PART. HI. POLITIQUE. — SUR L'AUGM. DE LA CHAMBRE DES PAIRS
il est peu d'hommes qui se sentent assez forts par eux-mêmes et de leur considération personnelle pour ne pas ambitionner trop vivement cette considération extérieure, qui semble vous répondre de l'estime des autres hormes, ou vous répond au moins de leur silence.
Ainsi, si l’on mettait à l'enchère la dignité de pair, certainement il se présenterait beaucoup de concurrents; et elle serait, quoique gratuite, portée à un prix excessif; tandis qu’une place même de président à un tribunal est souvent refusée par un avocat occupé, et que, si elle était dans le commerce, elle ne serait ca'cuiée que sur le pied d’une rente viagère dont on estime la valeur suivant le plus ou le moins de probabilité d'en jouir longtemps.
Il y avait autrefois en France beaucoup d’existences politiques; il yen avait partout, et pour toutes les fortunes et toutes les ambitions, dont chacune était satisfaite dans sa sphère particulière et locale : et j'appelle existence politique toute existence héréditaire qu’on peut transmettre à ses enfans, ou plutôt à sa famille; et, de celles-là, il y en avait mème pour le peuple dans les maitrises des arts et métiers. La pairie, qui existait aussi comme magistrature ayant des fonctions politiques (2), et non comme aris-
tocratie revêtue d’un pouvoir politique, ne tentait l’ambition que du très-petit nombre
de familles, qui, parvenues à ce dernier échelon de l'échelle sociale, aspiraient à le franchir. Elle était en quelque sorte le dernier gîte de la route, et celui où il ne restait plus qu’à finir; et il est digne de remarque qu’une famille en France commençait son élévation et la terminait par la magistrature. Ainsi, si une famille qui, au sortir du négoce ou des affaires, avait débuté dans le monde politique par acheter une charge de conseiller au parlement, eût fourni une longue carrière avec un grand bonheur ou une grande distinction, et rendu à l'Etat d'éclatants services, le plus haut et le dernier degré de l’élévation politique aurait été pour elle de siéger au même parlement comme membre de la cour des pairs (3)... Et quelle noble idée que celle d’avoir fait des fonctions de magistrature le commencement ei la fin de la carrière publique, et le pre-
taient pas différentes de celles des autres magis- Lrais.
(3) La maison Pothier de Gèvres, parvenue à la pairie, avait commencé par le barreau.
mier degré et la dernière et la plus haute récompense!
Mais un président à mortier, qui payait à Paris cinq ou six cent mille francs, et cout où deux cents dans les provinces, le devoir pénible et gratuit de prononcer sur les intérêts privés, et de punir les délits publics; mais un conseiller au parlement ou à la chambre des comptes, dont la charge était héréditaire comme la personne était inamowible (car peut-être l’inamovibilité sans hérédité est-elle un danger); mais, dans les magistratures inférieures, une place qui honorait et mettait au repos une famille dans une petite ville où les ambitions étaient modestes comme les fortunes; mais même des existences héréditaires sans fortune, d’autant plus honorables que tout moyen d'en acquérir leur était interdit, étaient aussi dans leur sphère des supériorités politiques, c’est-à-dire, pour parler le nouveau langage, des notabilités de famille qui contentaient des ambitions tout à fait naturelles, et donnaient de la considération : et telle famille de magistrature inférieure était aussi considérée dans son petit ressort qu’à Paris une famille de duc et pair.
Ainsi, dans cette loterie où chacun est forcé de mettre, il y avait beaucoup de lots gagnants ; aujourd’hui il n’y en a plus qu’un, et ce lot est un quine. Tous perdent donc par cela seul qu’un seul gagne démesurément; et il faut qu'une famille se résolve à cbtenir la pairie ou à n’être rien dans l'Etat, à moins que, devenue l'objet d’une persécution spéciale, elle ne finisse par en être honorée, si elle ne finit pas par être proscrite.
Non-seulement il n’y a plus qu’un lot en France, mais il ne peut plus y en avoir d’autres ; car que peut-on, je ne dis pas comparer au pouvoir héréditaire, mais seulement rapprocher de ce pouvoir, qui est de la même nature que le pouvoir royal, et qui donne aux particuliers qui en sont revêtus un avantage immense, même sur les princes du sang, puisque les princes, pairs aussi, ne peuvent exercer celte fonction que par permission écrite du roi, renouvelée à chaque session des chambres, et que le particulier ne peut pas être empêché de remplir les siennes, même par le roi? Et que manque-t-il, par exemple, pour la parfaite identité, à un pair en même temps général commandant une armée, qui déjà, comme pair,
Y44 revêtu d’une portion du pouvoir législatif, exerce comme général la fonction la pius étendue et la plus importante du pouvoir exécutif? Aussi toutes les aristocraties, dans les Etats militaires, ont toujours fini par l’usurpation.
