SUR LES PARTIS
( Conservateur, Décembre 1819 ).
« Quand, par quelque heureux hasard, un de ces hommnes nés pour gouverner les empires, prend le timon des affaires dans une monarchie presque abîmée, on est tout surpris des ressources qu’il trouve, et cela fait époque. »
Voilà ce que dit J.-J. Rousseau; et telle est la préoccupation d'esprit du philosophe, qu'il n’aperçoit pas dans ce peu de mots la condamnation de son système politique, et la réfutation la plus complète du Contrat social. !
En effet, la force de constitution d’un Etat, comme celle du tempérament de l'homme, n'empêche pas les troubles et les maladies auxquels les Etats et les hommes forts sont mème plus exposés que les faibles ; mais la force de constitution et de tempérament paraît surtout dans la promptitude et la vigueur du rétablissement. Ainsi, selon Jean-Jacques, une monarchie presque abimée ne peut se rétablir que lorsqu'il paraît au timon des affaires un homme né pour gouverner , et qui, pour relever le pouvoir abattu, vient, comme Suger et Richelieu, établir la royauté du génie à côté de la royauté de la loi. Mais les républiques ellesmêmes, les républiques presque abimées, n’ont pu se sauver d’une entière destruction qu’en revenant aussi au pouvoir d'un seul, et toutes ont fini par la monarchie; preuve sans réplique que l'unité de pouvoir est pour la société la nature même, hors de laquelle il n’y a de salut ni pour les Etats
ài pour les hommes
fl est vrai que J.-J. Rousseau parle d'une monarchie et non de toute autre forme de gouvernement ; il parle d’un homme, el non d’un conseil ou assemblée d'hommes, parce qu'il savait très-bien que le génie ne se met pas en délibération , et que les conseils ont souvent perdu les Etats, et les ont rarement sauvés.
Les Romains le savaient aussi, lorsque dans leur profonde sagesse ils avaient fait de cette loi de la nature uné loi positive, par l'institution de la dictature, qui donnait à leur république abimée l’homme dont parle J.-J. Rousseau, véritable royauté, qui réunissait tous les pouvoirs, et même sans responsabilité, commandait à toutes les volontés, imposait silence au sénat comme aux tribuns, et mettait ainsi au repos la démocratie plébéienne ou patricienne, forte pour agiter l’Etat et le précipiter dans les derniers dangers, impuissante à l'en tirer.
Nos mœurs, nos arts, n0S passions surtout, qui poussent les sociétés à la république, c’est-à-dire à leur destruction, ne permettent pas de dictature, au moins légale et constituée; et c’est pour la remplacer que nos législateurs modernes ont introduit des rois dans leurs gouvernements représentatifs. Ce serait le sujet d’une belle disserta- ; tion politique, que la comparaison des institutions romaines avec les nôtres ; et l’on trouverait, je crois, plus de monarchie dans Ja république romaine , constituée par des hommes qui ne savaient peut-être pas lire, que dans des gouvernements qui se croient
ou se disent monarchiques, organisés par des idéologues, de beaux esprits et des doctrinaires -
Mais, pour revenir à la maxime de J.-J.
Rousseau, par laquelle nous avons commencé, et dont cette digression nous a écartés, notre monarchie est-elle assez abimée pour avoir besoin qu'un homme né pour gouverner prenne le timon des affaires ?
Nous faut-il attendre qu’elle soit un peu plus abimée, ou enfin, après toutes les chances de salut que nous avons négligées ou épuisées, peut-on espérer encore que quelque heureux hasard amènera au timon des affaires un de ces hommes qui trouvent au besoin des ressources inespérées, les créent s’ils ne les trouvent pas, et dont la carrière, utile à leur pays, glorieuse pour eux-mêmes, fait époque dans l’histoire des sociétés? Si cet homme existe, son heure, sans doute, n’est pas encore venue , puisque après tant d'hommes qui se sont succédé au timon des affaires, et avec toutes les ressources dont :1$ ont pu disposer, nous attendons encore l'époque de notre tranquillité et de notre sécurité.
