PART. IL POLITIQUE. — SUR LES SUISSES
d'hui tout est changé à cet égard : les Suisses, surtout, sont déchus de l’ancienne affection de nos philosophes. Dans un temps, iis en voulaient pour ministres, et nous en avons eu dont il nous souviendra Jongtemps; aujourd’hui ils n’en veulent plus, même pour soldats. !ls ne voyaient de liberté que dans l’heureuse Helvétie, et ses enfants ne leur paraissent plus dignes de défendre notre liberté.
Il faut bien le dire, puisque l'intérêt de ma cause rend cet aveu nécessaire : la France, par l'effet de la révolution, n'est pas devenue plus forte, elle est devenue plus menaçante, comparée à ce qu’elle était autrefois ; var la force des Etats ne s’évalue que par comparaison.
Je ne parle pas de ses frontières marilimes, dégarnies de leurs forteresses flottantes, qu'elle ne peut plus même recouvrer cu rétablir, tant qu’elle n’aura pas de grandes colonies pour exercer ses malelots et occuper ses bâtiments.
Je ne parle pas même de quelques places fortes de sa frontière du Nord, ou de quelques villages de celle de l'Est, cédés à l’AIlemagne ou à la Suisse. Si l’on compte les pertes, il faut compter aussi les acquisitions, et la domination française s’est agrandie d’une province de l’intérienr, dont la conquête faite sans combat et sans gloire par l’Assemblée constituante sur un souve-
rain désarmé, est la seule qui nous soit
restée.
Il faut considérer la France avant la révolution, et la France telle que la révolution l’a faite.
Du côté du nord, la France était limitrophe de pays soumis à la domination autrichienne ; il semblerait, au premier coup d'œil, qu’elle aurait gagné au changement qui s’y est opéré, et en vertu duquel les fertiles provinces des Pays-Bas ont passé aux mains d’une puissance moins capable que l'Autriche de les défendre.
Mais il s’en faut bien qu’il en résulte pour nous, pour les temps à venir, une plus grande sécurité. Loin de chercher à s’agrandir sur nous de ce côté, l'Autriche aspirait depuis longtemps à se débarrasser de cette colonie de terre qu’elle ne pouvait, à cause des priviléges de ses habitants et de son éloignement, gouverner qu'avec peine et défendre qu'avec perte. La maison qui possède aujourd'hui les Pays-Bas aspirera au contraire à s'étendre; l’un tendait à s’en re-
tirer, l’autre tendra naturellement à les agrandir. La différence est immense, sans compter que telle autre puissance qui se serait opposée à l'agrandissement de l’Autriche, et même à sa retraite des Pays-Bas, pourrait un jour favoriser les vues ambitieuses d’une maison moins redoutable. Ce ne sont pas des dangers présents, il s’en faut bien, mais des dangers éloignés, et qui nous, donneront le temps de réparer nos pertes et de nous préparer à la défense.
À l'extrémité opposée , l’Espagne, la belliqueuse Espagne, agrandie peut-être un jour du Portugal, deviendra pour nous un redoutable voisin, parce que, quel que soit le succès de la lutte qu’elle soutient en Amérique, plus tard si elle réussit, plus tôt si elle succombe, ce peuple que nous sommes allés si imprudemment tirer de son sommeil, se repliera sur lui-même et développera les germes d'activité que notre séjour et notre exemple ont ‘déposés dans cette contrée si favorisée de la nature. Alors, et par une suite nécessaire, sa population, jadis presque fabuleuse, accrue avec le travail et les subsistances, s’échapperait par le seul point qui lui soit ouvert, et l’on pourrait, dans un siècle, peut-être dire comme Louis XIV, mais dans un autre sens : «Il n’y a plus de P;rénées. »
Bu côté de l’est et de l'extrémité de lAIsace, à celle de la Provence , la France touche à la Suisse et aux Etats de la maison de Sardaigne, deux puissances, dont l’une est notre amie constante et nécessaire, et l’autre, habituellement notre alliée, a quelquefois cédé à des considérations d'intérêt momentané, en devenant contre nous l’auxiliaire de la maison d'Autriche, mais qui aujourd'hui, agrandie et mieux limitée, placée sur notre flanc, peut devenir pour nous un ennemi plus redoutable, pour nos ennemis un allié plus utile.
Cependant, au delà des Pays-Bas, au delà de la Suisse, au delà de la Savoie et du Piémont, se trouvent et se trouveront toujours la puissante confédération germanique et l’Autriche qui de droit ou de fait en sera le chef et le moteur, et comme la Belgique elle-même en fait aujourd'hui partie, la France, sur cette longue frontière de l’ouest à l’est et du nord au midi, n’est séparée de l'Allemagne que par la Suisse et les Etats de la maison de Savoie.
