‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 141 sur 306 · PART. IL POLITIQUE. — SUR LES INQUIETUDES PUBLIQMES · texte numérisé non relu

PART. IL POLITIQUE. — SUR LES INQUIETUDES PUBLIQMES

plus saints, prennent tous les caractères d’une passion. Cet état passionné, particulier à certaines formes de gouvernement, et plus encore au caractère de certains peuples, n’est en soi ni un bien, ni un mal, qui dépende des hommes ; c’est une nécessité naturelle qu’il faut subir. Un gouvernement représentatif doitse résigner à vivre avec des factions, et au milieu des passions, comme on se résigne à vivre avec des infirmités de naissance, ou plutôt il doit gouverner les factions elles-mêmes, non avec passion, mais par des passions : opposer la passion du bien à la passion du mal, maîtriser les factions qui veulent détruire, par la partie nombreuse qui veut conserver; et pour comprimer la faction des gens à projets et à spéculations, se mettre à la tête de la nation des gens à propriétés , et craindre, surtout, de confondre des oppositions fondées, quaique animées, avec des résistances furieuses et des desseins hautement criminels.

C'est l'exemple que nous donne l’Angleterre. Toujours aussi il y a eu des factions, et jamais, peut-être, il n’en avait paru de plus obstinée et de plus dangereuse que celle qui la tourmente ence moment. Mais le gouvernement s’est mis à la tête des propriétaires, etavec ceux-là, il lutte jusqu’à présent, avec avantage, contre la faction des factieux, la seule que doive redouter un gouvernement.

L'idée de propriété, essentiellement conservalrice, nous amène naturellement à notre loi des élections, où la propriété a été si mal partagée, à cette loi, cause’ féconde des dangers du gouvernement, et des inquiétudes réelles de la nation; non qu’elle crai-

gne qu’on ÿ touche, mais parce qu’elle craint,

au contraire, qu'on n’y touche pas, et qu’elle regarde, comme un devoir rigoureux au gouvernement, d'y faire les changements reconnus indispensables qu’il a annoncés. Si les orateurs du côté gauche de la chambre connaissent une opinion publique, et une nation qui s’alarme de toute proposition tendant à modifier cette loi essentiellement destructive, nous, avec le même droit d'interpréter l’opinion publique, et je crois, avec autant de connaissance des sentiments de la nation, nous connaissons une opinion publique, très-respectable, et une nation très-nombreuse, qui s’alarment des conséquences prochaines de cette loi, et qui voient dans son maintien, telle qu’elle est, la ruine de toutes les libertés, de toutes les

égalités, de toutes les propriétés, de toutes les sociétés, la ruine de tout.

Quand on propose dans la chambre de toucher à cette loi, la diseussion paraît à ceux qu'elle y a portés, dégénérer en personnalités, et ils se plaignent qu’on les désigne. La réponse est facile, c’est celle qu’un membre des communes d'Angleterre faisait, il y a quelques jours, dans une circonstance semblable, aux membres de l’opposition, et peut-être celle que nos adversaires nous feraient à nous-mêmes, sans que nous eussions droit de nous plaindre. « Messieurs, »

disait cet Anglais, « je reconnais avec sincérité que vous êtes des hommes pleins d'honneur, de vertu et de talent; vous avez toutes les qualités sociales, vous êtes bons fils, bons époux, bons pères, bons amis; mais vous n'entendez rien au gouvernement. » Et je suis tout à fait de son avis.

Les orateurs de notre opposition croient triompher, en se plaçant sur Île terrain des intérêts. « Voyez, » disent-ils aux ministres, « de quel côté sont les hommes intéressés à la ruine de nos institutions actuelles?» Si l’on cherchait bien, on trouverait dans un des côtés de la chambre, comme dans l’autre, de ces intérêts dont on veut parler, et peut-être de plus grands intérêts, et l’on compte dans les rangs des libéraux, de grands noms, et de grandes fortunes, que la révolution n'a pas respectées, comme on compte dans les rangs opposés, des hommes que la révolution n'a pu atteindre ni dans leurs personnes, ni dans leurs fortunes. Et puis, si la révolution a maltraité quelques intérêts, la Restauration en a nécessairement dérangé quelques autres; et quand ces intérêts dérangés reposent sur des chances que l'imagination étend à son gré, les regrets sont sans bornes comme étaient les es- Pérances. Qu'on ne s’y trompe pas, dans l’état actuel de la société, les doctrines sont tout, les intérêts, rien; parce que les doctrines sont générales, et les intérêts sont privés. Sans doute, ces intérêts privés sont torts, quand ils luttent les uns contre les autres ; mais ils sont bien faibles contre l’intérêt public, qui est tout dans les doctrines. Malheur au gouvernement qui a pour lui les intérêts privés, et contre lui les doctrines publiques ! Bonaparte en a fait l’expérience, et tous les usurpateurs, jusqu’au plus heureux. de tous, celui qui, en 1688, détrôna son beau-père, ont vu s’élever contre cux ces mêmes intérêts qui les avaient

