‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 181 sur 306 · SUR LA TURQUIE · texte numérisé non relu

SUR LA TURQUIE

(Extrait du Journal des Débats, 39 septembre 1821.)

en deviendrait le maître légal; mais la nature n’a point ! fixé l'époque après laquelle l'usurpation du pouvoir d’une société y deviendrait souveraineté légitime. Les vents portent une graine sur le sommet d’une montagne; elle naît, elle croît, faible dans les commencements, ignorée dans ses progrès ; vous ne l'avez pasvue croître, et vous la voyez

arbre qui brave la fureurdes vents etvous offre”: *

l'abri de son ombre. Sans doute, le Grand ?

Seigneur est souverain légrtime des Turcs, !

ses vrais et seuls sujets, puisqu'ils sont ses seuls officiers et ses seuls soldats, et aussi légitime que tout autre prince d'Europe ; mais il faut observer qu'il est souverain légitime dans nos idées’ plutôt que dans lesleurs, et qu'ils ne voient pas du même œil que nous cette légitimité, dont certainement le mot n’est pas dans leur langue, puisque, en la respectant dans la famille des Ottomans, ils la violentsans scrupule dans le princerégnant qu'ils ont souvent détrôné et mis à mort.

Mais il y a une autre légitimité, et la plus sacrée de toutes, celle de la raison et de la vérité. Toute société qui, par la faute de ses lois, ne peut pas conduire les hommes ? à leur perfection morale; toute société qui, comime celle des Turcs, condamne ses peuples d une immuable stupidité (c'est Condorcet qui l’a dit) ; toute société oùles lois sont contraires à la nature de l’homme ét dé la société, où la où les pratiques sont barbares ou licencieuses, n’est pas une société légitime, ducs elle n’est pas conforme aux volontés du père et de l’auteur de toute société. Cette proposition, toute hardie qu’elle parait, je ne l'avance pas tout à fait sans caution. Bacon a fait un traité exprès, De bello sacro, pour prouver que les puissances chrétiennes pouvaient ou devaient faire la guerre aux Turcs, qu'il appelle un peuple exlex, hors la loi des nations.

Ainsi, d'un côté l'occupation militaire, tant qu'elle dure, est exclusive de la souveraineté légitime ; les Grecs ne Sont rien dans l'état ‘urcs, et, tolérés plutôt que protégés, ne jouissent que précairement des droits privés; de l'autre, l’état social des Tures est incompatible avec Ja “fin naturelle de toute société, et ne peut conduire les hommes à la veriu et au bonheur; eTilime parait ctictté, POUr cé doubre mot,

de reconnaître, dans.la domination des Tures sur les Grecs, aucun des caractères d'une souveraineté légitime.

Et remarquez quil ne s’agit plus dans ce moment pour les Grecs de liberté et de bonheur : il s’agit d'existence. Il ne dépend plus des puissances chrétiennes, pas même de la puissance ottomane, de faire désormais habiter dans les mêmes lieux les Grecs et les Turcs. Le Grand Seigneur aurait beau s’engager par les pactes les plus solennels à traiter les Grecs avec modération, il n’est maître ni de ses peuples ni de ses soldats, et le joug sous lequel les Grecs gémissaient, et auquel peutêtre une longue habitude de souffrir les rendait moins sensibles, est devenu tout à fait intolérable. Leur donner une existence isolée et indépendante dans quelques provinces séparées du reste de l’empire ture, c’est à quoi la Porte ne consentirait jamais, etil faut abandonner à son malheureux sort ce peuple, dégénéré si l’on veut, mais qui montre le désir et les moyens de se relever de son abjection, et voir de sang-froid sa longue agonie, ou lui porter les secours que les peuples chrétiens se doivent, comme les hommes, les uns aux autres. Qu'on ne craigne pas l'abus qu'on peut faire de cette doctrine. Nul autre peuple dans l'univers ne se trouve et ne peut se trouver dans la position où sont les Grecs, seul peuple chrétien asservi à des maitres qui ne le sont pas.

Non-seulement les Turcs ne peuvent plus désormais vivre avec les Grecs, mais peut-être ne sont-ils plus en état d'entretenir des relations d’amitié avec les Chrétiens. Les menaces de guerre et de vengeance, sans aucun résultat, leur donneront à notre égard un surcroît de mépris et d'insolence, qui rendra nos relations avec eux beaucoup plus difficiles. Peutêtre ces menaces leur feront-elles sentir le besoin de perfectionner leur art militaire, et d'employer contre nous d’autres armes que le fanatisme. En hommes et en argent, cette puissance ne le cède à aucune autre; son droit de guerre la rend encore plus dangereuse, etsa haine religieuse contre les Chrétiens, réveillée par ses derniers excès, ne permettra plus entre eux et nous d’aflinité politique.

Je le répète, je vois en Turquie un état légal, etn’y a-t-il pas des lois dans toute réunion d'hommes, même dans un attroupement de brigands? Mais je ne saurais y veir un état légitime de société. L'état.légitime.de la. sociétéest la civilisation, parce qu'il en est l'état naturel, et la civilisation n’est que le

christianisme applique à l’état social; et les ! révoltes éternelles dans les pays idolâtres et mahométans, et les sanglantes dépositions des souverains, et le massacre des princes frères puinés du prince régnant, qui y sont une loi d'Etat, ne sont-ils pas la preuve que ces peuples n’ont pas plus que leurs gouvernements l’idée de ce que nous entendons par légitimité, et qu’ils ne reconnaissent d'autre droit que celui du plus fort?

Deux motifs cependant, l’un mercantile, l’autre politique, se cachent derrière ce scrupule de légitimité. Sans doute l'expulsion des Turcs hors de l’Europe anéantirait les relations commerciales que les peuples chrétiens ont avec eux. Mais la puissance chrétienne, quelle qu’elle fût, qui régnerait à Constantinople, aurait nos mœurs, nosgoûts, nos besoins, etil s’établirait bientôt entre elle et nous de nouvelles relations de commerce.

Si nos artset notre industrie faisaient chez elle assez de progrès pour qu’elle n’eût plus besoin de beaucoup d'objets pour lesquels les Tures sont aujourd’hui nos tributaires, le commerce entrel’Orient et l'Occident se réduirait peut-être à l’échange des produits indigènes dans chaque pays. Mais n'est-ce pas le vœu de la nature qui fait naître des productions diverses dans divers climats, et n'est-ce pas encore l’objet des efforts constants de la politique, lorsqu'elle soumet partout les denrées étrangères à des prohibitions si sévères ou à des droits d’entrée si ruineux ? Il y aurait peut-être moins de manufactures en Europe, mais il y aurait aussi moins de cette population industrielle et si peu indusirieuse, sans travail et sans pain à la première crise politique ou commerciale, qui fait languir le débit deses produits ou arrête l'importation des matières premières de son industrie, et qui accable les gouvernements de ses besoins, de son oisiveté et de sa turbulence.

Une considération politique, et qui n'est peut-être qu'un intérêt mercantile déguisé , est la crainte del’agrandissement de la Russie, mieux placée pour faire la guerre aux Turcs, et en recueillir les fruits. C’est, il faut en convenir, ouvrir un peu tard les yeux sur ce danger, et si l’on voulait s'opposer à l’agrandissement de cet empire colossal, il eût fallu s’y prendre plus tôt. La Russie, forte de son climat, de sa population, de ses déserts, des lumières de son gouvernement, ei même de l’ignorance de ses peuples, ne peut aujourd'hui, comme tous les grands empires, comme le grand empire de Bonaparte, être hornée

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