Mais celie confédération germanique, autrefois république de princes, d’évêques ;, d'abbés, de villes, aujourd'hui république
de rois, n'offre plus à notre pohtique, si j'ose le dire, autant de joints ; car c’est une chose remarquable, que nos imprudentes agressions ont fortifié plus qu’affaibli tous les peuples chez qui nous avons porté nos armes ; les petits Etats d'Allemagne, les uns évanouis, les autres devenus plus puissants, n'ont plus le même besoin de notre appui, ou en cherchent d’autres que favorisent des alliances domestiques, et il faut convenir aussi que notre alliance se présente aux autres peuples avec des souvenirs qui n’ont rien de fraternel, ou des doctrines qui ne sont pas rassurantes.
Mais la Suisse, entrainée aujourd’hui par le tourbillon général des mœurs, des intérêts, des opinions nouvelles, et régénérée à notre manière par une constitution qui a besoin de l’appui des hommes, en attendant la sanction du temps, la Suisse ne doit plus, comme autrefois, exclusivement compter sur la renommée de ses antiques et pacifiques vertus pour faire respecter sa neutralité ; elle a besoin, plus que jamais, de s’appuyer sur une des grandes puissances dont elle est limitrophe; et, au sortir de l’alliance aver la France, elle tombe tout naturellement dans celle de l’Allemagne, avec qui elle a une langue et une origine communes.
La France, il v a quatre siècles, gouvernée par le cabinet et non par la tribune, saisit habilement l’occasion que lui offrait la rupture des petits cantons avec la maison d'Autriche. Déjà, à cette époque , il y avait de get esprit qui exagère les torts des souverains et les griefs des peuples. Les cantons confédérés furent , dans ces temps reculés, un premier foyer de démocratie, eomme l'ont été plus tard les Provinces- Unies des Pays-Bas, et plus récemment encore les Etats-Unis d'Amérique. La France, qui n’a été étrangère à aucune de ces créations, devait plus tard en recueillir les fruits : ils ont été amers ; mais la France en a du moins retiré l’avantage d’une étroite et honorable ailiance avec les cantons helvétiques ; alliance dont les liens, jusqu’à la révolution, n’ont été que bien rarement interrompus, et seulement lorsque nos malheureuses guerres d'Italie des xv° et xvi* siècles avaient mis les intérêts de la France en conflit avec ceux des Suisses. La Suisse n'avait donc ou ne croyait avoir rien à craindre de la France, tandis que d’anciennes traditions devenues populaires, avaient conservé la mémoire de la tyrannie des archi-
dues. Aujourd'hui tout est changé : nous
avons envahi, ravagé et régénéré la Suisse ; elle a conservé un souvenir un peu plus présent, de l'invasion du Directoire , et des extorsions de ses agents, contre l'archiduc Albert, et les noms illustres des Steiguer et des d’Erlach lui ont fait oublier l’histoire moitié fabuleuse de Guillaume Tell. On ne sait pas combien les amis que Ja France y a conservés ont eu de peine à vaincre la répugnance des peuples à s’enrôler sous nos drapeaux.
La Suisse serait donc l'alliée de l’Allemagne, si elle cessait de l’être de la France, et déjà elle a été invitée à se joindre à la confédération germanique.
Mais si la Suisse faisait jamais partie de l'empire germanique, les Etats du continent de la maison de Sardaigne voudraient en vain rester isolés de cette puissance, qui la presserait de tous les côtés; elle serait infailliblement entraînée dans ses eaux, elle qui a toujours redouté l’Autriche, avec qui elle a eu d’anciens démêéiés au sujet des fiefs impériaux, et peut en avoir de nouveaux à cause de son acquisition de l'Etat de Gênes.
Alors la France serait ceinte de l’un à l'autre bout, de Dunkerque à Strasbourg, et de Strasbourg à Nice, et dans une immense étendue de frontières, par une seule et même puissance à qui elle aurait cédé par sa faute, et cédé sans combat, deux postes avancés qui éloignaient l’ennemi du corps de la place. Cette position est sans exemple ; nous affaiblir sur ce point serait sans excuse, et à supposer que dans une guerre entre la France et l’Allemagne, la Suisse, devenue puissance militaire, ne pût pas avec ses propres forces garder cette neutralité qu’elle avait jusqu’à présent défendue sans aucune force, il serait avantageux pour nous et pour elle, que nous puissions ensemble défendre ou occuper sa frontière orientale , et le fleuve ou les hauteurs qui la séparent de l'Allemagne.
Si la France pouvait méconnaître le prix de l'alliance de la Suisse, un système différent de défense, et moins avantageux, naftrait de la fausse position où elle se serait volontairement placée. Nous avions des places fortes, même contre la Savoie; il nous en faudrait contre la Suisse, devenue province allemande, et la Suisse s’armerait contre nous quand elle ne serait pas armée aour nous et ayec nous.