il est certain, au contraire, que notre état politique a toujours été en empirant depuis quatre ans, et pour ceux qui, considérant la société comme une chose toute morale qui doit être conduite par raison et par vertu, sont bien plus frappés d’un désorüre moral, d’un scandale d'opinions, que d’un désordre matériel, fût-ce une révolte à main armée, deux faits récents paraissent l’abîme du désordre et le point auquel une société parvenue doit se rejeter en arrière pour n'’être pas entraînée au fond du précipice.
Je veux parler de la nomination d’un régicide à la chambre des députés, et du mot nouveau, inoui, dernier scandale après tant d'autres scandales, impunément et solennel- Jement proféré en présence du premier tribunal de l’État et du premier magistrat du royaume, la loi est athée, et doit l'étre; deux faits qui sont l’abrégé, la quintessence de la révolution, ou plutôt la révolution tout entière, rédnite à son premier principe et à sa plus simple expression, puisque la révolution n'a élé dans sa cause, dans ses mojens, dans ses effets, que la négation de tout pouvoir social, l’athéisme politique et religieux, la destruction, autant qu’elle est permise à l’homme, de toute idée de pouvoir, de devoir, de juste, d’injuste , dé divinité, d‘humanité, de société, el, pour tout renfermer
en un mot, le mal moral élevé à sa plus haute puissance.
Que la loi, en France, soit athée, v’est, je crois, ce que de bons esprits et des cœurs droits avaient aperçu; et s’il fût resté quelque doute à cet égard, le pouvoir législatif aurait pris soin de le lever, par linexplicable , le monstrueux refus fait à la session dernière, et certes après mûre délibération, d'insérer le mot religion dans une loi destinée à punir les attentats contre l’ordre public ; mais que la loi doive être athée, c’est ce qui n’avait jamais été entendu, ce qui ne pouvait être entendu impunément qu’en France; et il a fallu cent ans de fausses doctrines et trente ans de révolution pour enfanter ce mot horrible qui sépare le peuple français ou plutôt le gouvernement français de la communion de tous les peuples, même sauvages, et qui, au milieu de toute la politesse des arts, de tous les progrès de l’industrie, de toutes les jouissances du luxe, annonce que nous avons franchi Ja dernière limite qui sépare la civilisation de la barbarie, et que nous n’avons et ne pouvons plus avoir de législation raisonnable.
L'homme d’Etat qui pourra sonder la profondeur de désordre et le prodigieux égarement d'esprit qu'il y a dans cette exécrable proposition , frémira d'horreur ; et J.-ÿ3, Rousseau lui-même, qui n’était pas un homme d'Etat, mais un sophiste bien superticiel , Jean-Jacques, qui voulait que la société punît de mort la profession publique d'athéisme, qu’aurait-il pensé de cette solennelle déclaration de guerre faite à la Divinité dans la personne de la justice, qui la représente sur la terre, faite à la société dans la personne de ses premiers, magistrats, et qui poursuit ainsi la société et Dieu même, jusque dans leur sanctuaire ?
Mais si la loi est athée, ceux qui l'ont faite sont-ils chrétiens ? et si la loi doit être athée, que doit être le législateur ?
Et quand nous avons dit qu’une société une fois parvenue à ce point de désordre et d’extravagance devait, sous peine de s’abtmer entièrement et de disparaître, se rejeter: violemment en arrière, remarquez qu’à cet instant même il se fait une révolution dans le gouvernement, et qu’il s’en prépare une peut-être dans le système suivi jusqu'à ce jour, changement de système sans lequel un changement dans le ministère ne serait qu’un changement de décoration théâtrale. Chez tout autre peuple moins confiant et moins
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loyal que le Français, cet inconcevable système aurait été expliqué par une conjuration. En France, si nous avons dû y voir une conjuration réelle de la part d’une faction acharnée à la ruine de son pays, et toujours prête aux derniers excès, nous n'avons vu &ans le gouvernement qu’erreur sur les choses et aveuglement sur les personnes : mais les erreurs et l’ignorance ont perdu plus d'Etats que les conspirations, et les meilleures intentions ne sont jamais comptées à ceux qui prennent, sans y être forcés, le timon des affaires, lorsque les résultats en ont été funestes à leur pays.
