POLITIQUE. — DE L'ESPRIT DE CORPS ET DE L'ESPRIT DE PARTL
cation de la jeunesse, il s'accorde entièrenent, et je l’en félicite, avec le chancelier Bacon, qui les proposait pour modèles, et disait d’eux : « Dès qu'il s’agit d'éducation, le mieux est de consulter les Jésuites, il n’y a rien qui les vaille; » consule scholas Jesuitarum, nihil enim his melius. Quel éloge de la part d’un homme d'Etat protestant, philosophe et anglais ! On se sent un peu soulagé, lorsque l’on peut opposer de si grands noms à des déclamations si usées et des préventions si déplorables.
Une remarque importante n’a pas échappé à l’auteur, mais il n’en a pas connu luimême toute la portée. 1 dit que le nom de pères, que les enfants, chez les Jésuites (comme au reste dans toutes les congrégations religieuses enseignantes), donnent à leurs maîtres, semble communiquer à ceuxci des sentiments paternels, comme aux élèves ceux d’une obéissance filiale. C’est qu’effectivement le jeune homme n'obéit sans contrainte et sans bassesse qu'à celui qu’il peut appeler mon père... ou mon général : preuve évidente que la douceur de Ja discipline religieuse convient autant au premier âge, que la sévérité de la discipiine militaire au second. La civilisation d’un peuple tient plus qu'on ne pense à la douceur dé la première éducation, et les peu-
ples barbares donnent à leurs enfants l’é-
ducation la plus dure, pour les former à l'amour du pillage et à la haine de leurs semblables.
Croirait-on qu'après cet éloge, M. Cottu ne veut pas qu’on laisse entre les mains des Jésuites l'éducation de la jeunesse (1) ?
Un singulier reproche qu’il fait à leur système d'enseignement est que les études classiques ne sont pas aussi fortes dans leurs colléges que dans ceux de l’Université. Cela peut être; on pouvait faire le même reproche aux colléges de l'Oratoire, et je crois cependant qu'il est sorti de bons sujets et des hommes de mérite des uns et des autres.
Il résulte de tout ce que dit M. Cottu à la louange des Jésuites, et de la préférence :
qu’il donne aux études classiques de l’Université, qu'il y avait plus d'éducation chez les Jésuites, et plus d'instruction classique dans les colléges royaux. L’instruction fait des savants de ceux à qui la nature a départi
qui est à merveille, touchez-là .. vous n'aurez pasma fille.
des talents, et malheureusement beaucoup trop de demi-savants de tous les autres.
L'éducation fait des hommes, et ce sont des hommes qui nous manquent; et puis que sait-on quand on sort du collége, même le meilleur? À peu près rien, et l’on a assez profité, si l'on a appris à apprendre. Je ne suis pas même éloigné de penser qu’un bon système d'éducation développe le génie naturel plutôt qu’un vaste et complet système d'instruction. Les hommes les plus forts dans les sciences ont dû beaucoup plus à leurs dispositions naturelles qu’à l’instruction : il ne faut pas tant d’art pour seconder Ja nature. A force de tout apprendre, l’esprit se rend paresseux, et ne peut plus inventer.
Les instituteurs des Bacon, des Descartes, des Pascal, des Bossuet, des Leibnitz, des Newton, comparés à leurs illustres élèves, étaient peut-êire des hommes ignorants autant qu'ignorés. is Une des causes que M. Cottu assigne à la faiblesse des études classiques chez les Jésuites, toujours par comparaison à celles qui se font dans les colléges royaux, est la douceur dont ils usent envers leurs élèves.
C'est, à mes yeux, je l’avoue, la perfection de l’enseignement, et pour les parents un puissant motif de préférence. Je suis porté à croire que le travail excessif imposé aux enfants dans les colléges royaux, et surtout dans les écoles spéciales, épuise, dessèche le cerveau, affaiblit le corps des jeunes gens, et ies prédispose à ces fièvres cérébrales si communes à cet âge. La physiologie et “même la morale pourraient trouver d’autres inconvénients à ces études si longuement sédentaires. I] me semble que l'ancienne université de Paris avait, dans ces derniers temps, fort négligé l’étude du grec, que nos premiers révolutionnaires, grands Grecs, comme les premiers réformateurs allemands, ont remise à la mode, et pour imposer au vulgaire par cette apparence scientifique, et peut-être aussi en haine de la religion et pour faire tomber l'étude du latin, spécialement consacré à son culte.
