ministres ou serviteurs, et cette homogénéité donnait à l'Etat le plus haut degré de force, de résistance et de stabilité. \

Il suffit pour s’en convaincre de remarquer qu’en Turquie et en Pologne, où cette homogénéité n'existe pas, ou n'existait pas, puisque en Turquie le pouvoir est héréditaire et ses ministres temporaires ou amovibles à volonté, et sans caractère indépendant du pouvoir, et en Pologne, le pouvoir était viager et la noblesse héréditaire ; car deux causes diamétralement opposées ont produit un résultat semblable, et conduit ces deux sociétés, malgré l’étendue et la fertilité de leur territoire, leur population nombreuse et la bravoure de leurs habitants, au même degré de désordre et de faiblesse !

Ce n’est pas sans un profond étonnement qu'on à dû voir le prodige d'inconséquenee

+de ces pères de famille qui, étrangers, ee

semble, aux sentiments les plus naturels comme aux CoRnaissances politiques, se sont élevés avec tant de violence et d’obstination contre tout système d’hérédité de noblesse, ou de fonctions, comme s'ils voulaient fermer à leurs enfants les carrières qu'ils auraient eux-mêmes parcourues , et borner ainsi l’avenir de leurs familles.

Jl faut leur apprendre la raison de cette institution d’hérédité politique, introduite par la nature et sanctionnée par le consentement de tous les peuples et la raison de tous les hommes éclairés.

Cette institution n’est que l'application à l'économie politique du grand principe de la division des travaux, principe fondamental de l’économie domestique.

Au premier âge des sociétés, et encore de nos jours, dans les lieux et chez les hommes qui s’en rapprochent le plus, comme dans les montagnes de la Corse et à plusieurs égards dans les nôtres, l’homme fait lui-même et tout seul tout ce que demandent ses besoins.

Il est laboureur , maçon, charpentier , charron, tisserand, etc. Il cultive la terre, bâtit sa maison , fabrique ses outils, tisse ses vêtements; bientôt il s'aperçoit qu'en s’adonnant exclusivement à un de ces métiers, il fait son ouvrage mieux et plus vite, avec plus de profit pour lui-même et pour ceux qui emploient son industrie, et qui y trouvent une grande économie de temps et des ouvrages d’un meilleur service. Les travaux se divisent donc, les différents métiers se distinguent les uns des aitres ;. el l’enfant, élevé sous les yeux de son père et dans son atelier, prend le goût et l'habitude des travaux qu'il voit exécuter, auxquels il aide suivant ses forces ; et c’est ainsi, et non autrement , que se perpétuent pour les besoins des hommes les métiers les plus vils et les plus périlleux.

Transportons ces mêmes idées dans la société politique.

Elle n’a qu'un besoin : sa conservation ; et pour l’assurer, elle n’a que deux moyens :

ja justice contre l'ennemi intérieur ou le méchant, les armes contre l'ennemi extérieur, ou

l'étranger. |

Maïs dans les premiers temps, les crimes étaient simples comme les hommes, tout de vislenee et de premier mouvement. La guerre était une irruption soudaine. Tous étaient et

pouvaient être juges et guerriers ; et dans les.

sociétés, sans philosophes, sans partis, sans

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