Mais puisque le gouvernement paraît à quelques personnes disposé à revenir sur ses pas, il est utile de signaler les écueils sur lesquels nous avons failli nous perdre, et ici le lecteur nous pardonnera une digression qui ne saurait paraître déplacée dans un écrit regardé en Europe bien moins comme un journal d'opposition que comme un ovvrage de doctrine.
Rien de grand, en bien ou en mal, ne s’est fait dans le monde sans passions, c’est-àdire sans de vives affections de l’âme fondées sur une conviction de la vérité qui éclaire le jugement, ou sur des illusions qui le préoccupent, ressort puissant qui communique aux volontés et aux actions toule son énergie.
Ainsi les révolutions qui troublent les Etats, et les crimes privés qui désolent les familles, les institutions publiques qui consolent et servent l'humanité, et les sociétés secrètes qui lui portent dans l’ombre les plus terribles coups, sont l'effet des passions humaines. Ainsi le martyre, les croisades, les fondations d’ordres religieux, les missions religieuses, ont été des choses inspirées par la passion du bien, passion que, dans le langage de la morale, nous appelons du zèle; comme Îles zélateurs de Jérusalem, les fanatiques d'Allemagne, les niveleurs d’Angleterre, les jacobins de France, ont été des hommes inspirés par des affections désordonnées auxquelles la morale a donné exclusivement le nom de passions; et la passion du mal a montré autant de force pour détruire que celle du bien pour rétablir et con: server. En effet, le bien est l’objet d’une passion, et même de Ja plus énergique de toutes. Celle-là n’est ni rebutée par les obstacles, ni décourägée par les mauvaissuccès, ni refroidie par les dégoûts, parce qu’elle prend son point d'appui hors des intérêts
humains, et sur une conviction de la vérité qu'aucune illusion ne peut entièrement contrefaires; passion d'autant plus vive qu’elle est toujours plus concentrée, qu elle se répand moins à l'extérieur; et les âmes les plus brûlantes de ce feu sacré ne sont souvent que plus calmeset moins empressées à se produire.
Je le répète, rien d’important dans le monde nese fait sans passions, comme rien de grand ne s'opère en mécanique sans de grandes forces. Appliquons cela à la politique.
Dans les temps ordinaires, et lorsqu'un gouvernement affermi par le temps, et mieux encore sur des lois naturelles, suit tranquillement sa marche à travers le temps et les événements, la passion du bien, du bien public s'entend, est sans exercice ; les gens de bien ont leur fortune faite, et ne peuvent désirer que de la conserver. Dans les âmes ardentes, cette passion généreuse se replie alors sur elle-même ; et, faute d'aliments au dehors, elle se satisfait par des vertus privées, et quelquefois, pour des motifs surnaturels, par le sacrifice volontaire de toutes
les. douceurs de la vie. Mais la passion du:
mal est toujours aussi active, et si, contenue par les lois et la fermeté de l'administration, elle ne peut pas troubler l’ordre public, elle attaque les familles et l'ordre domestique ; et l’on a pu remarquer que, si dans la révolution qui a: ouvert une large carrière aux désordres publics et politiques, il y a eu moins de crimes privés, depuis la restauration il yen a davantage. Les passions qui détruisent subsistent donc toujours dans le sein de la société, parce qu'elles sont toujours vivantes dans le cœur de l'homme : ls société n’existe que pour enprévenir, en empêcher ou en punir les écarts ; et leur continuelle présence est même la seule raison de l’existence perpétuelle de la société.
