I. POLITIQUE. — HOMMES DU 21 JANVIER
ments aveugles d’une puissance qui se joue de nos espérances et de nos projets, et qui fait servir à l’ordre immuable de sa justice le désordre de nos jugements? La peine poursuit le coupable, dit-on communément ; serait-ce done ici le coupable qai poursuit la peine, et ceux que l’on veut rappeler en France y seraient-ils ramenés malgré nous et malgré eux, comme ces malheureux que la justice humaine renvoie sur le lieu du délit pour y subir la peine de leur crime, et y donner l'exemple de leur châtiment ?
Je ne sais, mais je suis épouvanté de cet aveuglement, j'ose dire surnaturel, qui leur fait repousser l’indulgence comme une injustice, et regarder comme une peine la seule mesure qui pûüt les soustraire aux justes vengeances de la société prête à leur demander compte, et d’un premier forfait, et d’un premier pardon, et d’une dernière et irréparable trahison. Si telle est leur irrévocable destinée, nous à qui il n’est pas donné d'en connaître l'instant fatal, efforçons-nous de le retarder ; plaçons-nous encore une fois entre eux et la patrie dont ils osent affronter les regards et braver les douleurs. Qu'ils méconnaissent, s’ils veulent, nos intentions ; puissent-ils jamais ne justifier nos pressentiments ! » :
On a donc prononcé un sursis indéfini au bannissement de ces mêmes hommes qui ont refusé à leur roi, au juste couronné, un sursis de quelques jours à une condamnation à mort! Je défie qu’on trouve dans aucune histoire et chez aucun peuple un plus douloureux rapprochement. L’imagination la plus fertile en hypothèses ne saurait en imaginer le motif; et, ministre du roi, et surtout ministre de la justice, j'aurais mieux aimé, suivant le mot de l'Evangile, être jeté à la mer avec une pierre au cou, que de donner à la société un si grand scandale, un scandale tel que je ne crois pas que rien de semblable ait été vu dans aucune société ; et, après le meurtre du roi lui-même, le sursis indéfini au bannissement de ses meurtriers me paraît l'événement le plus monstrueux dont nous ayons été les témoins ou les victimes ! Horrible inconséquence ! si ies hommes du 21 janvier avaient usurpé à la fois les fonctions d'accusateurs, de té:
moins et de juges pour trainer à l'échafaud le particulier le plus obscur, le vagabond sans feu ni lieu, et qui n’aurait été réclamé par qui que ce soit, aucune voix nese serait élevée en leur faveur, et l’autorité n'aurait
pas osé leur prêter son appui. Est-ce donc Cÿ
parce qu'ils ont usurpé ces mêmes fonctions pour condamner un roi, qu'ils paraissent dignes d'intérêt, de l'intérêt même du gouvernement royal, et faut-il violer toutes les lois, insuller à toutes les bienséances, braver l’honnèêteté publique pour leur épargner le supplice de vivre et s'ils veulent avec leurs familles, partout ailleurs que dans le pays qu’ils ont déshonoré et livré à tous les fléaux de la désolation et de la conquête ? é
Et n'est-il pas en effet bien extracrdinaire que l’on regarde comme une peine expiatoire du plus grand des forfaits, l’obligation qu'ils auraient dû s s'imposer à eux-mêmes d'aller partout ailleurs qu’en France vivre au milieu des peuples chez qui ils retrouvent les mêmes lois, les mêmes mœurs, la même manière de vivre, le même climat et jusqu’à leur propre langue, et où ils trouvent de plus lPavantage inappréciable de vivre inconnus; et ne dirait-on pas que les hommes bannis de France en Suisse, en Allemagne, en Belgique, et pour quel crime!
sont autant d'Ovides bannis de la cour d’Auguste, au milieu des Scythes, pour quelques galanteries, et qu’ils ont le droit de nous envoyer des Tristes? Et lorsqu'ils ont conservé tous leurs biens, lorsqu’en les laissant en France sous la sauvegarde des lois, ils sont encore citoyens s'ils ne sont pas habitants, il leur sied bien de regarder Comme un supplice insupportable la néces- sité de vivre ailleurs que là où ils sont vus avec horreur, et cela dans un temps où la moitié de l'Europe se transporte volontairement dans l’autre moitié, et où l’on ne voit partout que familles honorables et hommes vertueux qui désertent leur propre patrie pour aller dans d’autres pays vivre étrangers et voyageurs!
Et quel motif encore aliègue-t-on pour les rappeler au milieu de nous; et lorsque les lois punissent de mort, à lafleur de l’âge et de la santé, l’homme qui, dans un accès de passion haineuse ou jalouse, ou pressé par le besoin, a attenté à la vie de son semblable, quel tendre intérêt s'attache tout à coup à la vieillesse et à l’infirrmité d'hommes bien plus coupables encore, qui ne peuvent porter en France que le scandale de leur impunité, le scandale de leur impénitence, l'horreur de la maison régnante et de son gouvernement, et dont le rappel en France avilit la clémence bien plus que Le impunité n'afllige la justice?
