‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 121 sur 306 · PART. 11. POLITIQUE. — SUR L’ARISTOCRATIE ET LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

PART. 11. POLITIQUE. — SUR L’ARISTOCRATIE ET LA NOBLESSE

intrigues el sans diplomates, s'il fallait des ministres, ils étaient bientôt trouvés.

Mais avec le temps, l'accroissement de la population et le progrès de l'esprit, progrès dont le vice profite malheureusement plutôt que la vertu, le crime est devenu un art, la guerre une science; et il a fallu des hommes spéciaux , des études et des connaissances spéciales, de longues habitudes de juger et de combattre, et ce n’a pas été trop de la vie entière des hommes qui s'y sont livrés pour acquérir la science du magistrat et celle du guerrier. Le jugement et le combat, qui n’étaient que des accidents, sont devenus des besoins permanents, ce qui n’était qu’un devoir transitoire est devenu un métier de toute Ja vie ; et dans ces nobles professions comme dans les métiers mécaniques, les exemples et les leçons des pères ont été la première et la plus puissante éducation de l'enfance, bien autrement efficace que ces écoles spéciales où les jeunes gens perdent la foi et les mœurs en échange de quelques connaissances qu'ils y reçoivent, et devienhent pour des besoins d'un moment des militaires instruits ou des avocats distingués, et pour toute la vie da mauvais citoyens.

Alors, et par cette succession héréditaire et jamais interrompue, d'exemples, de leçons et d’habitudes, la société a été garantie contre le méchant et contre l'étranger , et le citoyen, tranquille sur son avenir, a pu se livrer à ses occupations et au soin de sa fortune et de sa famille.

Mais vous qui parlez sans cesse des progrès de la société, remarquez-vous que nous retournons à l’enfance, et que, semblables aux hérésiarques qui ont voulu ramener la primitive Eglise, vous voulez nous ramener à la société primitive et aux éléments de la politique ?

La justice criminelle retombe dans le peuple sans études et sans connaissances par l’institution du jury! L'armée retombe dans le peuple, sans habitudes de discipline militaire et distrait par le soin de gagner sa vie, par l'institution des gardes nationales. Rome naissante prenait à la charrue ses dictateurs et ses consuls ; nous, au dernier âge de la société , nous prenons à la charrue, au comptoir, à l'atelier, à la boutique même, nos députés, nos administrateurs, même nos pairs :

institutions des premiers temps, institutions imparfaites, qui ne peuvent pas plus rassurer la société au. dedans que Ja défendre au de-

est tout le monde, le peuple-pouvoir, le peuple-législateur, le peuple-gouvernément, sont les avocats qui laissent au peuple la théorie de la souveraineté qu’il ne comprend pas, et dont il n’a que faire, et qui gardent pour eux

l'effectif et le positif du pouvoir qu'ils exploi-

tent avec le plus grand succès.

Et voyez où vous entraîne cette pente rapide vers ce que voustappelez un progrès et sur laquelle vous voudriez en vain vous rete-, * mir. On rejette l’hérédité de la noblesse, de la pairie, même de la royauté, et voilà que les saint-simoniens rejettent l'hérédité même des patrimoines, même celle de la filiation, et prêchent la communauté des biens et celle des femmes. Hélas ! il a suffi d’une des deux pour jeter la moitié du globe dans les absurdités et les corruptions du mahométisme ; nous en sommes donc venus, à force de progrès, aux derniers confins de la barbarie.

Mais ce qui a dû pénétrer d’une éternelle douleur les hommes qui ont conservé quelques principes de saine politique, de morale et d'honnêteté publique, est de voir le gouvernement accorder à ces insensés charlatans l'honneur d’une discussion solennelle devant lestribunaux et le public, que leur air composé, leur costume extraordinaire, leur doctrine plus extraordinaire encore, ne disposaient que trop à se passionner pour la politique de la loi agraire et la morale de l’émancipation des femmes.

Et l’on se dispute le ministère d’une société qui tombe en dissolution. Quelle pitié | 7 Je reviens au sujet de cet article. La grande diminution de la noblesse et son appauvrissement, qui ont concouru avec le prodigieux accroissement de nombre et de fortune de la population totale, ont été une des causes de la révolution, parce qu'il ny a plus eu la proportion nécessaire entre la force physique de la multitude et la force morale pour gouverner par l'influence des exemples plutôt que par des commandements et des lois. Or, à mesure que les sociétés avancent, les influences font plus et les lois moins.

