DEUXIÈME ARTICLE
(Conservateur, octobre 1819.)
Il est pour les événements que le temps amène, comme pour les fruits de la terre,
une époque de maturité qu'ils doivent atteindre, et qu’ils ne peuvent dépasser; ceux-ci, sans S’altérer et se corrompre; ceux-là, sans prendre une nouvelle direction. -
Cela est vrai du bien romme, du mal; mais avec cette différence que le bien, es-
sentiellement fécond, arrivé à sa maturité, produit dans la société, si l’on n’y met obstacle, les fruits les plus salataires. Le mal au contraire, infécond de sa nature, arrivé à son plus haut période, est forcé de retomber sur lui-même; et la loi première de la nature, la Joi de la conservation des êtres, jui fait trouver dans ses propres excès es bornes à sa puissance de détruire, si dä-
truire est une puissance, et n’est pas plutôt limpuissance de produire et de conserver.
Aïnsi, pour appliquer ce principe à notre
révolution et à toutes ses pnases, quand l'assemblée constituante fut parvenue au terme de Fambition la plus folte dont des hommes puisseñl être saisis, celle de constituer a priori une société qui comptait quatorze siècles de durée et de prospérité, elle finit sans honneur, honteuse de son propre ouvrage, et recommandent à tout le monde Je maintien d’une constitution qu’elle-même désespérait de soutenir.
Aïnsi, quand Robespierre eut atteint le comble de l’orgueil humain, en. décrétant l'existence de l’Etre suprême, on a remarqué qu'il ne fit que déchoir, et sembla pressentir sa chute inévitable.
Ainsi, quand Bonaparte fut arrivé au faîte de Ja gloire militaire, en allant à six cents lieues de ses frontières incendier la capitale d’un des empires les plus puissants qu’ait vu le monde civilisé, son étoile pâlit, et ik déelina sensiblement : imprudent dans tous ses conseils, malheureux dans toutes ses entreprises.
Nous avions parcouru le cercle entier des absurdités, des extravagances et des crimes, nous avions tout usé et abusé de tout, et nous pouvions nous croire parvenus à ce terme au delà duquel il n’y a plus que la fin. et le néant, à ce point où üne société, longtemps égarée dans des voies de perdition, doit nécessairement revenir sur ses pas, et sous peine de perdre jusqu’à son nom, rentrer dans les voies naturelles de la raison et de la justice.
Telle était la marche naturelle des événements, tel était surtout le vœu de la France, de cette France victime de la révolution, niême. lorsqu'elle en a été la complice : et Jes cris de joie qu’elle fit entendre au retour de ses rois légitimes, et ce délire d’allégresse, si je puis m’exprimer ainsi, dont elie {ut saisie à cet heureux moment, et les choix qu’elle fit spontanément pour ja représenter en 1815, et offrir au monarque ses vœux et ses besoins, pronvent mieux que tout ce que nous pourrions dire, quelle était sa vive impatience du retour de l'ordre dont la légitimité renaissante était pour elle l'annonce et le garant.
(1) Cum immundus spirilus exieril de homine, ambulat per loca arida, quærens requiem, el non énvenit. Tum dicit : Revertar, in domum meam unde gxivi; et, veniens invenit eam vacantem, scopis mundaia el oxnalam; tunc vadit el assumit seplem alios
OŒTVRES COMPLETES DE M. DE BONAËED:
Nous nous sommes trompés. Cet esprit de.
désordre dont parle l'Evangile, chassé du lieu qu’il habitait, et las de promener son.