On a eu soin, dans un article officiel du Journal des Débuts du ‘7 mars dernier, de relever l'éclat et l’importance de la pairie, «aristocratie de fait, qui ne peut devenir ce qu'elle doit être qu’en recueillant dans son sein toutes les grandes notabilités nationales et royales..., existences importantes connues du peuple entier, qui doivent-cette importance à de grandes propriétés, à de grands services rendus, à de hautes fonctions utilement remplies... Or dans les prodigieux événements dont la France a été le théâtre depuis trente années, il s’est formé une véritable aristocratie de ce genre, effective, connue, nationale, et possédant de plus l'immense avantage que ses opinions, ses intérêts, ses besoins sont d'accord avec les opinions, les intérêts, les besoins du siècle et du pays. La chambre des pairs compte déjà dans son sein beaucoup d'hommes dont tels ont été les titres. L’ordonnance du 6 de ce mois vient d’y en appeler beaucoup d’autres. Ils y porteront le poids de leur fortune, de leurs services, de leurs victoires, et ainsi se resserrera cette alliance du passé et du présent, » etc.
Il y aurait bien des choses à dire sur tout cela ; mais pour ne pas sortir de mon sujet, et revenir à l'influence morale de cette grande et subite mesure où l’on s’est occupé de resserrer l’alliance du passé et de l’avenir un peu plus, je crois, que celle du présent et du passé, je conçois que, si, pour être pair, il fallait de nécessité rigoureuse posséder tant de millions de capitaux, ou tant d’arpents de terre, l'ambition de cette haute dignité ne donnerait d’impulsion, mais une impulsion furieuse, qu'à l’auri sacra fames, à la sacrilége faim de l’or, devenue sous le nom d'industrie, le grand et unique mobile de nos sociétés. L'homme alors qui, dans de grandes opérations de commerce ou de banque, aurait inutilement tourmenté son existence et compromis ou ruiné celle des autres, ne pourrait imputer son malheur qu’à iui-même; et il est de telles ardeurs d’ambition et de cupidité que, n’ayant puse calmer dans la possession de leur objet, elles iraient s’éteindre dans la rivière, der-
74b, uière ressource aujourd’hui pour de bien moindres mécomptes. La perspective de la pairie, offerte uniquement à l’opulence, tendrait donc à corrompre rapidement une nation dela pire detouteslescorruptions, lacorruptionde l'argent; toutefois legouvernement n’en ressentirait qu'indirectement les effets.
Mais la pairie s'obtient encore par de grands services rendus, par de hautes fonctions utilement remplies. On y appelle ceux qui peuvent y porter, non-seulement le poids de leur fortune, mais encore celui de leurs services et de leurs victoires. Or, si la fortune se pèse, parce quelle est en sacs, Îles services ne se pèsent pas de la même manière, et ici l’évaluation est un peu plus arbitraire. Et qui est-ce qui ne croit pas, s’il a servi, avoir rendu de grands services, ou s’il a exercé de hautes fonctions, les avoir utilement remplies? Quel est le ministre qui ne croie pas avoir wfilement rempli ses fonctions ? Quel est le général, dans une guerre un peu longue, qui, un jour ou l’autre, n'ait pas été heureux, et ne croie pas avoir rendu de grands services à l'Etat ? Quel est même l'écrivain qui ne croie pas avoir rendu de grands services, et éclairé son siècle et son pays ? Il est vrai que le souverain ou ses ministres sont juges naturels de tous ces mérites; mais comme on sejuge soi-même avant de se laisser juger par autrui, et qu'en se comparant toujours on se préfère, chacun est disposé à ne voir qu’injustice dans ce qu’on lui refuse, et que faveur dans ce qu’on accorde aux autres. Vous alléguerez des services civils ou militaires, on vous en niera l'éclat ou l’importance : tels ou tels, direzvous, entrés à la chambre des pairs, en ont-ils rendu de plusutiles ? Mais il y a assez de pairs. — Qu'est-ce qu’un de plus quand on en a fait entrer soixante ou quatre-vingts à la fois? Qu’avaient fait de plus que moi messieurs tels et tels? Ont-ils été plus utiles ou plus complaisants, plus habiles ou plus adroits? Il ya dans le ciel des demeures pour toutes les vertus; il n’y a sur notre terre qu’une récompense pour tous les mérites ; il n’y a plus qu’un but, parce qu’il est d’une nature différente de jtous les autres, et que les yeux de l'ambition comme ceux de nos corps lorsqu'ils fixent un objet apparent et éloigné, n’aperçoivent plus les objets intermédiaires. L’héréditaire et le viager, le pouvoir et de simples fonctions, une dignité et des emplois, sont entre eux comme tout et rien. Il y avait autrefois
OEUVRES coup. DE M. be Boxarp. IL,
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des lieux de repos où l'ambition de famille la plus ardente de toutes, s’arrêtait et reposait ses longues espérances, et ces pensers d'avenir si doux, hélas! ou si amers pour le père de famille ; aujourd’hui il n’y en a plus qu’un, il n’y a plus qu’une existence sociale, puisqu'il n'y a plus qu’une existence héréditaire, et que malgré elles, et même sans y penser, toutes les familles, par une impulsion naturelle et irrésistible, une fois qu’elles auront quitté la charrue ou l’atelier, se tourmenteront et tourmenteront la société pour y parvenir.