Mais, qu'on y prenne garde, 1. ne peut
84% pas exister au milieu d’une société où les lois, les mœurs, la décence publique sont quelque chose, et moins en France que partout ailleurs, des coupables notcirement connus, qui ne soient ni punis, ni pardannés, et dont les crimes, par conséquent, puissent leur être reprochés; et le forçat lui-même, qui à subi sa peine et fini son temps, a droit à être respecté, et pourrait accuser de diffamation celui qui lui reprocherait une faute qu'il a expiée. Ce n’était pas un sursis méme indéfini qu'il fallait accorder aux bannis du 21 janvier; mais une nouvelle amnistie qui pût les mettre à l’abri des poursuites légitimes des tribunaux. Maïs que veut-on en faire en France, lorsqu'ils ne sont, je le répète, ni punis, ni pardonnés ? Ne craint-on pas de familiariser les peuples avec l’idée de l'assassinat? Ne sent-on pas le danger pour les mœurs publiques de laisser au milieu de la société des objets de provocation et d’insulte? On veut replacer dans la société des hommes à qui l’on ne peut rendre J’honneur ; on sera forcé de leur donner des honneurs; il faudra en faire des hommes puissants, puisqu'on ne peut pas en faire des hommes considérés ; il faudra qu'ils se défendent de l’insulte par la crainte, puisqu'ils ne peuvent s’en défendre par le respect, et nous les aurons dans la chambre des députés, et peut-être dans la chambre des pairs.
Et effectivement l’action de condamner un roi à mort nest pas une action indifférente, une action sans conséquence, qui puisse passer Sans être aperçue, et n’entraine après elle aucune suite. Faire des rois ou les détruire, c'est certainement ce qu’il y a de plus grave dans les actes humains, et qui mérite ou les plus grands châtiments, ou la plus haute récompense. Aussi Ja Convention, plus conséquente, accordait aux régicides ce qu'elle regardait comme le comble de l'honneur, la couronne civique, l’accolade fraternelle, les honneurs de la séance, etc. ; et nous, timides législateurs, qui ne savons ni punir, ni récompenser, nous nous bornons, les uns à réclamer pour eux le honteux bienfait d’une amnistie ou d’une rentrée furtive, les autres à prononcer sur leur demande un ordre du jour silencieux!
C'est en vérité un autre moment que celui où se voient de telles choses, qu’il eût fallu choisir pour accuser Ceux qui les relèvent, et quis’en plaignent, d'incapacité pour les ‘affaires publiques. Certes, et mai aussi, je les déclare tout à fait incapables de les con-
duire ainsi. Mais, s'il peut être permis de juger la capacité ou l'incapacité de ceux qui gouvernent actuellement {et c’est incontesta- ‘blement le droit de tous ceux qui sont gouvernés, et même un devoir pour quelques-uns), que penser de ceux qui prononcent d'avance sur la capacité ou l'incapacité d'hommes dont les uns n’ont jamais gouverné, dont les autres ne gouvernent pas, ne gouverneront jamais, et peut-être par rectitude naturelle ou réfléchie d’esprit et de principes, ne voudraient pas gouverner contre la nature, la raison et la morale? C’est une injustice de mauvais tou, qui prouve moins la crainte de ceux qui possèdent le pouvoir, que la jalousie de ceux qui y aspirent; c’est une petite espiéglerie de subalternes qui craignent pour leurs petites ambitions. Les ministres ne descendent pas dans l’arène pour répondre aux attaques, et doivent se réserver pour repousser les accusations. Cette petite guerre entre Français, sur un terrain étranger, serait indigne de l'autorité, et elle a un meilleur moyen de confondre ses ennemis, et de défier les ambitieux ; c’est de gouverner avec tant de sagesse, de raison, de dignité, de décence, de probité publique’et personnelle que ceux qui tôt ou tard succéderont, quels qu’ils soient, ue puissent faire que plus mal, ou ne puissent pas faire mieux.
P. S. Cet article était écrit avant la séance du 19 juin, qui a jeté de nouveau dans la chambre la question du rappel des hommes du 21 janvier. M. le garde des sceaux à fait encore retentir à la tribune son fameux jamais, et le surlendemain a paru dans le Courrier, journal malheureusement regardé comme ministériel, un article contre le côté droit de la chambre, qui cependant n'avait pas montré à cette séance des dispositions hostiles contre le ministère , et lui avait rendu pleine justice par la bouche du plus éloquent de ses orateurs, Cet article a