CHAPITRE VIH
DE LA SOCIÉTÉ CHEZ LES PEUPLES CHRÉTIENS. Li]
Le progrès des connaissances humaines suit la marche des siècles, parce qu’elles s'appuient sur l’expérience des temps. Les sages de la Grèce et de Rome pouvaient avoir le cœur plus droit que nos sages, et même quelques-uns l'esprit plus pénétrant ; mais il y avait moins de lumières de leur temps que du nôtre, parce que le monde avait moins vécu, et que l’homme avait moins d'expérience ; et si aujourd’hui, après cinq mille ans de Ja législation mosaïque, que les anciens ne connaissaient pas ou ne connaissaient qu'imparfaitement; après deux mille ans de christianisme, qu'ils n'avaient pu voir, quatorze siècles de constitutions religieuses et politiques en Europe, fondées sur des Jois naturelles, trois siècles de discussions politiques et religieuses les plus savantes, dix ans enfin d'une révolution politico -religieuse, et d’une expérience qu'on peut regarder comme l'analyse de J'histoire entière des sociétés humaines; si aujourd'hui les auteurs du nouveau projet de code civil, distingués par leurs connaissantes chez une nation distinguée elle-
même par ses progrès, après avoir reconn'a cette vérité ignorée des anciens, « que quand les abus sont les ouvrages des passions, ils peuvent être corrigés par les lois; mais que quand ils sont l'ouvrage des lois, le mal est incurable, parce qu'il est dans le remède même; » s'ils ont porté la loi du divorce comme un remède au mal des séparations, ct mis ainsi, commeils le disent eux-mêmes, « un libertinage régulier et une inconstance autorisée à la place du mariage même; »
s'ils ont posé, en principe, «que les lois sont faites pour les hommes, et qu’elles ne doivent jemais être plus parfaites que leur état ne peut le comporter, » au lieu de reconnaître que les lois sont faites contre les passions des hommes, et qu'elles doivent être aujourd’hui aussi parfaites que l’âge de Ja société le permet, et que ses besoins le demandent; si au x1x° siècle, lorsque tout est consommé pour la société, ils permettent le divorce à des Français, tandis qu’il faut commencer l’éducation du sauvage par Jui interdire la polygamie ; si enfin, lorsqu'il ne peut être question que de lois plus ou moins parfaites, mais toujours naturelles, i1s nous donnent une loi vicieuse et contre nature, en permettant à la femme de s’elever contre son époux et de lui arracher ses:
enfants ; je le dis avec une profonde convietion : le législateur des Chrétiens, s’il n’eûeé été qu'un homme, n’en aurait pas plus su de son temps que les rédacteurs du projet du code civil n’en savent du leur, parce qu’ils ont ajouté dix-huit siècles d’exnérience à celle qu’il avait de son temps, et que l’homme qui devance d’autres hommes ne devance jamais la société. Il aurait done pensé, il aurait parlé comme les hommes d'alors pensaient et parlaient; il aurait, comme nos législateurs, consulté les mœurs et les caractères, accommodé ses lois aux penchants des hommes, au lieu de redresser leurs penchants par ses lois; et loin de s’arrêter au divorce, qui n’était plus un remède au mal, mais un moyen de le commettre, ‘il aurait cherché un remède au divorce luimême ; et comme nos législateurs n’ont su corriger l’abus des séparations que par ie divorce, il n'aurait corrigé l’abus des divorces que par la communauté des femmes, dont il trouvait le conseil dans les lois de Platon, et l'exemple, ou peu s’en faut, dans les mœurs de tous les peuples, sans en excepter le sien. S'il n'eût pas fait ses lois plus parfaites que les hommes d'alors ne pou-
