‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 163 sur 306 · POLITIQUE. — DE L'ESPRIT DE CORPS ET DE L'ESPRIT DE PARTI · texte numérisé non relu

POLITIQUE. — DE L'ESPRIT DE CORPS ET DE L'ESPRIT DE PARTI

pas tant personnelles (le commerce et l'in dustrie en possèdent aujourd'hui de plus considérables) que féodales, et qui lui donnent une grande influence sur le peuple des campagnes et sur la composition de la cham-À bre des communes.

La pairie française n’a, du moins jusqu’à ce jour, aucun de ces avantages. Récemment sortie du cahos révolutionnaire, elle n’influe en rien sur le choix des députés; le plus grand nombre de ses membres est pensionné par l'Etat, et sa dotation même est tous les ans discutée à la chambre élective et votée par elle : enfin la fortune des plus opulents, toute personnelle, ne sert qu’à leur procurer des jouissances de bienfaisance ou de luxe, et ne leur donne de relations qu'avec les fournisseurs de leur maison.

La chambre des pairs a donc plus besoin encore que celle d'Angleterre d'esprit de corps; et un bon esprit de corps peut seul lui conserver les avantages dont elle jouit, et lui faire acquérir avec le temps ceux qui lui manquent.

La pairie doit, avant tout, connaître ce qu’elle est. Les pairs sont pairs de la royauté. La constitution l’a ainsi voulu, puisqu’elle leur a conféré une portion du pouvoir législatif héréditaire, qui est l'essence même de la royauté, et que jusqu’à ces derniers temps on avait regardé, du moins er France, comme son attribut incommunicable.

Le premier caractère de l'esprit de corps de Ja pairie, comme son premier devoir et son premier intérêt, sont donc de défendre la royauté et tout ce qui lui appartient légitimement, surtout la religion catholique, hors de laquelle, je ne crains pas de le dire, il n’y a point de salut en France pour la monarchie (1).

Si la pairie abandonnait la royauté et la livrait ainsi à ceux qui l’attaquent avec tant d’astuce et de persévérance, on peut dire qu’elle se rendrait coupable à la fois de par. ricide et de suicide, puisqu'elle se détruirait de ses propres mains en laissant détruire le pouvoir qui l’a créée.

En travaillant à l’affermissement du pouvoir royal, la chambre des pairs travaille donc pour elle-même, pour l'accroissement de son autorité et de sa dignité. C’est en effet dans ce désir d’accroissement que se mon-

décatholiciser Ia France pour la démonarchiser, ct. vice lersu,

‘853 tre surtout l'esprit de corps ; désir au reste naturel à tout corps organisé, qui décline aussitôt que son accroissement est fini. Je sais que dans cette tendance à s’accroître, se trouvent aussi les abus et les dangers; mais c'est à la couronne à la contenir dans de justes bornes, et à la faire servir aux vrais intérêts de l’Etat et de la pairie elle-même. Mais, je le répète, ce désir d’accroissement est, dans tout corps politique, une tendance naturelle et qui l'empêche de s’affaiblir et de déchoir, ne dût-il jamais le satisfaire; et il ne doit pas se laisser détourner de ce but par les passions ou les vues personnelles de ses membres. On peut même avancer que, moins les pairs sont mêlés à l’administration de l'Etat, mieux la pairie peut défendre le gouvernement; semblable à ces arcsboutants, qui n’appuient jamais mieux un édifice que lorsqu'ils le soutiennent de plus loin.

Il est permis d'examiner, dans l imiérèt de la pairie, si c’est l’esprit de corps qui ef a dicté les dernières résolutions dans la session qui vient de finir, et qui fera époque.

£t non-seulement je crois cela permis, roais je pense même que l'esprit de corps qui existe aussi pour chaque membre individuellement, lui fait un devoir de dire avec loyauté au corps auquel il a l’honneur d’ap- . partenir, ce qu’il regarde comme des vérités importantes et qui lui paraissent intéresser son existence et sa dignité.

il faut être peu pour administrer, et de Jà vient que les corps chargés de l'exécution des lois cherchent, autant qu’ils le peuvent, à se rapprocher de l'unité, en confiant cette exécution à un comité peu nombreux, dont ils se réservent la direction et la ati lance.

1! faut être beaucoup plus nombreux pour délibérer, et dans un corps uniquement délibérant, comme la chambre héréditaire, le nombre des membres doit être en quelque rapport. avec le nombre et l'importance des affaires soumises à ses délibérations, aveela population du pays dont elles règlent les intérêts, et avec la force de la chambre élective, qui n’a pas les mêmes intérêts et pas toujours les mêmes opinions, et qui peut se trouver en conflit et en collision avec la chambre héréditaire.

