‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 154 sur 306 · PART. II. POLITIQUE. — SUR LES SUISSES · texte numérisé non relu

PART. II. POLITIQUE. — SUR LES SUISSES

Aujourd’hui que le systéme des places fortes, quelque temps abandonné, reprenü faveur, au moins pour les grandes places, 1!

faudrait en construire ou en établir dans des provinces presque entièrement commandées par les montagnes qui nous séparent de la Suisse. Cette dernière circonstance ne nous permettrait pas même de les construire sur le bord extrême de notre territoire, comme dans les plaines du nord, il faudrait se reculer dans l’intérieur et abandomner aux premières incursions de l’ennemi une grande partie de ces belles provinces. Ainsi nous aurions changé une force vivante contre une force morte, et des hommes d’une fidélité inébranlable contre des murailles toujours forcées quand elles sont attaquées. Sans doute alors on n’alléguerait pas de motifs d'économie, et nous aurions, par une imprudente parcimonie, subi la nécessité d’une énorme dépense pour en éloigner momentanément une plus petite. Quoi qu'on puisse alléguer pour éloigner les Suisses, on ne se place pas volontairement dans cette fausse position à laquelle il ne faudrait pas consentir, même après vingt ans de guerre malheureuse.

Ici, je laisserai parler un de nos meilleurs écrivains stratégiques, M. le général Matthieu Dumas, dans son Histoire militaire de la Révolution. Il parle de l'invasion de la Suisse par le Directoire.

« Quels que soient les reproches qu’on ait pu adresser aux habitants de la Suisse, ils ne pouvaient être assez graves pour contenir l'indignation qu’éprouva toute l’Europe lorsque, sous les prétextes les plus dérisoires, au nom de Ja liberté dont on allait violer l'asile, sous l'apparence d’une protection mensongère, le Directoire brisa les nœuds de l'alliance perpétuelle, renversa des gouvernements vantés par leur sagesse, qu’attestaient le bonheur et l’aisance de tous les citoyens ; lorsque l’on vit d’odieux proconsuis s'emparer des caisses publiques, envahir les propriétés particulières, porter le fer et le feu chez un peuple de pasteurs, et ensevelir sous les décombres l'égalité et la démocratie, avec les seuls hommes qui aient réellement professé la liberté dont ces sycophantes se disaient les apôtres.

« Toute l’Europe demanda où s’arréterait donc la révolution française? Quel pays tenterait moins sa cupidité, que ces contrées agrestes qui, malgré l’industrieuse activité de ses habitants, ne pouvaient pourvoir à leur subsistance ? ..,..... » Et il ajoute :

Quelle fidélité plus éprouvée que celle qui avait permis de laisser sans défense toute une frontière, ou plutôt qui la faisait considérer comme mieux défendue par l’inaltérable fidélité de ces loyaux alliés, qu'elle ne l’eût pu être par une triple ligne de places fortes ?

Et ne dites pas que nous pouvons être alliés de la nation hélvétique sans prendre ses enfants à notre service, que tous nos alliés ne nous imposent pas la même condidition, ete., elc. Nous avons pour alliés tous les peuples avec qui nous ne sommes pas en guerre; mais nous n’avons d'amis que les Suisses, parce qu’il n'y a pas un autre peuple dont j'alliance avec nons ne soit pas subordonnée à des circonstances narticulières, ou ne puisse changer avec elles, tandis que notre alliance avec la Suisse est à l'abri de tous les événements, et qu’elle est fondée sur des services ou plutôt sur des besoins réciproques, invariables, comme Ja nature même.

La Suisse, peu étendue et peu fertile, sans commerce et sans colonies, mais trèspopuleuse dans les petits cantons qui ont conservé des mœurs, et dans les grands qui ont un peu trop peut-être étendu le régime des manufactures ; la Suisse ne peut garder, nourrir ou occuper tous ses enfants. Elle les pousse donc au dehors comme une colonie nomade, qui se disperse dans les diverses contrées pour y exercer des professions mécaniques ; et une partie nombreuse de cette population errante se dirige vers la France, où elle se perd dans noire immense population, comme un faible ruisseau dans l'Océan. Nous en employons la plus grande partie dans notre service militaire ; mais dès que nous n’en voudrons plus, d'autres puissances sont toutes prêtes à profiter de nos fautes et à-s’enrichir de nos perles; et la première condition de leur nouvelle alliance avec tes Suisses sera de les prendre à leur service.