Les ministres sont donc condamnés désormais à la plus opiniâtre obsession de l’intrigue, aux sollicitations les plus importunes.
On aura réponse à tout, et des exemples de tous les genres à leur opposer ; et que n’obtient-on pas en citant des exemples? La porte une fois ouverte est si large, que l’affluence des prétendants empêchera de la fermer, et l’on se tromperait étrangement si l’on croyait que cette perspective ne fera naître qu’une louable émulation. L'émulation suppose des degrés, et ici il n'y en a pas; et l’objet auquel on tend est trop hors de toute proportion avec la destinée commune, pour permettre des sentiments modérés ; et déjà les préférences à la dernière promotion ont fait naître d’amères douleurs et excité de bien vifs ressentiments. Ce n’est done pas l’émulation des services, mais la concurrence de l'intrigue que produira cette perspective offerte à l’ambition, et la place sera souvent emportée comme de vive force.
Les ministres donneront la pairie, souvent même ils la vendront, en ne croyant et ne voulant que la donner; car, si, comme dit La Fontaine :
La fortune vend ce qu’on croit qu'elle donne,
il est vrai de dire que la faveur aussi vend quelquefois ce qu’on croit qu’elle donne et ce qu’elle croit elle-même donner ; et désormais les ministres, s'ils avaient besoin d'acheter quelqu’un ou quelque chose, ne pourraient l'avoir qu'à ce prix; et la pairie sera, . quoi qu’on fasse, la soulte de tous les grands marchés, parce qu’elle est à la fois ettrop élevée dans sa dignité et trop rapprochée de nos espérances, et que, toujours présente àtous les yeux par les signes extérieurs qui la distinguent, même dans la vie privée, elle: poursuit et provoque à tout moment l’ambition et l'envie. Les femmes ne seront nas
is dernières à vouloir en décorer leurs ma-
sis. Une révolution éclata dans Rome, parce que la femme d’un plébéien ne put entendre sans une furieuse jalousie les faisceaux du licteur frappant à sa porte, lui annoncer la visite de sa sœur, épouse d’un consul. Il ne faut, en France, que l’ambition de la broderie d'or chez une femme pour faire, sinon une révolution dans l’Etat, au moins une révolution dans le ministère. Comme la grande opulence et les grands services civils ou militaires sont les seuls moyens de parvenir à la pairie, il se fera beaucoup de faillites, il se livrera même inutilement beaucoup de batailles, il se fera et défera beaucoup de ministres, de préfets, de directeurs généraux, ete., puisqu'il est décidé que la pairie est compatible avec tousles emplois de l’administration, même avec les droits réunis.
Elle sera donc une cause puissante de mouvement ou de mobilité au dedans, et par conséquent une cause perpétuelle d’agitation au dehors, et beaucoup plus en France qu’elle ne l’est en Angleterre, où un immense commerce et des colonies lointaines offrent plus de distractions à des ambitions moins nombreuses, et même, à cause de notre vanité nationale, moins actives.