Malheureusement, le gouvernement n'avait soigné ni le matériel, nile personnel de la noblesse. En abrogeant les substitutions faites pour conserver les biens dans les familles, substitutions qu’on a voulu remplacer par les majorais, 1! avait sacrifié la politique aux exigences du fisc. La noblesse, au lieu d’être ré-

hors ; institutions que nous devons aux avocats législateurs; car si le peuple souverain

g'e dans ses biens par la loi politique, l'était par les lois civiles, et des dots ou des acquisitions faites sur elle-même dépouillaient une famille pour en enrichir une autre, et accumulaient ainsi les fortunes dans les mêmes mains. Il en résultait une grande diminution dans les familles nobles, car on peut dire qu’un noble qui possédait deux manoirs avait détruit une famille. La noblesse s’appauvrissait ainsi, lorsque tous les moyens de rétablir sa fortune lui étaient interdits. Ce n'était ni le service militaire où elle servait, comme dit Montesquieu, avec le capital de son bien, qui pouvait l’enrichir, encore moins la magistrature, qui supposait la fortune au lieu de la donner ; et si quelques places de cour étaient mieux partagées, les plus rétribuées, comme les ambassades, étaient les plus ruineuses.

D'un autre côté, des distinctions, jadis inconnues de noblesse de robe, et d'épée, de cour et de province, de gens de qualité et simples gentilhommes, avaient affaibli l’institution en altérant l'égalité qui en était la base, et en effaçant l’ordre pour élever l’individu. :

Mais ce qui lui a porté le coup mortel, est, puisqu'il faut le dire, la noblesse ellemême, ou plutôt ses chefs, premiers entre leurs égaux, ceux qui approchaient le plus près de la personne des rois, et dont les ancêtres avaient rendu à l'Etat les services les plus éclatants, et en avaient aussi reçu les récompenses les plus honorables. Séduits par l'éclat, l'opulence et les prérogatives de Ja pairie britannique, et plus accessibles aux nouveaux systèmes par leur commerce avec les beaux esprits et les philosophes, ils ont voulu faire une révolution pour eux, et l'ont faite pour tout le monde. Ils étaient grands, ils ont voulu être plus grands. Las de servir le pouvoir comme nobles et pairs entre eux (et déjà les fils des pairs renonçaient au service militaire), ils ont voulu le partager et être pairs de la royauté, c’est-à-dire, rois euxmêmes, et la fureur de la pairie a gagné la tête de la noblesse en France, en Piémont, à Naples, etc.

Mais quand la tête de la colonne avance d'un pas, tout, jusqu’au dernier, se met en mouvement. Les grands ont voulu être rois, les petits ont voulu être grands, et comme avec tant de pouvoirs, il n'y a plus eu de pouvoir, il n’y à plus eu non plus de sujets, et le nom de sujet a été changé en celui de citoyen, litre équivalent à celui de noble dans tout état républicain. Le roi seul ne pouvait

monter, aussi dans le mouvement général, il est descendu.

Tous ont été rois, excepté le roi, et l'éclipse de ce soleil du monde politique a plongé la société dans les ténèbres. En sortirons-nous? Les hommes d'esprit qui se trouvent dans les différentes fonctions à la tête du gouvernement, s’apercevront enfin de l'impossibilité de gouverner la société dans le système qu’ils poursuivent avec tant d'efforts, si toutefois gouverner la société est autre chose qu’en tirér des soldats et des impôts ; et des Français voudront-ils consommer la ruine de la France ?

Quant au personnel de la noblesse, les gouvernements monarchiques ont trop oublié que, s'ils ne peuvent gouverner le peuple qu’en masse, ils doivent gouverner la noblesse en détail, et pour ainsi dire, par individus; tout régler dans ceux qui doivent être la règle de tous, et punir sévèrement tout ce qui dans la conduite même privée, du noble, peut être sujet de scandale, et nuire à la considération qui doit être sa première force.

Alors, au lieu d’être un objet d’envie, la noblesse serait pour ceux qui peuvent y prétendre, un objet de frayeur à la vue des sacrifices qu’elle impose.

C'est une utopie, dira-t-on.... Je le erois aussi, mais sans en espérer le succès. Aujourd'hui qu’on ne voit que des utopies d’erreur et de désordre, et qui n’ont été que trop réalisées, je mettrai cette utopie de perfection sous la. protection d’un des plus grands génies et des meilleurs esprits qui aient paru dans le monde, de Leïbnitz, à qui dans toutes les parties des connaissances humaines, aucune autorité contraire ne peut être opposée. Son Opinion sur le sujet qui nous occupe est trop remarquable pour n'être pas citée. Il écrivait en 1714, et prévoyant dès lors. la révolution dont l'Europe était menacée à la fin de ce siècle, il l’attribuait aux livres à la mode, et aux passions de ceux qui, se croyant déchargés de l’importune erainte d’une Providence surveillante et d’un avenir menaçant, lâchent la bride à leurs passions brutales, et seraient

: capables, pour leurs plaisirs et leur amusement, de mettre le feu aux quatre coins . de la terre, « et j'en ai, dit-il, connu de cette trempe. » Il ajoute : « Tout ce qu’une merveilleuse vigueur de corps et d'esprit, au milieu des privations et des tortures, fait dans les sauvages un point d'honneur des plus sin- - ulicrs, pourrait être acquis parmi nous, par

Page 1