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RÉVOLUTION DANS LA SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE

Depuis plus de dix siècles, le mariage, en Europe, était constitué sur la loi naturelle de l’indissolubilité ; la paternité ou le pouvoir était honoré dans la famille comme dans l'Etat, comme dans la religion. La saciété avançait, à l’aide du christianisme, dans la

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connaissance de la vérité et la pratique du bien. « La France, » dit M. de Saint-Lambert, qu'on ne soupçonnera pas de partialité en faveur du christianisme, « la France, à cette épaque, a été le pays où la justice a été le mieux administrée, et dans lequel les magistrats ont eu l'esprit, le caractère et les mœurs qu'ils devaient avoir. Leur pouvoir n'offensait personne ; il ajoutait à la sécurité de tous... La nation prenait toutes ces habitudes, qui, dans une société, deviennent des vertus ou l’appui des vertus. Dans ces moments, les mœurs des Français ont peutêtre été comparables aux plus belles mœurs des nations illustres de l'antiquité (1)... La religion était favorable à l’ordre et aux mœurs : les troubles religieux qui s’élevèrent, forcèrent le gouvernement à suspendre l’exécution de ses desseins utiles, et à s'opposer aux opinions nouvelles. »

Tel était en France, et à beaucoup d’égards dans l’Europe chrétienne, l’état de la société, lorsque le grand scandale de la réformation vint arrêter, ou plutôt suspendre le développement naturel de la société dans le perfectionnement de ses lois, et ramener la religion à l’état imparfait, à l’esprit dur, intéressé, craintif de la religion judaïque, et la société domestique et politique, aux institutions vicieuses des Grecs, dont les arts, portés en Europe à cette époque, ne contribuèrent pas peu à faire admirer et adopter les lois.

« Luther, » dit l’auteur que je citais tout à l'heure, «n’était pas un homme de génie, et il changea le monde; » c’est-à-dire qu'il altéra l’homme et bouleversa la société. Par une contradiction remarquable, la Rétormation mit le relâchement dans les principes de la société et le rigorisme dans les mœurs de l'homme : car ces mêmes docteurs qui permettaient la dissolution du lien conjugai, condamnaient avec une austérité farouche la plus innocente récréation, le jour de dimanche, qui était pour eux le jour de sabbat; et les troubles religieux de l’Angleterre ct de l’Ecosse en offrent de risibles exemples.

Ainsi, tandis que Luther, et plus encore Calvin, enseignaient les dogmes désespérants Ou corrupteurs de la prédestination absolue au malheur éternel, ou de la justice inamissible; que, niant à la fois la faiblesse humaine et la grâce divine, ils distingualent les hommes en deux classes, l’une

(£) On sent qu’un philosophe qui voit la perfecion des mœurs chez les Grecs et les Romains, où

de justes qui ne peuvent faillir, l'autre de méchants qui ne peuvent s’amender; ils portaient la confusion dans la société en mettant partout la pluralité ou la démocratie à la place de lunité; la démocratie dans la famille, par la faculté du divorce accordée aux femmes; la démocratie dans l'Etat, par le pouvoir souverain attribué au peuple; la démocratie dans la religion, par l'autorité transportée aux fidèles pour l'élection des ministres, et même dans chaque homme, pour l'interprétation des Ecritures : « Car, » dit naïivement M. de Saint-Lambert, « le chrétien de Calvin est nécessairement démocrate. » Et alors commença, pour l’Europe, la révolution des lois naturelles ou divines, aux lois vicieuses et contre la nature, ouvrage de l’homme et de ses passions ; révolution qui alluma, à son origine, des guerres si sanglantes, qui a enfanté des erreurs si monstrueuses et des crimes si inouïs ; qui, combinée avec les progrès du commerce et des arts, c’est-à-dire avec la soif d'acquérir et la fureur de jouir, a soulevé, dans le cœur de l’homme, les mêmes tempêtes qu’elle a excitées dans la société, et y a produit le dégoût de vivre pour ja vertu dans ceux qui ne peuvent plus vivre pour les jouissances : car le suicide, devenu si commun parmi nous, et qui bientôt ne laissera plus à la justice humaine de criminel à punir, ni à la bonté divine de coupable à pardonner, le suicide ne date, en Europe, que des temps dont je parle; et ce sont les mêmes doctrines qui ont donné à l’homme le pouvoir de se détruire lui-même, et qui ont enseigné, par l'organe du philosophe de Genève, que « le peuple a toujours le droit de changer ses lois, même les meilleures:

car, s’il veut se faire mal à lui-même, qui est-ce qui a le droit de l’en empêcher? »

