PART. H. POLITIQUE. — CONSIDERATIONS POLITIQUES
régicide, ne voudrait recevoir chez lui, ou avoir les relations même les plus indifférentes avec l'assassin reconnu de son père ou de son frère; et ces mêmes hommes ont eu la lâche barbarie d'envoyer à leur roi, aux princes de son sang, à l’auguste fille de Louis XVI, un des assassins. de leur frère, de leur oncle, de leur père, pour partager avec le roi le pouvoir législatif, au hasard que Ja chance des députations et des nominations l’introduise dans son palais, sous ses yeux, et lui donne peut-être Ja charge de lui adresser la parole! Assurément ce que les Dauphinois civilisés ont osé, les Allobroges leurs ancêtres, ne se le seraient pas permis au temps de leur plus grande barbarie.
Maïs enfin, puisque nous sommes arrivés à ce dernier excès de profanation de la majesté royale, à cet excès au delà duquel il peut y avoir plus de violences, mais où il ne saurait y avoir plus d’outrages, de bassesse et de dépravation, quelles conjectures peut-on former sur la suite des événements, et quel système nouveau vont suivre ceux qui nous gouvernent? Car il faut bien le dire, ce ne sont pas précisément les hommes qui ont nommé Grégoire, c'est bien plutôt le système qu’on suit depuis quatre ans; et l'ordonnance du 5 septembre, en écartant les amis de la royauté, se trouva dès lors, et par ce seul fait, grosse d’un régicide.
Avant de raisonner sur ce louche avenir, si toutefois, au milieu de tant de déraison, il y & place pour le raisonnement, il importe de relever un sophisme dont nos gouvernants ont fait un principe de conduite, qui plus que tout autre nous a amenés au point où nous nous trouvons. On a dit, et sous toutes les formes et sur tous les tons, que les royalistes ayant été si longtemps sépurés des affaires, n'étaient plus propres à les conduire; et que dépourvus d'expérience comme de talents, ils ne pouvaient être employés dans le gouvernement. Mais de quelles affaires entend-on parler? du matériel:
de l’administration, de l'administration des choses ? Mais outre que depuis les premiers emplois jusqu'aux derniers, les commis et les bureaux font tout ce travail un peu mécanique, il ne faut pas trois mois à un esprit ordinaire, aidé d'un peu de mémoire, pour en savoir là-dessus autant que le plus habile ; et s’il était tenté de perdre courage, il pourrait se rassurer et prendre confiance en voyant des hommes sans éducation pré-
paratoire, el avec une portée commune d’espril, prêts à prendre indifféremment même des ministères, et les plus divers, justice, police, finances, intérieur, extérieur; et jamais on n'avait vu en France des hommes si universels, et de si subites métamorphoses. Est-ce de l'administration morale, de celle des hommes? Ah! qu'on n’envie pas aux royalistes le triste privilége de la plus grande expérience qui ait été faite sur une société ; et certes ils l’ont payée assez cher, pour qu'elle ne leur soit pas disputée. L’expérience d’une révolution n’est pas pour ceux qui la font; elle ne sert tout entière qu'à ceux qui l’ont supportée. Tout ce que vos jeunes administrateurs, venus au monde après les jours de désolation, savent de la révolution, ou tout ce qu'ils en ont retenu, est l’abaissement de ceux-ci et l’élévation de ceux-là; et cette connaissance suffit à leur jalousie et à leur cupidité. La révolution faite ou à faire n’est pour eux que cela, abaissement des uns et élévation des autres, et sans doute ils ne trouvent rien que de tout à fait naturel et d’avantageux dans ce déplacement Seulement ils regrettent peut-être de n'être pas venus plus tôt : Non vidit obsessam curiam... pourrait-on dire, comme Tacite, parlant du règne affreux de Domitien, disait d’Agricola : Ils n’ont pas vu la demeure des rois ensanglantée, la magistrature égurgée, la religion outragée, le sacerdoce immolé ou banni, la vertu ne sortant des prisons que pour monter sur l’échafaud; la vicillesse, l'enfance, la jeunesse, tous les âges, tous les sexes, massacrés sans pitié. Ils n’ont pas vu tout ce que la sottise a de plus extravagant, la cruauté de plus réfléchi, la cupidité de plus vil, l’orgueil de plus monstrueux, la baine de plus féroce, l’ingratitude de plus révoltant, le malheur de plus accablant, l’héroïsme de la résignation de plus sublime; ils n'ont pas vu les 2 et 3 septembre, les 5 et 6 octobre, le 10 août, le 21 janvier; ils n’ont pas vu 93, ou si quelques-uns l’ont vu, il en est peut-être qui l’ont oublié, et qui trouveraient en eux-mêmes, ou dans leurs proches, de puissants motifs de ne pas se le rappeler. En un mot, ils n’ont pas vu la révolution : et quina pas vu la révolution n'a rien vu, et ne sait rien de ce qu'il faut savoir pour conduire les hommes après une révolution. Pour les talents, il serait tout à fait déplacé, quand on écrit soi-même, de faire la part des uns et des autres, mais vous-même lisez et jugez; et si vous voulez
connaître sur ce point l'opinion de l'Eu rope, il est tel homme en France, lié de sentiments et de correspondances avec tout ce que l'Europe compte de meilleurs et de plus forts esprits, qui pourrait vous dire quelle est, sur les talents de ceux que vous persécutez et de ceux que vous favorisez, l'opinion universelle.