Rien cependant ne fatigue plus les enfants que l'étude du grec, rien n’est plus inutile à la plupart des hommes, et n’est moins usuel. On ne citerait pas du grec dans une compagnie d'hommes instruits comme on cite du latin. On n'en citerait pas à la tribune, même en Angleterre où l’on cite du
dait.
latin plus fréquemment qu’en France, et les jeunes gens sortent du collége en sachant très-peu de grec et moins de latin qu'autrefois.
La suppression des maisons des Jésuites a été provoquée par des exigences qu’on n’oserait avouer, et auxquels on n’a pas eu le courage de résister, et elle l’a été impérieusement par ces hommes perfides dont M. Cottu a dit : Détestables sophistes, effrontés imposteurs, ne les a-l-on pas toujours rencontrés [à où il y avait quelque tyrannie à exercer ? Ils ont trouvé une nouvelle mine de tyrannie à exploiter dans les colléges des Jésuites, et la plus dure de toutes, celle qui persécute les pères dans leurs enfants, peut-être les enfants à cause des pères, et les hommes religieux dans leur conscience.
Je ne crains pas de le dire, cet acte monstrueux d'oppression, s’il s’accomplit, déshonorera la France aux yeux de l’Europe, qui fera la comparaison des partisans des Jésuites et de leurs adversaires, du mal que fera leur expulsion et des avantages qu’on en attend. La première expulsion des Jésuites fut une vengeance des jansénistes contre la Compagnie de Jésus : la seconde est une conspiration des athées contre Jésus- Christ lui-même; car, il ne faut pas se le dissimuler, l’impiété poursuit en eux jusqu’à leur nom... La première nous a valu la révolution ; mais nous avions pour complices l’Europe, la magistrature, la papauté elle-même forcée de céder à ja violence. La seconde sera notre ouvrage et à nous seuls; car l’Europe s’en est lavée en les rétablissant. Malheur à la France, si ce grand scandale se consomme ! Un jugement sévère sera porté contre elle, si même, à voir ce qui se passe, il n’a pas déjà commencé.
Ecoutons ici un journal qui n'est pas suspect, un journal doctrinaire ou libéral, ou plus que cela, si l’on veut, rédigé par des hommes d’esprit et de savoir, qui raisonnent au moins quand les autres déclament, et sc montre aussi impartial que ses opinions lui permettent de l'être.
« Pour les Jésuites, » dit le Globe, « s'ils sont tels que vous les croyez, l'obligation Séra de peu; ils prêteront tel serment que vous voudrez, sous restriction mentale (1). Et si, par hasard, ils y tiennent, voilà une étrange règle imposée au pays ! C’est la loi du vesr de l'Angleterre, et comment imposée?
(1) On sait cependant qu’en 1762 ils préférèrent lé bannissement au serment qu'on leur deman-
£73 PART. H. POLITIQUE. — DE L'ESPRIT DE CORPS ET DE L'ESPRIT DE PARTI 87%
Le mot de congrégation, qui ne signifie pas corporation, qui ne rappelle aucun des engagements des anciennes communautés religieuses, aucun des droits que notre vieux régime leur conférait, ce mot seul de congrégation couvre un crime, emporte une incapacité civile! En vérité, nous n'y concevons rien; C'EST FAIRE DE L’ABSURDE POUR LE SEUL PLAISIR D’EN FAIRE, C'CSt créer un antécédent déplorable, c'est renouveler les billets de confession, les déclarations de civisme; c'est commander l'hypocrisie, le mensonge, et le commander sans nécessité :
car, d’après la loi, le monopole de l’instruction vous étant délégué, le choix, la nomination, ou tout au moins, en matière ecclésiastique, l'agrément des directeurs et des maîtres d'écoles vous appartient, vous êtes libres de faire vos enquêtes comme vous l’entendez, de repousser ou d’accepter tel ou tel sans donner de motifs. Dès là que vous restez fidèles à la loi et aux conditions qu’elle vous a imposées, vos décisions ne relèvent que de l'autorité du roi qui vous] nomme ses ministres, et des chambres qui vous donnent des subsides ou vous les refusent, suivant que la direction que vous suivez leur plaît ou leur déplaît. Pourquoi donc CETTE INUTILE ET ODIEUSE PERSÉCUTION ? »
On n’a jamais rien dit de plus fort contre les dernières ordonnances, et certes les évêques à cet égard sont bien :oin du Globe!