La société est donc un véritable état de guerre des bons contre les méchants, dans laquelle un gouvernement fort et vigilant, armé de ses lois et de ses institutions, et dirigeant les opérations militaires, n'a pas besoin des passions des gens de bien qui le troubleraient même par leur activité à contre-temps, et ne leur demande que l’obéissance. Ainsi toutes les institutions sociales, en politique comme en religion, même les plus pacifiques, sont des institutions sinon militaires, au moins militantes, et la justice elle-même , la première de tou-
tes, tient la balance d'une main pour peser le crime, et le glaive de l’autre, pour le punir. 1
Mais lorsqu'il y a révolution dans un Etat monarchique, et que les passions destructives ont, pendant le sommeil du pilote, surpris la ar a TT UE US sa fait prévaloir leurs doctrines particulières surles doctrines sociales, leur code particulier sur les lois publiques, leur force particulière sur la force publique, qu’elles règnent en un mot dans la société, alors le zèle ou la.-passion du bien public, comme un contre-poids nécessaire, se réveille et se déploie dans toute son énergie; elle offre au gouvernement qui veut reprendre Îles rênes un puissant auxiliaire, et malheur à celui qui refuserait son secours, et croirait se sauver ou se rétablir en gardant entre des passions opposées une exacte neutralité! Les derniers malheurs el la plus honteuse faiblesse seraient la suite inévitable de cette erreur; les passions qui détruisent n'étant contrebalancées par aucune force équipollente, et seulement par les lois qu’elles se seraient données à ellesmêmes pour régulariser le désordre et faciliter la destruction, consommeraient la ruine de la société, et forceraient le gouvernement à en être le témoin et le complice.
Le mal serait bien plus prampt, si le gouvernement abusé passait du côté de l’enneli, et repoussant des alliés dont l’activité troublerait son sommeil et fatiguerait sa mollesse, s’armait de ces mêmes passions contre lesquelles il doit être armé, et confiait à ces dangereux auxiliaires la garde des postes qu'ils auraient surpris.
Je le demande : n’est-ce pas là l’histoire de notre temps; et si nous en sommes venus au point où nous nous trouvons, et dont Île discours du roi lui-même a signalé le danger, ne faut-il pas en rejeter la cause sur la peur qu'a eue le gouvernement du secours quelui prêtait le zèle des royalistes, secours qui lui était indispensablement nécessaire, et le seul qu'il pût opposer avec succès à des passions fougueuses enhardies par leurs ancieps triomphes, aigries par une répression récente?
En 1815, l'affection pour la monarchie légitime, si longtemps comprimée, avait fait explosion, et amené à la chambre des députés des royalistes dont le zèle et la probité avaient fait concevoir à la nation française des espérances sitôt et si cruellement démenties. Il n’y avait qu’une profonde igno-
rance des temps et des hommes, qui pôt s'étonner et s’alarmer de l’expression quelquefois vive et impétueuse du zèle pour la royauté ; les passions parlent leur langage ; et depuis que celles-là se taisent, d’autres parlent assez haut. Le gouvernement éraignit que ce qu’il appelait de l’exagération dans les uns, et qui ne se manifestait que dans des discours, ne réveillât dans les autres une exagération opposée, comme si les passions redoutables qui avaient fait la révolution, Pour être réduites au silence, étaient éteintes, comme si leur ardeur n’était pas contenue précisément par l’ardeur des sentiments opposés, et qu’il ne fût pas évident qu’en comprimant ceux-ci, on allait rouvrir le volcan, et lâcher la bride aux autres.
Le gouvernement commit done la fante ) 2%
énorme de craindre les passions des roya- |, listes, et de ne pas redouter celles des répu- |
blicains, ou autres ennemis de la royauté légitime, de croire à la modération de ses ennemis, en l’imposant à ses amis, et de désarmer ceux-ci pour donner des armes à leurs adversaires.