Cette inégalité de rangs non relative, mais absolue, a produit en Angleterre deux effets opposés et bien remarquables. D'un côté elle a introduit, dans les réunions même de plaisir, une étiquette rigoureuse et positive, des distinctions on peut dire notées comme une musique, que bien avant la révolution la haute bourgeoisie en France, n'aurait pas permises même à la grandeur; de l’autre, elle a introduit, comme par compensation, entre Îles particuliers de rang très-inégal, une familiarité de manières, ou si l’on veut, une popularité qui contrefait l'égalité, et les rangs, soigneusement distingués au bal, se confondent à la taverne.
En France, les amours-propres préféreront de vivre isolés ; l'Etat n’y gagnera rien, et la vie privée y perdra de son charme et de sa douceur.
Mais c’est surtout sur la chambre des députés, séparée de la pairie et par des différences dans le costume et par l’hérédité, que l'ambition ou la jalousie devront tôt ou tard produire leurs plus grands effets. Aujourd’hui que lesprit dominant partout, et particulièrement dans la loi d'élection, tend à exclure des élections l’ancienne nobiesse, le petit nombre de grandes fortunes territoriales qui parviendront à la députa-
tion, ou le nombre plus grand de fortunes commerciales, obtiendront aisément la pairie, soit par adhésionaux vues du ministère, soit par opposition, car tout est kon à l’ambition. Mais ily ades passions de corps bien autrement ardentes que les passions des particuliers, et une chambre formée d’éléments à cent écus, une chambre pauvre, par conséquent, et par cela seul disposée à la jalousie, une chambre plus nombreuse et par conséquent plus agitée, et où lafermentation de tant de passions, et si rapprochécs, n’éprouvera d’autre résistance que l’impuissante modération de quelques hommes, une pareille chambre sera pour la chambre des pairs une bien dangereuse rivale. Quelle force opposerait la chambre des pairs ? Son nombre? il ne s’agit pas de combattre. La richesse individuelle de ses membres ? c’est une cause de faiblesse de plus; et, sans doute, pour parer à des dangers imminents on ne fera pas une quête entre les présents.
La constitution ? c’est au nom du peuplesouverain qu’elle serait attaquée. Le roi ? il serait assez occupé de lui-même. Et puis, si la chambre des pairs était avertie du danger commun, pourrait-elle en avertir le roi?
Serait-ce en le suppliant d'examiner l’état des choses lorsqu'il vient d’être décidé, à propos de la loi d'élection , que la chambre des députés peut, en rejetant la proposition de la chambre des pairs, sapplier le roi de ne pas examiner ? Les troupes ?.. Les troupes sont peuple dans un Etat populaire, La lutte de la chambre des députés contre la chambre des pairs serait la lutte de la force physique contre la force morale; et, pour que la force morale subsiste à côté de la force physique, il faut qu’elles ne se mesurent jamais. Une force morale attaquée, que disje, seulement discutée, est une force détruite. Chez un autre peuple, le résultat de la lutte pourrait n’arriver qu’au bout d’un temps assez long; en France, le temps n’est
rien quand il s’agit de détruire : il en faut
peut-être moins encore pour rétablir. La chambre des pairs et celle des députés ne sont pour l’observateur attentif que l’assemblée constituante, et même la chambre de 1815, coupées en deux ; et voyez, dans ces deux assemblées, l’une entourée de tant de puissance, l’autre de tant de faveur; voyez combien le côté aristocratique a été promp-
tement écrasé par le côté opposé } Et je sup-
pose encore la chambre des pairs tout aristocratique de sentiments : sa ruine serait
bien plus prompte, bien plus certaine, si elle ne l'était pas. Il n’y avait qu’une combinaison possible pour qu’une chambre de députés pût subsister en France, au moins pendant quelque temps, à côté d’une chambre des pairs, sans être jalouse et hostile.
Cette combinaison unique a été repoussée ; il n'y faut plus penser, et ie retour en est impossible. La postérité jugera les résultats. Telle combinaison affermit ce qu’elle est accusée de détruire, telle autre détruit ce qu’elle semble faite pour affermir. En général, ce que les hommes en politique font le moins, c’est ce qu’ils veulent; ce qu'ils sa-
PART. IL POLITIQUE. — SUR LES PARTIS
vent le moins, c’est ce qu’ils font. EL y a toujours eu en France, depuis le commencement de nos troubles, de grands mécomptes et je réponds qu’il y en aura bien d'autres.
Nos médailles ont toutes leurs revers; et c’est sans doute parce que les derniers résultats des événements dont nous nous croyons les moteurs nous sont inconnus, et trompent sisouvent nos espérances, que nos passions, en un mot, ne voient jamais le revers de la médaille ; que, dans notre langue, les mécomptes de tous les genres sont appelés des revers.