Mais enfin, quelle direction nouvelle prendront les événements, aujourd'hui qu'ils ont atteint l'extrémité de la ligne qu'ils parcouraient?
Si en France, où rien n'arrive, ni comme on le craint, ni comme on le désire; en France où l’on veut conduire à pas comptés, par de grandes intrigues et de petits systèmes d'équilibre et de bascule, ce qui ne mawche jamais que par coups, et où rien de grand ne se fait que par élan, mais où se fait {ôt ou tard tout ce qui est naturel et raisonnable ; en France où rien de contraire à la raison et à la nature ne peut s’affermir, il est permis de combiner à l’avance quelque chose, et le ministère peut croire avoir à prendre différents partis. Il peut se jeter à corps perdu dans la démocratie, au hasard de nous donner une autre représentation du régicide, après nous en avoir donné le représentant. Mais alors pourquoi compromettre le succès de cette noble entreprise, en courant la chance si lente du renouvellement successif des deux séries? Dissolvons la chambre, rouvrons dans toute la France le volcan électoral, recomposons une nouvelle députation générale à l'aide de nos préfets, de nos sous-préfels, de nos maires, de nos agents de police, de nos employés aux douanes et aux droits réunis, même de nos pairs; doublons le nombre des députés:
sice n’est pas assez, triplons-le pour en faire une nouvelle Convention :
De Troie en ce pays réveillons les misères,
Et qu’on parle de nous ainsi que de nos pères.
Mais prenons garde toutefois qu'une grande république continentale est incompatible avec le repos de l’Europe, parce que la guerre, et une guerre générale, sera toujours son premier besoin, et même sa première sûreté; l’Europe l’a appris à ses dépens, elle se rappelle tout le mal que nous lui avons fait, et tout celui qu’elle a pu nous faire : elle est armée, et l'occupation sans retour de nos frontières ne serait-elle pas, peutêtre, le résultat inévitable de notre témérité?.. Cette chance, au reste, était prévue, et même désirée par les Brissot et autres
frpons de ce temps, qui firent déclarer la guerre à l'Europe, pour maintenir, disaientils, l'indépendance nationale dont ils avaient déjà traité ; et lorsque j'entends des déclamations du même genre, je me rappelle toujours les mots de Virgile, qui pourraient être placés au bas de tant de portraits :
Vendidit hic auro patriam !.… (Vircic., Æneid., vi, 621.)
Le ministère, je crois, n’a pas l'intention
| . de pousser jusqu’au bout le système répu-
blicain, et peut-être n’a-t-il voulu que faire peur à la monarchie pour en obtenir une meilleure composition ; mais persistera-t-il dans ce déplorable système de bascule et de contré-poids qui a perdu tous ceux qui en ont essayé, et qui ne lui a réussi qu'à faire passer des lois désastreuses à une majorité insigmifiante ? On n'aurait certainement pas plus mal fait avec des francs indépendants. Faut-il répéter pour la cen- {ième fois qu'il n’y a que deux partis en France, si les royalistes peuvent être appelés un parti, qu’il ne peut pas y en avoir d'autre; que plus une nation est éclairée, plus sans doute il y a de la modération dans les caractères; mais moins il y a de cette autre modération, qui n’est que de la mitoyenneté dans les esprits sur les vérités ou les principes, parce qu’une nation éclairée connaît le bien et le mal d’une manière plus gertaine, et fait entre eux un choix plus absolu; que ce système de modération, ou plutôt d'indifférence, nous l’avons renouvelé des Grecs et de leur académie, comme tant d’autres pauvretés, sans faire attention que cette indifférence dont leurs philosophes font un si grand bruit, était obligée chez des peuples qui, ne connaissant, au fond, en morale, ni l’erreur ni la vérité, devaient rester en suspens entre elles; mais que chez nous elle ne prouve, dans les individus qui en sont afiligés, qu'ignorance et médiocrité d'esprit? D'ailleurs, on ne peut faire un parti sans partisans; et je doute qu'aujourd'hui, après les échecs qu'ont reçus aux dernières élections les ministériels les plus dévoués, on puisse faire de nombreuses recrues pour un régiment si souvent battu, et où il y a si peu d'avancement à espérer.
Resteraient donc les royalistes, le parti, si L'on peut l'appeler ainsi, de la nature et Ge la raison, le parti de la justice et du bon sens, le parti de la France et des Français, et même du très-grand nombre; car sila France, par sa situalion naturelle, et des habitudes