L'équilibre entre les deux partis était impossible, et le ministère essaya en vain de le garder. La dissolution de la chambre de 1815, et la loi des élections décrétée l’année suivante, diminuèrent à chaque renouvellement le nombre des royalistes qu’on appelait exaltés, et accrurent progressivement le nombre de leurs adversaires, que sans doute on ne croyait pas exaltés. Entre ces deux côtés de la chambre, devenus plus inégaux en nombre, le ministère tenta d’interposer un tiers parti dont les intentions étaient bon-
nes, mais à qui des opinions indécises, qui 15%
tantôt se rapprochaïent de l’un des deux extrêmes, tantôt de l’autre,.et-attendaient tou-
jours leur direction de plus haut, ne pou- ;
vaient rien donner de ce qu’il fallait pour
résisier aux passions des deux partis Oppo- &
sés, Cette idée d'équilibre tirée des forces inertes de la matière, qui, placées d’un côté ou de l’autre d’une balance, en déterminent ou en fixent l’oscillation, ne pouvait s'appltquer à des forces morales ou vivantes, à des opinions décidées, à des sentiments énergiques ; et si l'on en obtenait quelques résultats, ils étaient si longtemps disputés, si chèrement achetés, souvent si équiveques, qu'ils ne pouvaient prendre aucun ascendant sur les esprits, et ne faisaient que jeter sur le gouvernement le ridicule qui toujours en France a poursuivi les (iers partis.
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751 PART. Il.
La modération envers les personnes, Ja modération dans la bonne ou la mauvaise fortune, sont des vertus; mais. la modération entre des Opinions opposées.n’est que de l'indifférence : c’est un..état contre nature pour des êtres intelligents qui veulent savoir et croire ; et la vérité n’est pas un juste milieu comme la vertu.
Vouloir rétablir, avec des indifférents et des tièdes, une société qui n'avait pu être renversée que par des frénétiques, était tenter l'impossible, et jeter quelques gouttes d'eau sur un vaste incendie. Ce système cependant séduisait des gens d’esprit, parce qu'il faut pour le suivre, même peu de temps, de l'esprit et de l’art, qu’il demande ‘de la finesse plutôt que de la force, et qu'il s’accommode à la mollesse des mœurs, à la faiblesse des caractères, au scepticisme des opinions, à la subtilité des esprits.
Le ministère lui-même ne comptait que faiblement sur ce faible parti, et nous en avons une preuve tout à fait curieuse dans la circulaire adressée, le 23 septembre dernier, à nos agents près les cours étrangères, pour éclairer celles-ci sur le résultat des dernières élections, lesquelles, à un petit nombre près, le ministère assure avoir été faites dans le sens de ses espérances.
Le ministre fait le tableau des trois partis qui divisent les chambres et Ja nation. Il ne craint pas de déroger à la gravité et à la dignité du style diplomatique, en employant, pour désigner les deux premiers, ces deux mots de l’argot révolutionnaire, ultra-royalistes, ultra-libéraux, et avoue que les premiers sont numériquement plus nombreux que les autres. (Le Courrier naguère a dit tout le contraire.) Il ressasse le reproche éternel fait :aux royalistes de regretter leurs priviléges, et sans doute aussi la dîme et les droits féodaux, et il ne dit rien des regrets du parti opposé de cet immense privilége que la révolution lui avait donné sur la vie et gro de tous les gens de bien, du droibultra-féodal de piller et de confisquer qu’il a si longtemps exercé, et de cette dîime d’or et de sang prélevée par ses décrets exterminateurs sur les personnes et les biens. il en vient au troisième parti, et pense :
a Que le parti des hommes amis de l’ordre et du repos, quoique le plus fort numériquement, n'aurait pas cependant partout l’avantage, parce qu'il n’agit jamais qu'avec timidité et modération; que ses allures sont tranquilles et modestes ; qu’il répugne à tout
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POLITIQUE. — SUR LES PARTIS
En
ce qui l’attire hors du cercle de ses affaires et de ses habitudes; qu’il ne concerte pas des plans, et ne forme pas de liaisons, parce que, pour exécuter les uns et nouer les autres, il faut de l’activité, du mouvement et des passions, tandis que la raison et la sagesse ne se passionnent jamais; qu'il est enfin, sous ce point de vue, un faible auxiliaire en des temps d’agitation, mais qu’à la longue ses dispositions prévalent sur les mouvements environnants, et ramènent dans leur lente sphère d'attraction tous les autres éléments. »
On n’a jamais rien écrit de plus faux en morale et de plus. pitoyable en politique.