Faire de l’ubsurde pour le seul plaisir d'en faire! créer des antécédents déplorables ! renouveler les billets de confession, les décla rations de civisme !.commander l'hypocrisie, le mensonge !.. et recommencer une odieuse persécution!!! voilà comment sont qualifiés ces actes déplorables par ceux qui se disent les nouveaux amis du ministère, et qui, au moins en celte circonstance, se sont montrés moins ses ennemis que ceux qui le poussent à sa ruine, en le flattant avec tant de perfidie! C’est donc au parti libéral qu'on sacrifie la religion catholique! Je dis la religion, car plus que jamais la forte institution des Jésuites lui était nécessaire, et plus que jamais on aurait dû s’ébstenir de la présenter aux peuples comme inutile ou odieuse. Cette faiblesse aura, pour la France, des suites désastreuses, et sera un jour, pour les ministres, une source de regrets amers; el ce n’est pas une voix ennemie qui leur adresse ces paroles, et moins encore une voix ennemie de la monarchie, de la
OEËuvres coMPL. DE M. DE BonaLn. II,
prosperité de la France, de sa dignité et de son repos.
Mais est-ce sérieusement que l’on croit que le parti libéral ‘peut gouverner la France?Il y asans doute dans les libéraux des hommes d’esprit, et je serai plus libéral moi-même envers eux quecet écrivain fameux qui ne leur en accordait qu’un seul; je connais parmi eux aussi de fort honnêtes et même de fort bonnes gens; mais, considérés comme un parti, avec ses doctrines et ses engagements, il est incapable de tout ce qui demande de la sagesse, de la justice, de la modération surtout. Il prend ses préjugés pour de la force d’esprit, et ses passions pour de la force de caractère; démocrates sous la monarchie, tous sous ladémocratie voudraient être monarques ; et une fois en possession
du pouvoir, ils n’en ont jamais fait, ilsn'en
feront jamais qu'un instrument de tyrannie et d'oppression. Les meilleurs d’entre eux, ceux qui sont libéraux de théorie et sans
‘ambition personnelle, cherchent en politi-
que la pierre philosophale, et, comme les alchimistes, ils se ruineront sans la trouver, et ruineront ceux qui auront la simplicité le les croire et de les aider. Que peut-on penser des lumières politiques d’un parti dont le coryphée publiait sous le directoire, le plus faible des gouvérnements, une brochure sous ce titre : De la Force du gouvernement actuel? Le lendemain Bonaparte
souffla sur le gouvernement actuel, etil disparut.
Les ordonnances ne sont pas seulement contraires à la religion (et nous pensons que le sentiment unanime des évêques est bien de quelqueautoritéà cetégard),ellessontdans ce moment au plus haut degré impolitiques.
La prudence ne permet pas de développer ce qu’elles ont, sous ce rapport, d’imprévoyant, et je ne peux que renvoyer le lecteur à l'écrit répandu à Paris sous le titre de La dernière heure des Turcs , et qui avait fait beaucoup de sensation. Si les ennemis naturels de la France avaient voulu la troubler au dedans et lui nuire au dehors, ils n'auraient pu mieux faire. Ils n’ont assurément pas inspiré nos ministres, mais ils ont parmi nous des amis bien ardents et bien rusés. Au reste, nous ne cesserons de répéter cet argument, qui ne saurait s’user : les vieux et les nouveaux révolulionnaires se sont réjouis de ces ordonnances, les gens de bien s’en sont afligés ; donc elles sont mauvaises.