Mais le plus puissant véhicule de la licence et du désordre, fut la faculté du divorce, que Luther crut trouver dans l’Evangile : car à cette époque de la société, on cherchait encore dans la religion la raison des lois politiques. Les seules lumières du bon sens auraient dû lui apprendre que celui qui était venu accomplir la loi des Juifs, et dire aux hommes : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (Matth. v, k8), n'avait pas entendu les laisser sous la loi imparfaite des Juifs et même sous une loi bien plus imparfaite que celle des Juifs;

il voit la perfection des arts, ne pouvait en dire davantage,

puisque, comme nous l'avons déjà observé, la répudiation est une loi dure, et le divorce mutuel une loi mauvaise; et que, dans le même entretien où, opposant les éléments imparfaits d’une loi donnée à des enfants, à ja perfection de cette même loi développée et accomplie pour des hommes faits, Jésus-Christ dit aux Juifs : /l vous a été dit : Vous ne tuerez pas, et moi je vous dis de ne pas proférer méme une parole injurieuse conire votre frère. Il vous a été dit : Vous ne commettrez point d'adultère, ef moi je vous dis de ne pas même regarder une femme avec de mauvais désirs. Il vous a été dit de ne pas haïr vos ennemis, et moi je vous dis d'aimer vos ennemis, et de faire du bien à ceux qui vous haïssent (Ibid., 21, 27, 28, 43, 4h) : que dans ce même entretien, dis-je, il est souverainement absurde de supposer que ce maitre de toute perfection ait voulu dire aux Juifs : « Moïse a permis aux maris de répudier leurs femmes, et moi je permets aux femmes de répudier leurs maris. » Il aurait dû apprendre de cet Evangile qui le dément autant de fois qu’il l’invoque, que Jésus- Christ, interrogé par les Juifs sur le sens de la loi de Moïse, relative à la dissolution du lien conjugal, ne pouvait leur parler que de l'espèce de dissolution tolérée par Moïse, c'est-à-dire de la répudiation exercée par le mariseul ;eteffectivement ledivin législateur n’emploie que les expressions dimittere uxorem,uxorem dimissam, pour exprimer la dissolution dulien conjugal, et la femme séparée de son époux; que saint Paul, qui ne parle qu’à des Chrétiens, et qui, sans doute, entendait le sens de l'Evangile, dit : Si une femme épouse un autre homme pendant la vie de son mari, elle sera tenue pour adulière; mais si son mari vient à mourir, elle est affranchie de cette loi, et elle peut en épouser un autre sans adultère (Rom. vin, 3); et qu'enfin, si ce passage de l’Evangile s’adresse aux Chrétiens, il ne signifie que la séparation a mensa et a (oro, pour cause d’adultère : séparation que l’honneur commande comme la raison le permet. Au reste, ie ne discuterai point ce dernier passage de l'Evangile, puisque ceux que je combats ne nous l’opposent point; et que d’ailleurs ils ont été bien au delà des borues que, selon Luther et Calvin, le législateur des Chrétiens a assignées à la faculté de dissoudre le lien matrimonial.

Quoi qu'il en soit, le divorce mutuel n’é- {at pratiqué que depuis quelques années;

nous voyons Stork, Muncer, Carlostadt, des premiers et des plus zélés disciples de Luther, lui reprocher d’avoir introduit une dissolution semblable à celle du mahométisme : et en effet, le divorce se changeait même dès Iors en polygamie. Luther lui-même avait sans cesse à la bouche ce mot fameux:

Si nolit uxor, ancilla venito. Ce patriarche de la Réformation, assisté de ses docteurs, permit au landgrave de Hesse, par sa consultation du mois de décembre 1539, d’épouser une seconde femme, en retenant la première ; et même, de nos jours, le feu roi de Prusse, Frédéric-Guillaume NH, a répudié Elisabeth de Brunswick, épousé la princesse de Hesse, épousé la comtesse d'Enhoff, sans répudier la reine, toujours avec l’approbation des docteurs calvinistes; et lorsqu avec ces trois femmes vivantes il voulait encore épouser mademoiselle de Voss, il irouva ses pasteurs disposés à le lui permettre, alléguant qu’il valait mieux contracter un mariage illégitime, que de courir sans cesse d'erreurs en erreurs : décision dérisoire et honteuse, qui « dégrade autant ceux qui la donnent que celui qui la sollicite, » dit avec raison M. de Ségur, historien récent de cette époque mémorable de notre temps.

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