Jamais ‘on n’a plus complétement avoué la faiblesse de son parti. La raison et la sagesse se passionnent comme l'erreur et le vice, et plus vivement encore; et le zèle du bien dévore les âmes fortes comme celui du mal enflamme les pervers. C’est précisément parce que la raison se passionne comme l'erreur, qu'il y a des passions dans les deux partis extrêmes, et qu’il n'ya au milieu, selon le ministère lui-même, que timidité, inertie, amour exclusif de ses intérêts et de ses habitudes, impuissance de concerter des plans, de former des liaisons, parce qu’il n’y a, dans ces opinions indécises, ni raison ni erreur, ou plutôt qu'il n’y a rien, parce qu'il y à à la fois erreur et raison qui se détruisent mutuellement. Telle est cependant la garantie de sa force et de ses succès qu’un ministre, qui nous reprochait de chercher des appuis au dehors, présente aux étrangers ; c’est en leur aäpprenant que son parti n’est qu'un faible auxiliaire qu’il s’excuse de ne pas en chercher ailleurs de plus puissants ; et, pour leur annoncer la fin prochaine et l'heureuse issue de l’agitation qui trouble la France et menace l’Europe, après s’être présenté luimême comme placé entre deux partis ardents, passionnés, actifs, il assure qu'à la longue les dispositions si calmes et si modestes de son parti prévaudront et ramèneront dans leur lente sphère d’attraction tous les autres éléments. C'est le propriétaire, qui, voyant sa maison en flammes, resterait les bras croisés, et dirait à ses voisins : « Ne craignez rien, le feu s’éteindra quand il aura tout consumé. »
Et quand le ministère fait si gratuitement les honneurs de ses adhérents, il faut bien se garder de croire qu'il n'y ait pas parmi
‘eux les vertus, les talents, le bon esprit, ies
bonnes intentions qui doivent distinguer de bons et loyaux députés. Ils ne le cèdent sur ce point à aucun parti, et la faiblesse, Finactivité, la timidité que le ministère Jeur ceproche, viennent uniquement de l’indé-
cision où il les tient sur un système qu’il ne
connait pas lui-même, et qui les met au-
jourd’hui aux prises, tantôt avec les royalis-
tes dont ils partagent au fond les sentiments, tantôt avec les libéraux auxquels peut-être ils devrontse réunir le jour d’après : système, si c'en est un, ambigu et équivoque, qui ôte toute assiette à l’esprit, toute décision au caractère, toute fermeté aux opinions; et je n’en veux d’autre preuve que la séance où l’on s’est occupé du rejet du régicide député de l’isère. Assurément le motif du rejet était urgent et décisoire : y eût-il eu dix fois plus d’irrégularité dans Pélection, il fallait Jaisser l'élu, et ne voir que le régicide ; et certainement les membres du centre r£ voulaient pas plus que ceux du côté droit siéger près de lui. Pour contenter tout le monde, on est allé chercher un vice de forme désavoué par un autre député de FEsère, et qu'assurément on n'aurait allégué contre aucune autre nomination ; et, malgré les réclamations les plus fortes, malgré l'évidence du danger d'ouvrir la porte à de nouvelles et honteuses discussions du même genre, s’il se présentait d’autres régicides plus régulièrement nommés, le centre a adopté un mode d'exclusion équivoque, du moins quant aux termes, et qui ne satisfait ni la loi, ni la conscience, ni l'honneur national, ni la majesté du trône.