élevés eux-mêmes. Qui habet aures audiendi,

audiat : et si Guillaume n'avait eu pour lui

que les intérêts qui l'avaient porté, et que ces mêmes intérêts n’eussent pas eu l’art et le bonheur de se fondre, tant bien que mal, dans la salutaire doctrine de la légitimité, bien moins affermie en Angleterre qu’elle ne l’est en France, cette usurpation aurait passé comme toutes les autres. Beaucoup de gens, négligés dans leurs personnes, ou maltraités dans leurs intérêts par Bonaparte, le haïssaient cependant moins que bien d’autres, qu’il avait comblés de biens et d’honneurs, parce que ceux-ci ne voyaient en lui que leur irtérêt particulier, et que ceux-là voyaient dans son gouvernement un principe de doctrine monarchique. C’est précisément ce qui a trompé ceux qui ont cru qu’il suffisait, pour être partisan des Bourbons, d’avoir haï Bonaparte, ou d'avoir aimé Bonaparte, pour être leur ennemi. C’est qu’une doctrine vraie contente, et met au repos tous les esprits, tandis que des concessions faites aux intérêts des uns, sont des sacrifices arrachés à l'intérêt des autres ; c’est que les doctrines publiques n’ont plus rien à demander quand elles sont recennues, et que les intérêts privés sont insatia- Dies." : Lu

Après tout, il y a dans notre chambre des hommes qui heïssent la révolution, ou plutôt qui la méprisent. Il y en a d’autres qui Ja bénissent, et la regardent comme une ère de bonheur public, un peu défigurée, il est vrai, par quelques étourderies et quelques erreurs, comme, par exemple, celles de 98, mais qu’on ferait bien plus sage, et tout aimable, si on la recommençait : il en est d’autres qui ne l'aiment ni ne la haïssent, et qui n’y pensent plus, parce qu’ils la croient finie dans les esprits, dès qu’elle ne se montre plus sur les places publiques : c’est au gouvernement à choisir entre eux, et le choix est pour lui comme pour nous, d’un grand intérêt, car de ce choix dépend notre salut à tous, ou notre ruine, et peut-être le salut ou la ruine de l’Europe et de la civilisation.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement peut se reprocher à lui-même toutes les inquiétudes publiques dont le principe n’est pas dans des choses indépendantes des volontés humaines ou inaccessibles aux efforts hu-

mains. Cependant, il n'existe, ce gouverne-

ment, que pour assurer aux hommes qui sont soumis aux lois, la jouissance paisible

PART, IL. POLITIQUE

: de ce qu’ils ont reçu ou légitimement acquis.

Gouvernement et sécurité sont synonymes, comme soleil et lumière , et comme il n’y a pas pour nous de sécurité sans gouvernement, an peut dire que là où nous ne trouvons pas la sécurité que nous doit l’autorité, nous ne saurions voir de gouvernement.

C’est pour donner aux gouvernements les moyens de la maintenir, et de dissiper toutes les inquiétudes des gens de bien, que nous mettons à sa disposition et une portion de nos biens, et une partie de nos enfants;

-et, lorsqu’après de si douloureux sacrifices,

faits sans murmurer, fous éprouvons des inquiétudes sur notre existence sociale, et que nous ne trouvons pas dans le présent des gages de durée; que nous y trouvons, au contraire, des indices de désordre et des pressentiments de malheur, nous pouvons, comme particuliers, nous devons, comme hommes publics, demander au gouvernement un compte moral, si j'ose le dire, de l'emploi qu’il a fait des moyens que nous lui avons donnés, bien différent du compte matériel, qui se résout en chiffres, et s'imprime dans de gros volumes. Hélas! les gouvernements peuvent si peu jour notre bonheur domestique ! il est, pour chacun de nous, tant d’autres inquiétudes qui naissent de nos affaires, de notre santé, du sort de nos familles, inquiétudes que le gouvernement ne saurait dissiper, auxquelles il ajoute, plutôt par les privations qu'il nous impose, qu'il dait se regarder lui-même cowme coupable d’injustice et de cruauté, lorsqu'il nous livre à des inquiétudes publiques, et à celles qu’on avoue et à celles qu’on n’avoue pas, et dont ceux que leur position et leurs relations mettent à portée de les connaître, mesurent l'étendue et la

gravité.

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