taient les comporter, quelles lois aurait-il donc données anx hommes, aux femmes, tels que nous les dépeignent Juvénal, Tacite, Pétrorne, Suétone, ou Josèphe, dernier historien des Juifs ? S'il n’eût donné aux hommes gue les lois qu’ils pouvaient comporter, les hommes, si toutefois l'espèce humaine avait pu survivre à cette législation épouvantable, seraient aujourd'hui pires que leurs lois ; et l’Europe, centre de toute civilisation et de toute politesse, l'Europe, qui a rendu j’univers entier tributaire de ses connaissances ou de sa force, et où est, pour ainsi dire, le dévôt général de toutes les vérités et de toutes les vertus, de tout ce qu’il y a de naturel dans les lois et dans les arts, l'Europe serait, comme le reste du monde, livrée à toutes les erreurs età tous les désordres. Grâces immortelles lui en soient rendues! Ce n’est pas ainsi que le législateur des Chrétiens considère l'homme et la société. H connaît l’homme et ses penchants, parce qu'il conraft son ouvrage et celui de l’homme ; et loin de proposer à l'homme des lois faibles, complices de ses passions ou témoins iwmpuissants de ses désordres, il les lui impose comme un frein, où les lui oppose comme une digue : Perfectiestote, « soyez parfaits (fatth. v,k8), » nous dit-il ; parole sublime qu'aucun législateur avant lui n'avait fait entendre, qu'aucun lJégislateur après lui n’a répétée. Soyez parfaits, non comme Aristide et Caton, de cette perfection païenne qui, à côté des vertus privées qui honorent l’homme, laisse subsister tous les vices qui oppriment l’humanité (1); mais de la perfection de Dieu même, c'est-à-dire de ceite perfection qui consiste à obéir en tout aux lois les plus naturelles, qui, étant l’énoncé des rapports naturels des êtres, sont l’expression de la volonté générale de leur auteur ; car c’est là le sens général ou métaphysique de ce passage : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. Et nonseulement il dit aux hommes qu'il appelle à la vérité, d’être meilleurs que les païens ; car quel mérite auriez-vous, leur dit-il, à faire ce que font les paiens? « Nonne ethnici et hoc faciunt? » (Ibid., k7) mais d’être meilleurs que les Juifs eux-mêmes, le moins imparfait de tous les peuples ; et il leur dé-
(A) Caton assistait aux jeux infâmes de la déesse Flore : sa présence gênait le peuple. Gäton s’en aperçu, et sorlit pour lui laisser toute licence. Telle était la vertu du magistrat romain le plus vertueux. Martial en a fait le sujet d’une é; igramme. Ces
clare que, «si leur justice n’est pas plus abondante que celle des scribes et des phari- . siens, ils n’auront point de part à la société céleste qu’il est venu former. » (Jbid., 20.) 1] leur met sous les yeux la différence d’une loi imparfaite à une loi parfaite, lorsqu'il leur dit: Îl a été dit à vos pères d'aimer ceux qui vous aiment ; et moi, je vous dis d'aimer ceux qui vous haïissent.(Ibid.,kk.) { leur présente la distinction des œuvres mauvaises des passions, des œuvres imparfaites de la loi, des œuvres parfaites de l’amour du prochain, dans cette parabole sublime où l'on voit un homme maltraité par des voleurs, négligé par le lévite, secouru par le Samaritain : car il est à remarquer que le lévite représente ici l’état imparfait de la loi, dont il était le ministre.
Cette parole puissante tire le monde social du néant de l'erreur et du chaos du crime : l’ordre, ou l'unité du pouvoir, prend dans la société la place du désordre de la pluralité. Le monothéisme dans la religion, la monogamie dans la famille , la monarchie même dans l’État, chassent peu à peu le polythéisme, la polygamie, la polycratie même ou le popularisme; el, pour nous renfermer dans le sujet que nous traitons, le mariage est ramené par le législateur lui-même à son institution du commencement, c'est-àdire à sa loi naturelle : car la nature est an commencement de tout. La répudiation, et même pour cause d’adultère, est interdite à des hommes qui n’alléguaient pas même de prétexte pour divorcer ; et jusque dans la.
voluptueuse Egypte, où l’inceste avait été une loi politique et le moyen de la succes-.
sion de ses rois, des milliers d'hommes s’interdisent les plaisirs les plus légitimes pour s’adonner avec une entière liberté à la contemplation de la vérité.
La loi mosaïque fut donc accomplie dans la loi chrétienne, et la perfection des lois et des mœurs commença pour l'univers. La loi judaïque, avec ses pratiques multipliées, ses observances minutieuses, ses peines et ses récompenses toutes lemporelles, convenait à l’enfance de la société, à cet âge où un instituteur sévère règle tous les pas de l’homme et ne lui parle que par les sens.
