‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 162 sur 306 · DE L'ESPRIT DE CORPS ET DE L'ESPRIT DE PARTI · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT DE CORPS ET DE L'ESPRIT DE PARTI

£ esprit de corps er l’esprit de parti sont deux esprits différents et même opposés.

L'esprit de parti est, comme le dit le mot de parti (1), l'esprit particulier d’une partie, d’une fraction d’un grand tout: et les partis religieux ou politiques ne sont que des fractions ou des sectes de la saciété.

L'esprit de corps est l’esprit général du corps tout entier.

L'esprit de parti divise et dissout ; l’esprit de corps réunit et affermit, et l’on peut dire qu'un corps sans esprit de corps est un corps sans âme. Venons aux exemples.

La chambre des députés est divisée en quatre partis ou parties, deux côtés et deux centres, quelquefois momentanément réunis deux à deux, habituellement divisés.

Chacun de ces partis a son esprit particulier, et il ne peut en être autrement.

La chambre des députés ne fait pas et ne peut pas faire un vrai corps politique. Elle n’a rien d’hériditaire ; elle ne se renouvelle pas individuellement, mais périodiquement, et intégralement. Les nouveaux venus, étrangers les uns aux autres et à ceux qu'ils remplacent, y portent chacun leur esprit, leurs opinions, leurs intérêts, leurs vues, et les partis se groupent différemment : on en a eu la preuve dans cette session. C’est ce que les libéraux ont senti; et plus habiles en politique démocratique que leurs adversaires ne le sont en politique monarchique, pour avoir à eux un contre-poids avec lequel ils puissent balancer l'influence de la chambre des pairs, c’est-à-dire l’anéantie {car tous leurs projets sont des projets de destruction), ils ont fait un corps, un vrai corps politique, non des élus, mais des éleeteurs; corps redoutable par sa permanence et son étendue, et qui reçoit une action universelle et instantanée d’un comité dirigeant siégeant à Paris, dont les instructions et les ordressont fidèlement transmis par ses

{t) En latin partes signifie la même chose. Cæsaris parles, le parti de César. à |

journaux. Nous reviendrons ailleurs sur cette création.

La chambre des pairs est un corps politique, toujours vivant, puisqu'il est héréditaire; toujours le même, puisqu'il ne se renouvelle qu’individuellement ; ou plutôt il ne se renouvelle pas, il se continue, et le fils prend la place du père.

La chambre des pairs peut done, doit donc avoir un esprit général, un esprit de corps, et l’esprit de parti serait mortel pour son

autorité, pour sa dignité, et tôt ou tard PiRes

être pour son existence.

Voyez nos anciens parlements. L'esprit de Re corps les avait élevés au plus haut degré de

considération et de puissance. L’austérité de leurs antiques mœurs, même de leurs arrêts (premier moyen de

popularité pour des magistrats), la liberté de !. x

leurs remontrances, surtout leur attachement | à la royauté, même lorsqu'ils étaient en op- :

position avec ses ministres, leur avaient |

donné un poids immense dans la constitu-

tion de l'Etat; et lorsque, dans les temps an- :

ciens, ces grands corps citaient, comme cour des pairs, à comparaître devant eux des souverains feudataires de la couronne, nul autre corps politique que le sénat romain ne pouvait leur être comparé.

Sous les règnes faibles, ils prenaïent plus d'autorité ; quand le chef de la maison ne gouverne pas, il faut que quelqu'un gouverne à sa place : mais ils empêchaient toute usurpation du pouvoir royal, sans qu’il leur fat j jamais possible de Tusurper eux-mêmes.

Sous les règnes forts, ils rentraient dans lears limites, et leur pouvoir devenait inutile quand le roi exerçait le sien.

Mais l'esprit de parti, d’abord calviniste, puis janséniste, enfin philosophiste, s'y était introduit, et ce grand corps, déjà affaibli par les doctrines funestes qui le travaillaient depuis longtemps, est tombé à la première secousse en entraînant l'Etat dans sa chute,

Cette chute, entre autres causes, a élé ame- |

léquité, la sévérité :

Des à PART. IL.

née par l’effervescence de la jeunesse, dont l'indocilité naturelle, l'imagination inflammable et le caractère facile et ouvert à toules les nouveautés trouvent leur pâture dans l'esprit de parti. Les jeunes magistrats, que l’on appelait la cohue des enquêtes (et-M. Pasquier en a fait récemment la remarque à la chambre des pairs); ces jeunes magistrats, devenus mondains et philosophes, l'ont emporté sur la sagesse, la gravité et l’expérience des conseillers de grand’chambre, sort inévitable de tout corps politique qui se laisse entraîner par ceux de ses membres dont l’âge n’a encore ni formé l'expérience ni modéré l’ardeur. Ainsi l’homme hâte sa fin, lorsqu'il se laisse entraîner, dans l’âge mûr, par les goûts et les passions de la jeu- nesse.

— Les nations ont aussi leur esprit de corps, qu'on appelle l'esprit publie, principe de leur force de résistance et de leur stabilité, et dont ce qu'on nomme aujourd’hui l’opinion publique n’est, si l’on me permet cette expression, que la caricature. El y avait beaucoup de cet esprit publie en France avant la réforme, qui l’a divisée en deux partis, religieux et politique. L'Espagne ct le Portugal, qui ont échappé à ce fléau, ont montré, dans ces derniers temps, beaucoup d'esprit publie, et les événements l’ont prouvé. Il s’y est, à la vérité, manifesté quelque esprit de parti politique que nos journaux, nos livres et nos intrigues y ont porté : mais celui-là cède au temps et à la sagesse du gouvernement beaucoup plus tôt que l'esprit de parti religieux.

Il y a de l'esprit de corps dans la chambre des pairs d'Angleterre. Si l’on aperçoit dans quelques membres de l'esprit de parti démocratique et un-vain désir de popularité, ce mauvais levain n’a pas encore infecté la masse ; et récemment cet esprit de corps, qui dans une chambre des pairs ne peut être que monarchique, a repoussé de l'administration les Wighs, qui, comme les nôtres, toujours avides d’un pouvoir qu’ils ne savent pas exercer, impatients d’en jouir, parce qu'il leur échappe, n’en ont jamais fait et n’en feront jamais qu’un instrument de désordre et de tyrannie.

La chambre des pairs d'Angleterre est forte de son antiquité, de son origine Contemporaine de la royauté, forte du nombre de ses membres, forte de ses richesses, non

(1) On n’a pas oublié le mot de l'homme le plus babiie qu’ait eu la révolution, Mirabeau : il faut

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