M. Cottu, dont je me suis un peu écarté,
Lattes dés Lee à
n’accuse pas du moins Îles Jésuites de régicide, et certes il faut aux Journaux, qui produisent sans cesse celle accusation, une prodigieuse effronterie pour aceuser de régicide un corps que Henri iV, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV ont honoré de leur affection, que tous les Catholiques viennent de rétablir dans leurs Etats, et que tolèrent même des souverains nrotestants. Et l’effronterie de cette accusation est d’autant plus révoltante que ceux qui se la permettent n'ignorent pas que Voltaire lui-même a pris soin de justifier les Jésuites, lorsqu'il dit, dans son Règne de Louis XV, que Damiens (ou plutôt la faction dont cet autre Louvel n’était que l'instrument), assassina le roi, parce qu'on croyait qu'il voulait rétablir les Jésuites... Que l’on se donne la peine de réfléchir un peu sur toute la portée de ces paroles... Mais il fautrendre justice aux libéraux : s’ils accusent les Jésuites de vouloir tuer les rois, ils ne sont certainement pas assez niais pour le croire. Ce que M. Cottu dit de la royauté fait autant d'honneur à son esprit qu’à son jugement, mais pourquoi revient-il sans cesse sur cette opinion de droit divin de la royauté, qu’il aceuse le Pape d’avoir vendu aux rois?
On ne conçoit pas cetle méprise de la part d’un écrivain philosophe. Le droit divin de la royauté sur les sujets n’est pas autrement divin que celui d’un père sur ses enfants, d'un maître sur ses domestiques, de tout chef d’un gouvernement ou d’une sociétésur ses subordonnés; mais le pouvoir public, le pouvoir sur la grande famille de l'Etat est plus auguste et. plus important que le pouvoir d’une famille particulière : les atteintes qu’on lui porte produisent de bien plus grands désordres, et c’est ce qui fait qu'on a plus. particulièrement parlé de droit divin en l’appliquant à la royauté. Ce droit divin est le droit naturel (car naturel ou divin sont
Jlamême chose), c'est-à-dire le moyen d'ordre étabii dans la société pour sa conservation par l’auteur dela nature; et jamais personne n’a imaginé que ce droit divin soit l'effet d'une révélation particulière ou d’une inspiration surnaturelle. Il ya même une grande inconséquence à avancer, d’une part, que les Papes aient établi le droit divin de la royauté, et de l’autre, qu'ils veaillent se mettre partout à la place des rois. Le pouvoir, dit saint Paul, est le ministre de Dieu pour : faire le bien; mais on doit le craindre si on fait le mal, car ce N'est pas en vain qu'il est armé du glaive : « Minister Dei in bonum. Si autem malum fuerit, time :non enim sine causa giadium portat. » (Rom. xin, 4.)
Voilà toute la théorie du droit divin; elle s'applique au pouvoir domestique, judiciaire, militaire, comme au pouvoir royal, au pouvoir de droit, et même au pouvoir de fait, lorsque le temps etle besoin de repos pour Ja société l'ont consacré aux yeux des peuples, et quand il protége les bons et punit les méchants. Omnis potestas a Deo, dit si même Apôire. (1bid.,1.) 4
Nous dirons, en finisant, que rien ne nous a plus frappé que les alarmes exprimées par M. Cottu surles dangers que court la monarchie en ce moment; et les terribles aveux sur la loi de la presse et des élections, qui rendent, dit-il, la monarchie impossible, nous ont rappelé ce qu’écrivait dans le Conservateur, il y a neuf ans, l’auteur de {a Monarchie selon la Charte : « LE GOUVERNE- MENT EST DANS LA FOULE ET N’EST PLUS DANS L'ETAT... » Tout Ce que nous avons dit dans cet écrit est assurément beaucoup moins fort et moins concluant que ces paroles, qu'il est bien autrement important de rappeler aujourd’hui, qu’il ne l'était même alors de les écrire..., et nous chenBeaNe les gouvernements à les méditer.