La loi chrétienne, avec ses grands préceptes, sa morale universelle, son ordre éternel de
vertueux Romains assistaient aux combats de gla= diateurs, aux sacrifices de sang humain, lorsqu'il y en a eu; souffraient l’expositiondes enfants, etc., elc.
châtiments et de récompenses, convient à âge viril de la société, à cet âge où l’homme, en liberté dans la vaste enceinte que la société trace autour de lui, contenu dans ses passions par les lois, ne prend conseil, pour ses devoirs, que de son cœur. L'une formait l’homme pour l’état domestique de société, la société de soi; l’autre forme l’homme pour l’état public de société, la société des autres. Pour empêcher le Juif de nuire à son semblable, Moïse lui défend de mettre une pierre d’achoppement devant l’aveugle, lui prescrit de montrer le chemin à l’étranger et de secourir mêmèé l’animal tombé sous le faix. Jésus-Christ va plus loin dans un seu} mot ; il dit à l’homme : Tu aimeras ton prochain. (Matth. xxn, 39.) I fait de ce précepte un commandement égal à celui de l'amour pour Dieu même, et il laisse au cœur à en diriger les actes ; et c’est ce qui faisait dire à saint Augustin : Ama, et fac quod vis : « Aime, et fais ce que tu voudras. »
Il me semble voir un enfant que sa mère, pour la première fois, conduit dans un cerele, et à qui elle donne auparavant tous les petits préceptes de la Civilité puérile, sous l'espoir de récompense ou la menace de châtiments proportionnés à son âge; et un homme fait que le sentiment des bienséances avertit de tout ce qu'il doit aux autres de politesse et d’égards, et à quoi il ne pourrait manquer sans se couvrir de honte. Aussi Moïse a formé un peuple borné, craintif, interessé, sans vices, mais surtout sans vertus ; et Jésus- Christ a formé des nations. éclairées et fortes, des peuples, comme dit l’Apôtre, agréables à Dieu et sectateurs des bonnes œuvres : Populum acceptabilem , sectatorem bonorum operum (Tit.n, fk), où les esprits chagrins ne remarquent que les vices, parce que les vertus y sont l’état ordinaire et le seul autorisé, comme des enthousiastes ne remarquent chez les païens que les vertus, parce que le vice y était l'état commun et permis par les lois.
Mais la religion chrétienne fut, dans la société, comme la vérité et la vertu sont dans le cœur de l’homme, un germe que le temps conduisit peu À peu à sa maturité. La convalescence du monde, si j'ose le dire, guéri avec tant de peines de l’idolâtrie, fut lenie et laborieuse, et longtemps il porta les cicatrices de cette grande plaie de l'humanité.
L'infanticide, les combats de gladiateurs, Jes sacrifices sanglants, Ja prostitution reli-
gieuse, disparurent les premiers de la société ; mais l'esclavage, mais la superstition, la divination, le divorce surtout, opposèrent à l'influence du christianisme une plus longue résistance, et ne se retirèrent que lentement devant les progrès de la civilisation religieuse. Les empereurs d'Orient, avec leur autorité précaire et disputée, n’osèrent en délivrer la société, et ils se bornèrent à en restreindre ou à en régler l'usage. Les rois francs, et jusque dans la troisième race, usèrent encore de la répudiation, qu'on retrouve dans l’enfance de toutes les sociétés. Hs en furent repris par le Père commun des Chrétiens, qui instruisait les peuples en rappelant des rois à demi-barbares à la sévérité du christianisme, et faisant baisser la tête à ces fiers Sicambres; et même de nos jours, les dispenses de certains degrés de parenté pour les mariages, quelquefois légèrement accordées (et qui ont été cause que le projet de code civil en a aboli la loi), étaient un reste de condescendance pour la faiblesse humaine, que l’état avancé de la société aurait dû peut-être faire disparaître, surtout en France, où la loi, excluant les femmes de la succession au trône, ne rendait jamais des dispenses de ce genre politiquement nécessaires. Je ne crains pas d'assurer que la loi, en France, deviendra sévère à proportion que la licence a été excessive, et que cette maxime de Montesquieu : « Les troubles, en France, ont toujours affermi le pouvoir, » recevra, (ôt ou tard, dans l'Eglise comme dans l'Etat, l’application la plus étendue. Et l'Europe n’a-t-elle pas déjà vu la discipline ecclésiastique rétablie dans le monde chrétien par le concile de ‘Trente, après la licence introduite par la Réforme, et dans tous les Etats, les lois de polire devenir plus sévères au sortir des troubles civils ? parce que l’ordre, dans la société sous le nom de civilisation, dans l'homme sous le nom deraison, est l’état naturel des êtres : « L’ordre,vdit le P. Malebranche, «est la loi inviolable des esprits. »