Mais tandis que les ministres jouent ainsi ce jeu de bascule entre les deux partis, et qu'ils s’agitent sans faire un pas en avant, l’ordre public en fait beaucoup en arrière :
les scandales politiques et religieux se multiplient, l'opinion s'arrête élonnée et attend des guides; les bons se découragent, les méchants s’enhardissent; tout ce qui eût été aisé devient difficile, ce qui n'eût été que difficile devient impossible; et la France et l'Europe se demandent quand finira ce jeu de hausse et de baisse, cette vaine recherche d'équilibre, impossible entre le bien et le mal Ja raison et la folie, qui est tout ce qu’on peut imaginer de plus opposé à la
dignité comme à la stabilité d'un gouverne-
ment.
Mais on ne le garde même pas, cet équilibre; et comme en morale on déchoit bientôt
de la vertu lorsqu’on ne veut être qu’à demi vertueux, on tombe, en politique, dans Îles derniers-désordres, pour avoir voulu s’arrêter à moitié chemin, el les gouvernements ne peuvent pas plus rester stationnaires dans le bien que dans le mal. On a nommé un régicide pour député. Eût-on nommé en même temps dans un autre département le plus sage et le plus vertueux des hommes, croit-on que sa nomination eût fait équilibre à un si grand scandale? On a dit en plein tribunal : La loi est athée et doit l'être.
Quelle est la sentence de morale ou même le livre entier qui puisse compenser cet horrible blasphème ? On a destitué en foule des administrateurs, des magistrats, des militaires connus pour teur dévouement et
. Jeur fidélité; on en a placé un grand nombre
qui n'offrent pas, à beaucoup près, les mêmes garanties : où est l'équivalent? Et pourrait-on nous dire de combien, pour rétablir l'équilibre après une pareille baisse, lès fonds politiques ont haussé, ou, pour parier sans figure, quelles mesures prises dans l'intérêt de la royauté ont pu rassurer ses amis contre le danger de mesures contraires?
Et quand on pourrait en alléguer quelqu'une, il est évident que ce mélange de bien et de mal, de coups frappés sur tes amis de la royauté et sur ses ennemis, quelquefois du bien individuel fait en compensation d’un -mal général, et des actes de sagesse et de bienfaisance publiques offerts en expiation de scandales publics, ne compensent rien, n'expient rien, et ne prouvent qu’une indifférence coupable sur le bien et sur le mal.
Eh! grand Dieu t qu'est-ce qui peut faire équilibre à ce torrent de doctrines abominables, de btasphèmes, d'appels au massacre, au pillage, à la révolte, à tous ces écrits dictés par la sottise, et capables de faire rétrograder la raison humaine jusqu’à la barbarie, ou inspirés par une rage désespérée, pour enflammer tous les cœurs de fureur et de haine, à tous ces libelles que Paris vomit sur la Prates et sur l’Europe comme une lave brûlante, et dont l’administration publique expédie tous les jours cent mille exemplaires? Est-ce la liberté légitime de la presse, ou la licence la plus effrénée, que les lois ont voulu protéger? N'y a-t-il plus en France de magistrats pour accuser les coupables, et l'administration ne peut-elle plus trouver de jurés pour les punir? Est-ce pour employer quelques rentes du grand-livres
4 “PÉTAES
ou pour avoir en ses mains une caution de sagesse, que le gouvernement a soumis leurs auteurs à de si forts cautionnements?
‘Quel est le ministre chrétien, ou seulement
honnête homme, qui ne sente sa conscience accablée du poids d’une pareille responsabilité? J'en parle sans amertume et surtout sans envie; mais s’il me fallait être le témoin passif ou l'instrument obligé d’une si affreuse dépravation, s’il me fallait protéger de toute la puissance de l’administrateur la publication de pareilles horreurs, jeter ainsi de mes mains tant de matières inflammables sur l'incendie, propager tant de sophismes et d’erreurs pour égarer les esprits, tant de licence, de haines et d’impostures pour corrompre les cœurs, à ce prix... je refuserais un royaume.
