PART. II. POLITIQUE. — DE L'ESPRIT DE CORPS ET DE L'ESPRIT DE PARTI
pairs, tous nommés par le roi, en dépendent au moins par la reconnaissance ; plus permanent enfin que la chambre des pairs, et qu’on peut regarder comme toujours présent, puisqu'il est représenté dans l'intervalle des élections par un comité général et des comités particuliers qui soignent ses intérêts, lui dictent leurs. opinions et leurs choix, et dirigent ses opérations.
Ce corps monstrueux, s’il s’affermit, sera, qu'on n’en doute pas, la pairie de la souveraineté du peuple. Déjà un journal, prévoyant ses hautes destinées, l’a salué du nom d'aristocratie populaire, et je n'hésite pas à croire qu'avant peu, en présence de cette aristocratie, quoique sans hermine et sans broderies, l’aristocratie royale de la pairie sera totalement éclipsée.
L'esprit de corps, le plus jaloux-et le plus prévoyant de tous les esprits, aurait repoussé cette création colossale, vrai cheval de Troie, qui porte dans ses flancs la ruine de la France. Un autre esprit l’a adoptée, malgré tout ce qu'ont pu dire de judicieux, de poiitique, de profond, d’éloquent, les orateurs de la minorité, et Ia majorité n'a pas paru alarmée de voir à l'avenir une chambre des députés qui, grâce à la loi électorale, à la licence des écrits périodiques et. aux manœuvres du parti, sera presque uni quement composée de ses adhérents, si même les royalistes consentent à se présenter aux élections.
Le roi, usant du droit que la Charte lui reconnaît, avait, à l'exemple de son prédécesseur, établi momentanément la censure préalable, et en en confiant la haute direction à des membres de la pairie, il s’était interdit à l'avenir de la placer ailleurs.
L'esprit de corps aurait apprécié l’importance de cette acquisition, qui mettait aux mains de la pairie la surveillance et la direction de la puissance la plus redoutable qui puisse exister chez des hommes civilisés, celle de la presse; et la chambre des pairs aurait très-légitimement exercé dans l’intérêt de la royauté, de l'Etat tout entier, de la pairie elle-même, des fonctions que le roi avait pu très-légitimement aussi lui conférer.
Un autre esprit que l'esprit de corps a non-seulement repoussé ce bienfait, mais il s’est offensé comme d’une injure que le roi ait confié à des membres de la pairie le pouvoir de rendre un immense service à la religion, à la royauté, au public, aux parti-
culiers, à la France, à l'Europe elle-même, en contenant dans de justes bornes la liberté de la presse. La chambre des pairs à donc voté sans amendement la loi qui ôte au roi le droit de Jui confier, dans de graves circonstances, la direction suprême de la censure, et celui d'autoriser lui-même la publication des journaux; bien plus, avec un désintéressement parfait, elle à abandonné à la magistrature cette haute direction de la presse (car réprimer, c’est diriger), et elle a ainsi, de ses propres mains, investi les tribunaux d’un pouvoir politique qui met à leur disposition la dignité du roi ou des chambres, la tranquillité de l’Etat, l'honneur des particuliers, le respect dû à la religion et à la morale, c’est-à-dire, tout ce que des écrits attaquent journellement sans ménagement et sans pudeur.
Et qu’on ne dise pas qu’il en est de même en Angleterre, où les excès de la presse sont réprimés par des jugements; car, Outre que les juges anglais ont, sur la qualification des écrits et la détermination des peines, un pouvoir discrétionnaire que notre loi répressive, qui ne réprimera rien et ne peut rien réprimer, n’accorde pas à nos tribunaux, les juges en Angleterre n'ont jamais eu de pouvoir politique, et ils n’ont pas, comme nos corps de magistrature, des souvenirs et des regrets de grandeur passée, qui peuvent, suivant les circonstances, les porter à rivaliser de pouvoir avec le gouvernement, et quelquefois à lui refuser un appui.
L'esprit de corps, toujours en garde contre tout ce qui pent menacer, même dans l'avenir le plus éloigné, la considération du corps, sa légitime indépendance ou son existence politique, aurait porté une attention toute particulière à cette ordonnance, provoquée ou exigée par le parti libéral, qui, pénétrant dans le for intérieur, soumet, sous peine d'interdiction de leurs fonctions, des hommes voués à l'éducation de la jeunesse, sous l'autorité des supérieurs légitimes, à la déclaration qu’ils ne sont pas engagés dans telle ou telle pratique de religion; et outre que la chambre des pairs aurait pu y voir une violation ouverte de la liberté des cultes garantie par la loi fondamentale, et une torture inutilement infligée aux consciences, elle aurait pu y trouver aussi une malheureuse ressemblance avec ces lois du éest et de suprématie, qui ont servi en Angleterre à décimer la chambre des pairs en
excluant de son sein Jes pairs catholiques.
