IH. POLTFIQUE. — SUR L'ARISTOCRATIE ET LA NOBLESSE
69% l'éducation et des privations bien réglées. Je ne m’attends pas qu’on fonde de sitôt un ordre dont le but serait d'élever l’homme à un si haut point de perfection. Coreme il est rare qu’on soit exposé ‘aux extrémités où l’on aurait le besoin d’une si grande force d'âme, on ne s'avisera guère d’en faire provision aux dépens de ses commodités ordinaires, quoiqu’on y Sagnerait incomparablement plus qu’on n°v perdrait, et cependant cela est une preuve que lebien surpasse le mal, puisqu'on n’a pas besoin d’un si grand remède. »
Au point où est parvenue aujourd’hui la société, aux dangers qui la menacent, et lorsque nous connaissons tous tant d’hommes de la trempe de ceux dont parle Leibnitz, et qui pour faire triompher leur ambition, leur cupidité, leurs ressentiments et leurs systèmes, mettraient le feu aux quatre coins de la terre, Leibnitz jugerait que la s0ociété est exposée à des extrémités où elle a besoin d'une grande force d'âme, et que le mal surpasse assez le bien pour qu'elle ait besoin d'un si grand remède.
C'est une ulopie, sans doute, et cependant j'ose dire, avec une profonde conviction, que le salut de l’Europe est dans quelque chose de semblable.
Rien,à mes yeux, n’en prouve miéux la nécessité que l’acharnementqu'à mis là révolution à persécuter et proscrire l'institution religieuse la plus forte qui ait jamais part et qui aurait pu êtrele type de l'institution politique dont parle Leibnitz.
Cependant, malgré l'affaiblissement du corps de la noblesse et les vices de quelquesuns de ses membres, la magistrature francaise et la noblesse française avaient jeté en Europe le plus grand éclat. par leurs vertus civiles et. politiques. L'une avait jugé. avec pr obité, indépendance et sévérité, l’autre conseillé aveg sagesse ou combattu avec valeur, et elles avaient donné dans tous les temps de nobles exemples de courage, d’intégrité et de fidélité.
Elle a mis le sceau à sa réputation et digne ment terminé sa carrière politique par l’émigration, dernier soupir de l'esprit chevaleresque et le plus mémorable exemple des sacrifices à ce qu’elle a eru son devoir qui ail été donné depuis les croisades. Jen’ignore pas les reproches qu'on-lui à faits; les uns auräient voulu qu’elle restât pour défendre le roi, comme si la noblesse sans chef, sans point de ralliement, dispersée, un contre
mille, sur le vaste territoire de la France, au milieu d’un peuple en fureur, eût pu défendre quelque chose ; les autres, sans oser le dire, ont regretté qu'elle ait par sa fuite, fraudé la guillotine, comme leurs suppôts accusaient de voler la nation ceux qui cherchaient à sauver quelques débris de leur fortune de la rapacité des agents de la convention. La noblesse peut dire comme Cicéron rendant compte à son ami Aulus Torquatus des motifs qui l'avaient engagé à quitter l'Italie pour se réunir à Pompée: « Ce n’est pas, » dit ce vertueux Romain. « pour mettre à profit la victoire que j'ai abandonné ma patrie, mes enfants et mes biens ; mais dans la persuasion que je m’acquitterais d’un devoir juste, sacré, indispensable que la profession honorable dont j'étais revêtu m'imposait envers l'Etat. » Nonenimnosarbitror victoriæ prœmiis ductos; patriam olim et liberos et fortunas reliquisse,
sed quoddam nobis officium et justum et pium et debitum reipublicæ nostræque dignitati videbamur sequi.Cicer. Epist.
La postérité qui reçoit l’appel des malheureux prononcera entre tous les partis. Mais quelque jugement qu’elle porte sur cette mémorable époque de la société, elle ne pourra s'empêcher d'admirer dans un siècle de corruption, de mollesse et d’égoïsme, un esprit de vie et de force chez une nation où de si grands sacrifices défendus sous les peines les plus sévères par l’autorité la plus redoutable, ont pu être commandés par le sentiment de l'honneur et du devoir. Puissent les chefs des nations avoir à l'avenir des serviteurs plus heureux | ils n'en auront pas de plus fidèles.
Infelix ! utcunque ferent ea facta minores, Vincet amor patriæ, laudumque immensa eupido.
(Vinc., Æneid., v1, 825, 824.)