EH y avait ou il y à encore, il est vrai, quelques troupes suisses au service d’Espagne, de Naples, de Hollande, de Sardaigne, même à celui du Pape : mais ces troupes servaient, du moins pour la plupart, en vertu d'engagements individuels et non en vertu d'aucune capitulation. La Suisse n’a point d'alliance naturelle avec des Etats éloignés, ni d'alliance défensive avec des Etats trop faibles. Elle ne peut réeilement en contracter qu'avec la France ou avec l'Allemagne, les seules puissances qui puissent l’attaquer ou la défendre; mais il y a cette différence

à l'égard de la France, que Ja Suisse en couvre par son alliance le cœur et le centre, ou la découvre par son inimitié, et la prend, pour ainsi dire, en flanc et dans sapartie la plus accessible ; au lieu qu’elle ne touche à l'Autriche que par ses extrémités, et des pays que leur âpreté toute seule défend de l'invasion, ou dont elle favorise la défense militaire.

Ainsi, et c’est sous ce point de vue, qu'une politique éclairée doit considérer le service des troupes suisses en France. Elles sont proprement une garnison de barrières que Ja Suisse fournit, et que la France paye pour l'avantage des deux Etats ; et toutes les petites jalousies, et toutes les grandes passions qui animent certains esprits contre ces braves étrangers, et tous les motifs qu’on avouc et tous ceux qu’on n’avoue pas, doivent reculer devant des considérations politiques d’une si haute importance aujourd’hui, sur-

tout, que la populeuse, Allemagne, plus re-1

doutable parce qu’elle a été mieux avertie! 4... et de safaiblesse et de saforce, réunie sous un! système de confédération plus offensif, parce ® qu'il est moins féodal, trouverait au besoin,

dans sa république de rois, la stabilité de la monarchie et les passions de la démo:

cratie. ne, ” Je sais que le tableau de la situation périlleuse où pourrait se trouver la France, st elle avait l’imprudence d'écouter de perfides conseils ou de se laisser aller à des opinions peu réfléchies, et de donner la Suisse à ses rivaux, fera sourire de pitié de jeunes courages qui, l’imagination encore pleiné du souvenir de nos triomphes, croient la France invincible, même après qu'elle a été vaincue. Ces nobles et brillantes illusions que les arts, dans ce moment, exagèrent jusqu’au ridicule, et quelquefois jusqu’à la férocité, doivent être entretenues avec soin par les gouvernements, et figurent très-bien dans l’ordre du jour de l’armée, la veille d’une bataille, ou dans le bulletin du lendemain d’une victoire; mais la politique, qui se sert au besoin de cet enthousiasme guerrier, ne néglige pas pour cela les moyens que la prudence indique pour rendre moins nécessaires les miracles de la valeur. Elle sait qu'aujourd'hui, plus que jamais, les peuples se battent, et à nombre égal, parce que le fort vient au secours du faible, et à forces égales, puisque tousles peuplesontles mêmes ordonnances militaires, et que, dif- ‘férents les uns des autres sur les moyens constitutionnels d'assurer chez eux le bon

ordre et la paix, ils sont unanimes sur les moyens de se faire entre eux la guerre. Le génie même est devenu un bien commun depuis qu'il a été écrit, et on peut dire enrégimenté sous son nom dans les traités et les corps de génie militaire, où chacun peut lire et apprendre les inspirations soudaines de Turenne et de Condé.

Il n’y a qu’un accès de délire, produit par quelque cause politique ou religieuse, qui puisse donner à un peuple une force excessive et disproportionnée à celle de tous les autres. Ce délire, nous l'avons usé, et nous devons craindre de le retrouver ailleurs et contre nous, plutôt qu’espérer de le faire revivre chez nous ; hors de là il n’y a point de peuple en Eurone, à commencer par nous, qui ne compte autant de revers que de triomphes. Ce n’est pas, je le répète, aux illusions d’une confiance présomptueuse, qui semble être le caractère des peuples ignorants et barbares, que la politique confie la destinée des Etats : les Grecs chantaient encore leurs victoires sur les Perses, quand ils furent si facilement subjugués par les Romains.

Il ne s’agit donc pas ici d'économie, pas même d’égoisme national. Les Suisses sont Français, Français naturalisés; Car si un particulier est naturalisé par des lois, un peuple se naturalise par une alliance non interrompue, des besoins réciproques, des services constants et fidèles, et une fraternité d'armes et de paix qui leur a fait si longtemps manger lemême pain etmêler leur sang dans les mêmes combats. Sans doute leur service coûte quelque argent à l'Etat ; mais il en épargne bien plus aux familles qui ont moins d'hommes à fournir, et par conséquent moins de remplasants à acheter.

Je le disais en commençant : la France, relativement à ses voisins, et en comparant son état ancien à son état présent, la France,

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