(Et déjà dans une autre circonstance, l’auteur de cet écrit en avait averti la chambre des pairs.) Elle aurait respectüeusement supplié le roi, dans l’intérêt de la constitution de l'Etat et dans le sien propre qui en est inséparable, de rapporter ou de modifier ces menaçantes ordonnances, et en même temps qu'elle aurait veillé à ses propres intérêts, elle se serait honorée en étendant sa noble protection sur des familles nombreuses et respectables frappées par ces ordonnances dans ce qu’elles ont de plus cher.
Nous venons d'indiquer ce qu’aurait dû faire l’esprit de corps. On a vu ce qu'a pu faire ou tolérer un autre esprit, et les alarmes de tous les hommes monarchiques, d’un bout de la France à FPautre, le disent assez haut. Que la chambre des pairs n’ouvre pas l'oreille à la flatterie, car elle a des flatteurs ; et comme elle partage les prérogatives de la royauté, elle en partage aussi les inconvénients, pessimum inimicorum genus, laudantes, a dit Tacite. Qu'elle écoute plutôt la voix sévère de ses amis, et même les critiques quelquefois injustes et passionnées de ceux qu’elle pourrait croire moins bien disposés en sa faveur. Un magistrat de la cour royale de Paris, distingué par son esprit et ses connaissancss, a traité de grandes questions politiques dans ses Moyens de mettre la Charte en harmonie avec la royauté. M. Cottu aime la royauté, sinon par sentiment, au moins par une raison profonde et une intime conviction de sa nécessité ; et si un moraliste a dit que « les grandes pensées. viennent du cœur, » on peut dire avec autant de vérité que les grandes et légitimes affections viennent de la raison. Ce que dit M. Cottu sur la royauté fait autant d'honpeur à son Jugement qu'à son esprit; mais il a eu le malheur de montrer dans son ouvrage de l'indépendance et de l’impartialité, et les libéraux qui le comptaient dans leurs rangs et le comblaient d’éloges, l’ont pour- £ suivi de leurs outrages. Ces messieurs ne}
pardonnent pas plus l'indépendance des!
opinions que l'impartialité de caractère :!
leur indépendance n’est que révolte, et leur: impartialité qu'exclusion.
Voici donc ce que dit M. Cottu :
«Supposons pour un instant que les républicains s’allient avec les bonapartistes pour renverser la dynastie, et que, maîtres des journaux, ils s'accordent à porter à la
chambre des hommes de leur choix, qu'ils
auraient soin de présenter aux électeurs comme les partisans les plus passionnés de l'égalité, autre chimère des temps modernes, n'est-il pas évident que dans un temps trèscourt, et qu’il ne serait peut-être pas impossible de fixer, ils obtiendraient la majorité dans la chambre des députés, que cette majorité leur donnerait le ministère; qu’alors il leur serait facile de placer leurs adhérents à la tête de l’armée et de l’administration (1), et que bientôt les choses en viendraient au point qu'il suffirait d’une simple proclamation de la chambre des députés, au peuple et à l’armée, pour abolir une seconde fois la royauté ?
« La chambre des pairs, dira-t-on, saura
bien arrêter ces mouvements ; mais la chambre des pairs est-elle elle-même un pouvoir dans l'Etat (2)? Possède-t-elle de grandes propriétés territoriales ? est-elle investie de prérogatives qui la mettent en rapport avec les autres classes de la-société? Où sont donc les éléments de sa force et de son influence? Si, pendant un instant, elle a jeté quelque faible lueur sur l'horizon politique, c'était l’effet d’un éclat emprunté, et qu’elle devait tout entier à son opposition à un ministère qui était devenu l’objet de la haine publique. Par elle-même, la chambre des pairs n’est rien et ne peut rien (3); ni l’armée, ni le peuple n’écouteraient sa voix.
Quelle résistance a-t-elle opposée, en 1815, à l'invasion de Bonaparte? Quels autres moyens de résistance a-t-elle acquis depuis ? Est-il un seul de ses membres qui, levant quelque part sa bannière, pourrait amener seulement dix hommes au secours de la couronne ou de la liberté (4)?
« Le jour, ef ce jour n’est pas loin, où la révolution aura définitivement établi son empire dans Ja chambre des députés, il ne sera plus permis à la chambre des pairs d’avoir une opinion qui lui soit propre; et si jamais elle s'avisait de rejeter une loi qui aurail été adoptée par la chambre des députés, on Se servirait contre elle des mêmes moyens de coaction qui furent employés contre Louis XVI chaque fois qu'il voulut opposer son veto aux décrets de l’Assemblée législalive.
« Il ne faut pas se flatter d’ailleurs qu’aucune pensée d'innovation ne puisse jamais
(1) Voilà pourquoi on demande au ministère tant de destitutions.
(2) C'est selon qu'elle a de l'esprit de corps, ou qu’elle n'en à pas.