‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 166 sur 306 · PART. I POLITIQUE, —- DE L'ESPRIT DE CORPS ET DE L'ESPRIT DE PARTI · texte numérisé non relu

PART. I POLITIQUE, —- DE L'ESPRIT DE CORPS ET DE L'ESPRIT DE PARTI

longue mystification pour le publie, et peutêtre pour le vénérable accusateur lui-même.

Ce qui a perdu les ministres est la licence de la presse, arme terrible dont ils ont trop tard connu la portée; elle en perdra bien d’autres, et je pense, comme M. Cottu, qu’a-}” vec la licence de la presse soudoyée et inspirée par le parti libéral, tout gouvernement : religieux ou politique est impossible.

Car, il en faut convenir, c’est une terrible puissance que celle des journaux politiques.

Un homme loue un local à placer ses bureaux ; il traite avec des marchands de papier et des imprimeurs; il engage des rédacteurs, jeunes pour la plupart, et frottés de bel esprit et de littérature romantique, mais saus expérience des hommes et des choses; il leur livre la religion, la politique, la moraie, la société, le public, les particuliers , les ministres, le roi lui-même. « Parlez de tout et osez tout, » dit-il, « et régentez les peuples et les rois; livrez-vous aux conjectures les plus hardies, avancez les faits les moins certains ; plus vous serez malins, méchants ou frondeurs, plus vous serez lus :

ne craignez rien; à côté de vous est le bouc émissaire, un éditeur fictif ou gérant, responsable de toutes vos iniquités, payé pour être puni à votre place, même corporellement.

Allez dans toute l’ardeur et la confiance de

depuis longtemps au milieu de nous quelques journaux, et ce que tous pourraient faire ? Où trouverait-on quelque chose de plus absurde, de plus inconciliable avec la raison, avec le gouvernement, avec la tranquillité publique et le buu ordre de la société, dans les coutumes des peuples les plus barbares, même chez ceux qui serrent entre deux planches le cerveau de leurs enfants naissants ? et fausser à ce point le jugement des hommes est-ïl beaucoup plus raisonnable que de déformer le crâne des enfants ?

Et prenez garde que les journaux politiques, nés dans la guerre des partis, ne peuvent vivre qué de la guerre. On ne fit un journal politique que pour y trouver pâture à la malignité, comme on ne va au spectacle que pour y voir le jeu et le combat des passions ; et le journal qui n’aurait que des leçons de sagesse et de modération à nous donner, n'aurait pas plus d'abonnés que l’œuvre dramatique qui n'offrirait que des

personnages vertueux’, raisonnables, sans vices, sans passions, sans ridicules, n'aurait de spectateurs.

Ïl y a dans l'esprit d'hommes éclairés et judicieux sur beaucoup de points, et qui veulent être indépendants de tout esprit de parti, des préventions contre le clergé que lon-ne peut concevoir.

Comment ne voient-ils pas que cet ultramonfanisme, tant reproché au clergé et en général aux fidèles de la religion catholique, n’est que le papisme d'Angleterre, dont on a adouci le mot, etqui y a produit à la fois des scènes si ridicules et des persécutions si cruelles? Cet ultramontanisme, auquel on ne songeait plus, a été mis à la mode par le même parti et dans les mêmes vues. M. Cottu ne veut pas de la religion de Rome : j'ignore quelle est la sienne ; mais s’il est catholique, comment peut-il distinguer la religion de Rome de celle de Paris, de Vienne ou de Madrid? et ne voit-il pas que, pour que la parole de celui devant qui tout genou doit fléchir (Philip. 11, 10) s’accomplisse, fief unum ovile et unus pastor (Joan. x, 16), il faut de toute nécessité un centre et un chef à la société religieuse qu'il a fondée, et qui a été dans la chrétienté le type et le modèle de la société politique?

Et comment se fait-il que la France, si fière de sa force, de sa prospérité, de ses lumières, soit tombée à ce point de pusillanimité et de faiblesse, que de redouter cette prétendue puissance de la cour de Rome, qui n’a pu défendre ses propres Etats et ses possessions les plus légitimes ? cette prétendue puissance que Joseph I a mandée en Allemagne, que Bonaparte a emprisonnée en France, et que ne redoutent pas, qu'ont même rétablie chez eux les souverains de l'Autriche, de l'Espagne, du Portugal, de Naples, de la Sardaigne, à laquelle la protestante Angleterre elle-même semble se montrer déjà plus favorable que le royaume très-chrétien?

‘Comment la France peut-elle redouter un clergé pensionné par l'Etat, et qui, loin de pouvoir faire l’aumône aux pauvres, est obligé lui-même de la recevoir des paroisses qu’il dessert, et où il n’est souvent regardé que comme le premier valet de la commune.