Ces motifs ont pu faire juger au roi que la chambre des pairs n’était pas assez nombreuse. La Charte lui donnait le droit, sans

condition et sans restriction, d'y ajouter de

nouveaux membres; il‘en a usé comme son prédécesseur. Quelques vanités, peut-être quelques opinions, s’en sontoffensées. Les uns ont cru que leur considération personnelle en recevrait quelque atteinte ; les autres, que la majorité passerait àune opinion différente. Ce n'était pas, je crois, l'orgueil de la naissance qui repoussait ces nouveaux collègues; car, outre qu'il y avait dans les nouveaux pairs d’aussi beaux noms que dansles anciens, sitous les pairs d'Angleterre ne datent pasde la bataille d'Iastings, tous les pairs de France ne dataient pas non plus de l'invasion des Frances. D'ailleurs, avec une constitution d'Etat telle que la nôtre, la naissance n’est plus qu'un souvenir, et n’est pas unedignité. Mais, quel qu’en ait été le motif, les nouveaux pairs n’ont pas reçu à leur entrée un accueil très-amical, et dans les discussions qui se sont élevées, n’ont été entendus qu'avec défaveur. L'esprit de parti a pu faire de cette création de pairs un sujet d’accusation contre les ministres; l'esprit de corps ne leur en aurait pas fait un sujet de reprochë, lorsque le choix du roi ne tombait que sur des hommes monarchiques.

Il aurait jugé, cet esprit de corps, qu’à l'égard de la chambre des pairs (comme de tout corps délibérant), une augmentation proportionnée à ses occupations, à sa position vis-à-vis de la chambre élective, et à la population du pays, ne pouvait qu'ajouter à sa force ; que trois cents pairs, dont un grand nombre sont toujours absents pour service public, n’étaient pas trop pour une population de trente millions d’âmes, pas trop pour des sessions annuelles de six mois, auxquelles tous les membres de la pairie ne peuvent assister jusqu’à La fin sans une extrême difficulté; pas trop pour défendre le pouvoir royal contre une chambre élective, où les lois nouvelles sur les listes électorales et la liberté des journaux assurent à l’avenir une majorité démocratique, et dont ces mêmes lois rendent si diflicile et si périlleuse la dissolution par la royauté. Il aurait considéré, cet esprit de corps, que la pairie, jusqu'ici concentrée presque toùt entière dans la capitale, acquérait par cette création une base plus large, et étendait ses racines dans tous les départements; que c'était, après tout, des intérêts du corps qu’il fallait s'occuper, et que ce n'étaient pas des préventions personnelles qu'il fallait écouter. Il aurait accueilli les excellentes raisons qu'ont données les orateurs de la minorité.

41 n'aurait pas accepté, du moins sans de

nombreux amendements, les résolutions de la chambre élective sur les questions vitales des Histes électorales, de la liberté de la presse périodique, de l’interprétation des lois, etc., etc. La chambre des pairs n’aurait pas ainsi cédé à l'impulsion de la chambre des députés, ‘et elle n'aurait pas souffert ce qu'une cour royale ne souffrirait pas de la part d’un tribunal de première instance, que cette chambre commencçât, sans la terminer, une aclion judiciaire contre des fonctionpaires publics justieiables de la cour des pairs, et abandonnât ainsi, ou retint, pour Ja reproduire à sa volonté, une accusation acquise à la chambre des pairs par la prise en considération et les conclusions du rapport.

Le parti libéral voyant, comme nousl’avons déjà dit, qu’il n’était pas possible de faire un corps d’une chambre élective renouvelée en totalité, et dissoluble à la volonté du roi, ni par conséquent de lui donner une direction assurée et fixe, c’est-à-dire, un esprit de corps qui pût remplir toute l’étendue de ses projets, et balancer au moins par sa force numérique, l'influence de la chambre héréditaire, le parti libéral à imaginé de faire un corps de tous les électeurs. D’avance il a placé dans ce corps l’origine de la souveraineté, en attendant qu’il pût y en placer l'exercice, et les journaux libéraux l'ont déjà appelé le pouvoir originaire. El a fait un corps de tous les électeurs, à peu près comme, dans un temps d’égarement, les par- - lements voulurent faire une classe de tous les grands corps de magistrature. Ce corps compact a élé réuni sous la direction d’un comité central séant à Paris, et dont nous avons vu que des comités partiels ou secondaires dans tous les départements reconnaissaient l’autorité et prenaient les ordres. Rien de mieux imaginé pour le but que le parti s’est proposé. Les électeurs, ainsi crganisés en institution permanente, funt un véritable corps politique, et en ont tous les caractères : plus héréditaire que la chambre des pairs, puisque l'héritier, quel qu'il soit, direct ou collatéral, prochain ou éloigné, tant qu'il paye le même cens, succède au titulaire actuel ; plus propriétaire que la chambre des pairs, puisque les électeurs, tous nécessairement propriétaires (condition qui n'est pas de rigueur pour la pairie), sont environ trois cents fois plus nombreux; plus indépendant que la chambre des pairs, puisqu'il ne tient rien du pouvoir royal, et que les

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