inquiétude dans le vide, a dit : « Je rentrerai dans la-société dont je suis sorti. » Il y. est rentré, il'a trouvé tout disposé pour le recevoir, «et il s’y est établi avec sept autres esprits plus méehants que lui, et le dernier état de cette société est devenu pire que le premier (1). ». Pour parler sans figure, encore tout meurtris d'une révolution populaire, il & fallu nous rembarquer dans une révolution qu’on peut appeler ministérielle, et certes à bon droit : car les ministres ont sué sang et eau pour nous y replonger, pour faire remonter à la France le courant qui l’entraînait vers un meilleur avenir, la dévoyer de la route religieuse et monarchique où elle était entrée avec tant d'empressement, et qu’elle suivait d’un pas si assuré, et la rejeter dans Îles sentiers inextricables de lirréligion et de la. démocratie où elle avait erré si longtemps. La révolution était desséchée par Ja restauration, comme l'ivreie par les ardeurs de l'été, C’est avec des prodiges de soins et de culture qu’on l’a ranimée; et déjà elle étale ses feuilles verdoyantes, et nous menace de ses fruits. Certes, les artisaris de ce bel ouvrage peuvent dire, comme ces hommes dont parle la Sagesse {Sap. v, ‘T) : Ambulavimus per wias difficiles, lassati sumus in via perdifiomis. « Nous avons marché par des routes im= praticables, nous nous sommes lassés dans la voie de. perdition. » 11 leur a fallu, en effet, des efforts incroyables pour faire violence à la nature. On aurait rétabli dix sociétés avec moins de peine et d’affliction d'esprit qu'on n’en a déployé pour en décomposer une; et lorsqu'on a vu à quelles petites intrigues, à quels petits succès, à quelles petites majorités, à quels petits hommes enfin on a dû ces déplorables triomphes, on reste confondu d’étonnement et de douleur; et en rappelant dans sa mémoire tout ce que l’histoire nous raconte des malheurs des peuples et des erreurs de ceux qui les conduisent, on désespère de trouver dans ces annales des misères et des folies humaines, rien qui ressemble à tout ce que nous voyons de nos yeux; et jamais on ne donna un démenti plus formel à la justice, à la vertu, à
spiritus secum nequiores se, et intrantes habitant ibi, et fiunt novissima hominis illius pejora prioribus, Sic er el generalioni huic. pessimæ. (Matth. xs, 43- 4.)
la raison, au bon sens, à l'esprit, à toutes les qualités qui distinguent l'espèce humaine entre ioutes les autres.
Cette révolution ministérielle, qui a relevé la démocratie abattue, et découragé la monarchie renaissante, me paraît avoir atteint cet apogée dont je parlais tout à l’heure, par la nomination d’un régicide à la chambre des députés.
Aussi les chefs du parti, par un secret pressentiment, redautaient, dit-on, d’arriver si tôt à ce succès extrême, et n’auraiert pas voulu peut-être tenter l'assaut avant que la brèche fût suffisamment ouverte, et que le fossé fût comblé; mais leurs amis, les électeurs de l'Isère, qui n’en savent pas tant, n'ont pas voulu laisser à d’autres la gloire qui doit revenir de cette nomination, à une province privilégiée, et qui avait l’honneur de donner son nom à l'héritier présomptif de la couronne de France. Ils se sont donc hâtés de prendre les devants, et de faire à la chambre des députés le présent d’un homme qui, outre l’assentiment qu'il a, donné très-gratuitement à la mort de Louis XVI, a encore, aux yeux de la France, le mérite insigne d’avoir contribué plus que qui que ce soit à lui enlever sa belle colonie de Saint-Domingue, et à livrer aux tigres de la côte de Guinée des milliers de ses compatriotes de tout âge et de tout sexe.
C’est 1à, je le répète, le maximum, le nec plus ultra de la nouvelle révolution, et il ne serait pas mieux atteint, quand on verrait arriver à la chambre vingt ou trente régicides : leur nombre désormais est tout à fait indifférent, au moins pour l'honneur de la France et de la chambre; un seul les représente tous, et représente la révolution tout entière, comme deux cent cinquante députés représentent toute la France. Leur nombre, je le répète, est, tout à fait indifférent, et tout aussi indifférent que la présence de M. l'abbé Grégoire à la chambre des députés, ou son absence; tout aussi indifférent même que son opinion personnelle dans les délibérations, fût-elle aussi exagérée en royalisme qu’elle l’a été en démocratie. Etrange rapprochement! telles étaient ja decence et la douceur de nos mœurs, que le juge qui aurait le plus légitimement prononcé la peine de mort contre un coupable, se serait abstenu de paraître sans nécessité aux yeux de Ja famille du condamné; que pas un de ceux qui ont donné leur voix au