‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 178 sur 306 · IL EST TROP TARD · texte numérisé non relu

IL EST TROP TARD

IL EST TROP TARD... LA GUERRE À DÉCIDÉ l.…..

(Rénovateur, 8 septembre 1832.)

Suscepere duo manipulures imperium populi Romani transferendum et transtuleruné.

« Deux simples soldats entreprirent de changer la succession à l’empire romain , et ils la changèrent. »

C’est ainsi que Tacite commence le récit

de la révolution qui précipila Galba du trône pour y piacer Othon, et qui fit passer l’empire des familles patriciennes, qui avaient régné depuis Auguste, aux familles plébéiennes, d’où il ne sortit plus, et qui commencèrent à Othon.

Une révolution semblable s’est opérée en France : deux simples particuliers ont disposé de la couronne en répondant aux propositions de paix qui leur furent faites : « Il est trop tard, la guerre a décidé. » Et, comme les soldats d'Othon, ils ont changé la royauté noble en royauté bourgeoise.

Il y a cette différence entre ces deux révolutions, qu’à Rome la succession légitime à la monarchie n’avait pu prendre racine chez un peuple soumis pendant neuf à dix siècles au gouvernement républicain, et qui ne pouvait que le regretter, après moins d'un siècle du despotisme le plus cruel et le plus insensé de Tibère, de Caligula, de Néron, de Claude, chez un peuple païen, peuple sans morale qui ne tenait de sa religion, ni idées justes sur le pouvoir, ni affection envers ses maîtres : au lieu qu’en France c'est après dix siècles de succession paisible de rois, interrompue par quelques années seulement d’une république extravagante ou d’un brillant despotisme, c’est chez un peuple chrétien, renommé par la douceur de ses mœurs, la justesse de son esprit, son attachement. à ses rois, devenu sous l'influence de la religion chrétienne ane autre religion, que s’est opérée en trois jours la révolution à laquelle juillet a donne son nom, et que l'antique race de ses rois a été, dans trois générations des princes les plus vertueux et les plus innocents, condamnée à un exil éternel par des hommes Cont aucun assurément n'avait à se plaindre d'eux, et au profit d’un parent qui n’en

avait reçu que des témoignages d'affection.

Ces mots il est trop tard, la querre a décidé, qui retentiront longtemps en Krance et en Europe, semblables au Mane, Thecel, Phares du festin de Balthazar, ont donné le signal de la plus grande désolation dont une société puisse être frappée; de toutes les émeutes, de toutes les révoltes, de toutes les haines, de toutes les guerres, de tous les attentats contre l’ordre religieux et politique, de tout le sang qui a été versé en Europe depuis cette fatale époque, et qui le sera encore, enfin de tous les malheurs publics et privés qui en ont été la suite, et de tous ceux qui nous menacent encore ; et tous ces malheurs et tous ces crimes pèsent sur la conscience, et tout ce sang a coulé au compte de ceux qui, par ces mots cruels il est trop tard , lu guerre a décidé, ont jeté la France et l’Europe dans l’inextricable dédale dont elles ont tant de peine à sortir, si même elles en sortent.

Je suis loin de supposer que les hommes qui ont prononcé ce fatal arrêt, quels qu’ils soient (car il paraît qu’on s’en dispute l’honneur), en aient prévu toutes les conséquences; à Dieu ne plaise que je leur impute une si effroyable perversité; mais s’ils ont pu croire que cette substitution violente d’une royauté à une autre, ce déplacement d’une dynastie, si malheureux pour la s0ciété, même lorsque c’est la nature qui le fait par l’extinction d’une famille régnante, laisserait les choses dans l’état de paix, de sécurité, de prospérité, de bonheur où la restauration les avait placées et maintenues pendant quinze ans, il n'y a pas d'expression assez forte pour déplorer cette absence totale de jugement, de prévoyance, de connaissances historiques et politiques, même d'esprit, j'entends l’esprit de gouvernement, qui ne consiste pas à débiter de belles phrases à la tribune ou à les écrire dans un journal, pas même à faire de la philanthropie dans ses terres ou des affaires d'argent dans son comptoir; mais à connaître le temps et les hommes, et à juger la portée de ce que l’on entreprend,

CE

Et ce n’est pas un conquérant, qui, dans l’'emportement de la victoire, laisse échapper ces mots barbares; ce n'est pas un orateur de tribune enivré par les applaudissements des galeries: ceux qui les ont prononcés n'étaient échauffés ni par leurs combats, ni par leurs harangues; c’est avec le calme de la réflexion, c’est de sang-froid, et lorsqu'ils écoutaient les propositions pacifiques qui leur étaient faites ; c’est dans cette situation d'esprit qu’ils ont osé répondre :

La guerre a décidé. Comme si la guerre, qui ne décide qu'entre des forces, pouvait ici décider entre des droits. Il est trop tard, trop tard pour sauver son pays des horreurs d'une révolution, trop tard pour rassurer tous les intérêts menacés, trop tard pour ar. racher les armes des mains des combattants, trop tard pour épargner Île sang des citoyens, trop tard pour honorer la France aux yeux de l'étranger, par un grand exemple de modération et de sagesse!

Et queis motifs peuvent alléguer ceux qui ont repoussé avec tant d'insolence et de lémérité les propositions de paix qui leur étaient faites de la part du roi? Nous parleront-ils encore de l’illégalité des fameuses ordonnances, après tout ce que nous avons vu d’illégal, et même sans ordonnance? Ce reproche d’illégalité, désavoué même par desjournauxlibéraux, est tout à fait suranné; il ne fait que continuer la comédie de quinze ans, et ne peut servir qu'à prolonger lPiniquité des détentions de Ham. On n’a ja- 1nais exigé des rois qu’ils fussent infaillibles, et la charte elle-même n’a pu les mettre à l’abri de leurs propres erreurs et des fautes qu'ils pouvaient commettre qu’en Îles condamnant à une inaction totale : mais ce qu’on peut et doit demander d’eux, c’est de reconnaître leurs erreurs, et de punir ceux dont le devoir était de les avertir et de leur

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