On ne parle que de modération; mais on place la modération dans les formes, dans les paroles mielleuses, dans des phrases fai-"

tes avec art, et la violence dans les actes; et qu'y a-t-il en effet de plus violent que tout ce qui tend à ébranler Ja religion et à toucher à cette fibre si irritable du corps social ? On croit cependant être modéré, même dans ses actes, et c’est alors que les plus modérés deviennent les plus violents, parce que, dans la préoccupätion qui les aveugle, ils ne conçoivent pas qu’on se refuse à des mesures qui leur paraissent si justes et si modérées, et ils s’en irritent davantage contre les obstacles qu’ils rencontrent. J'ai entendu parler modération et avec sentiment à des hommes nommés à la Convention, ei qui y sont devenus des plus violents et des plus fougueux.

Je crois sincèrement qu’on ne veut pas faire de martyrs , et qu’on serait même bien fâché d'aller jusque-là; mais par une première démarche hors de la justice et de la vérité, on est entraîné plus loin qu’on ne voudrait, et l’on se trouve insensiblement engagé dans une voie de persécution, dont on ne revient ni quand on veut, ni comme on veut. D'ailleurs tous les martyres ne vont pas jusqu’à effusion de sang, et sans en répaudre, on ferait verser bien des larmes aux mères de familles, et l’on ferait bien des maux et bien des malheureux. Déjà l’on a parlé de bannissements, dejà des pères ont banni leurs enfants hors de leur pays pour leur conserver le bienfait d’une éducation chrétienne. Mille autres suivront cet exemple; et n'est-ce pas un vrai bannissement hors de la société à laquelle on appartient, que de refuser, comme on l’a proposé, tout emploi public à des sujets élevés en pays étranger? x Pourquoi, je le demande, avoir rendu ces deux ordonnances qui contristent les Catholiques à proportion que les dissidents s’en réjouissent?N'v avait-il pas en France assez de sujets de division ? Ne pouvait-on pas du

moins ou consulter officiellemeut les évê-

ques, ou confidentiellement le chef de l’Eglise ? A-t-il paru si ennemi des tempéraments et des moyens de conciliation? Et quelle autorité, après tout, oppose-t-on ici à celle des premiers pasteurs? Je dirai comme le célèbre chancelier d'Angleterre, Thomas Morus, qui eut l'honneur et le bonheur de verser son sang pour la cause de la religion: « Que sont Luther, Calvin (et j'ajouterai Jansénius et tout Port - Royal ensemble), que sont les conseils des hommes ct même les conseils des rois auprès du grand con-

seil de l'Eglise chrétienne ? 11 n’y a d’évident que son aulorité, de vrai que ses maximes, de ferme et de bien lié que ce qu’elle lie et affermit. S'il y a dans sa discipline quelques abus, comme il y en a en toutce qui demande le concours de l’homme, ‘laissez-lui ses abus, ils sont moins dangereux que vos perfectionnements politiques. »

C'est surtout à l'égard des Jésuites que M. Cottu s’est montré injuste et peu conséquent. Il commence par faire l’éloge le plus complet de leur système d'enseignement, et finit par leur interdire d'enseigner. Je ne peux me refuser au plaisir de transcrire ici ce qu’il en dit, et que je pourrai au besoin appuver de ma propre expérience.

« Lorsque, dans l'espace de quelques années, les Jésuites sont parvenus à réunir dans leurs colléges un si grand nombre de jeunes gens, IL FAUT BIEN LEUR RECONNAÎTRE NON-SEULEMENT DES TALENTS PARTICULIERS POUR L'ÉDUCATION DE LA JEUNESSE, MAIS EN- CORE DES MOEURS PURES ET DES PRINCIPES DE MORALE A L’ABRI DE TOUTE CRITIQUE. Quelle que soit la fureur de l’esprit de parti,elle ne peut jamais aller jusqu’à porter des pères de famille à livrer leurs enfants à la corruption dans un intérêt politique.

« J'ai vu l’un des établissements des Jésuites, et je dois rendre hommage à la vérité. Les Jésuites ont ur art merveilleux pour capter la confiance de leurs élèves. Ils leur parlent et les reprennent avec une extrême douceur. Le nom de pères qu'ils en reçoivent semble leur en inspirer les sentiments. Leurs soins pour les enfants qui leur sont confiés ne se bornent pas à leur instruction; ils veillent encore sur leurs manières, leur langage, et s’étudient à leur donner de bonne heure le ton et le goût de la bonne compagnie. Leur sollicitude s'étend sur leurs jeux et leurs plaisirs. Dans les beaux jours d'été, ils les conduisent à la campagne, leur font servir à dîner sous des ombrages touffus, à la vue de riantes prairies, et entretiennent leur gaieté naturelle par la plus aimable familiarité. Rien enfin n’est plus touchant que le dévouement absolu des maîtres, et la reconnaissance naïve de tous ces jeunes enfants pour les soins dont ils sont l’objet. »

Lorsque M. Cotlu rend un hommage si complet à l’habileté des Jésuites pour l’édu-

(Si l'on pouvait rire en un sujet si grave, on pourrait trouver que cette conclusion ressemble à celle de ce personnage d’une comédie : Voilà

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