Et qu’on ne dise pas que les journaux opposés jouissent de la même liberté. Ce n’est pas de la jouissance de la liberté, mais de l’abus qu’on en fait, que la société a droit de demander compte. Si les journaux dont on parle ont attaqué les personnes dans les actes publics de leur administration, qu’elles se défendent, ou plutôt que leur conduite publique les défende. Et puis quel est l'homme en place qui oserait mettre sa tranquillité personnelle, ou même sa considération publique, en parallèle avec la royauté, la religion, la morale, l'ordre public? Mais ces journaux ont-ils attaqué ces premiers garants de notre sécurité, et à ce titre les premiers objets de nos respects? Voilà la question; et s’ils ont propagé des doctrines dangereuses, s’ils ont semé le désordre, qu'ils soient les premiers à en recueillir le châtiment.
D est temps de sortir d’un système dont on s’est applaudi peut-être parce qu'il ne conteutait aucun parti : car c’est une illusion assez commune de croire qu’on garde un juste milieu, parce qu’on est également en butte à des partis opposés. Qu'est-ce que cela prouve? Les uns trouvent que vous ne faites pas assez de mal; les autres, que vous ne faites pas tout le bien que vous pourriez faire. Mais il ne faut faire aucun mal, s’il est possible, et faire le plus de bien qu’il se peut; et pour réduire tout à des termes précis, la monarchie est le bien et le salut de la société, la démocratie en est le mal et la ruine; et il faut dans un Etat monarchique
PART. II. POLITIQUE. — SUR LES PARTIS
et le plus de monarchie et le moins de democratie qu’il est possible.
La France qui, après la terreur et le Directoire, n’était plus rien, pas même une république, la France était abîmée. Il s’éleva un de ces hommes nés pour gouverner un Etat sans mœurs, sans lois, sans gouvernement, pour gouverner l'anarchie, et il la
détrôna, suivant l’heureuse expression de
mon illustre ami M. de Fontanes. On fut étonné des ressources qu'il trouva, et il fit époque. Mais, né pour renverser et non pour établir, il abusa de ces ressources, et voulut faire une époque de puissance et de gloire, et non de sagesse et de bonheur. Son terrible et brillant despotisme s’abima à son tour, et ne laissa que la démocratie militaire qu’il avait élevée, et des éléments ou plutôt des débris de démocratie civile qu’il avait dispersés.
La légitimité renaissante fut assezheureuse, au premier moment, pour prévenir la réunion de ces deux démocraties, réunion que Bonaparte avait empêchée avec un soin qui avait été celui de toute sa vie sur le trône. Après Je licenciement de l’armée, le roi n’eut à combattre que la démocratie civile, qui s’était ranimée à la restauration, comme le serpent engourdi aux rayons du soleil, On crut en prévenir le danger en la constituant, et, comme il arrive quelquefois en médecine, on administra le poison comme remède.
Mais la dose fut trop forte; et aujourd'hui qu’elle a pris un plus grand accroissement, la démocratie civile aspire ouvertement à relever la démocratie militaire, pour s’y réunir. La mixtion de ces deux substances produirait par la fermentation, comme certaines combinaisons chimiques, une détonation qui retentirait dans toute l’Europe.
C’est ce danger que les ministrès doivent avoir sans cesse devant les yeux, La monarchie serait abîmée dans cette explosion, et peut-être toutes les monarchies. Et qui oserait dire qu'après tant de leçons méprisées, d'occasions manquées, de ressources follement dissipées, du milieu de tant de confusion et de bouleversement, il pût encore Sortir un génie réparateur qui osât ne pas désespérer d’une société ubimée, et chercher un point d'appui sur ces terres si remuées, devenues incapables de consistance, et qui ne laisseraient voir partout que d'effroyables précipices? (Bossuer.)
LS