LETTRE DE M. DE BONALD INSÉRÉE DANS LE
Journal des Débats, N° Du 28 ocTogre 1821:
Paris, le 27 octobre.
Au rédacteur.
Monsieur, je n’ai pu me procurer qu’à Rhodez, où je suis allé pour les élections, les n° 21 et 23 de la Gazette de France, qui contiennent des observations de M. Achille de Jouf- Foy, sur un article relatif aux événements qui se passent en Orient, que j'ai inséré dans le numéro de votre journal du 20 septembre dernier.
Ces observations m'avaient été indiquées, dans ce même journal, par des réflexions de M. Malte-Brun, mais j'avais cherché en vain la Gazette de France dans la ville voisine des lieux que j'habite. Elle n’y a pas d'abonnés. M. Achille de Jouffroy voudra bien exeuser le retard de ma réponse à ses observations.
Dans les procès littéraires, comme dans les autres, les parties devraient se faire signifier réciproquement leurs dires.
Les observations de M. Achille de Jouffroy ont deux parties distinctes, comme celles qu'il combat : l’une relative à la légitimité en général, l’autre relative à la légitimité de domination des Turcs sur les Grecs. Je commence par celle-ci.
L'Europe eût été bien étonnée, il y a moins d’un siècle et demi, lorsqu’après les guerres sanglantes et les horribles dévastations des Turcs en Hongrie et en Pologne, ils formaient, en 1683, le siége de Vienne, dernier boulevard de la chrétienté, de voir des Chrétiens prendre la défense de la légitimité de possession parles Turcs. d’une des plus belles parties de l’Europe chrétienne. Nous pouvons encore nous faire une idée de l'horreur et de l’'épouvante qu'ils avaient inspirées, en remarquent dans toutes nos langues des locutions ou des comparaisons passées en proverbes, qui s’y rapportent. L'alliance de François [* avec les infidèles fut, dans les idées d'alors, un scandale dont Charles-Quint se servit avec succès contre son compétiteur, et dont l'effet ne fut pas affaibli même par le scandale plus grand peut-être de la prise et du sac de Rome par l’armée impériale et des soldats luthériens. Cet habile et dangereux rival d’un de nos plus grands rois, fit même, pour le rendre odieux, frapper, à l’occasion du siége de Nice par les troupes françaises et par Barberousse, amiral des Turcs, une médaille où on lisait: Micea a. Turcis et Gallis obsessa, anno 1543.
Telles étaient les idées de ce temps. Et c'est dans cet esprit que Bacon, regardé cependant commeun oracle par nos beaux esprits, a écrit son traité De bello sacro.
Les sentiments chrétiens et chevaleresques qui avaient enfanté les croisades, et soutenu contre les rausulmans la chrétienté d'Orient, survivaient encore à ces fameuses expéditions, pour défendre contre ces mêmes ennemis la chrétienté d'Occident.
Mais déjà Luther, le premier défenseur de lalégitime possession des Tures, avait prétendu que l’empereur d'Allemagne ne devait point leur faire la guerre, attendu que Dieu voulait nous visiter par eux. Le déisme subtil et spirituel des Européens s’alliait, par une tendance assez naturelle, au déisme grossier des sectateurs de Mahomet. C’est une remarque de Leibnitz, quitrouve de grandes ressemblances entre le mahométisme et la Réforme; et cette observation a été confirmée depuis par d’autres philosophes, et récemment par M. le comte de Maistre.
L'effet de ces opinions, qui gagnent insensiblement tous les esprits, même les meilleurs, a été dans le dernier siècle de présenter les croisades comme absurdes et odieuses, et l'on ose à peine les défendre, même aujourd'hui, que les avantages qu’en aretirés la civilisation européenne sont mieux connus.
À cette cause de bienveillance pour les Turcs s’en est jointe une autre toute-puissante sur les peuples modernes, l'intérêt mercantile. Depuis que nous fournissons aux Turcs des draps et des soieries, ils ont cesséde paraître barbares et dangereux ; et nous avons vu nos philosophes vanter leurs mœurs, leur administration , leur politique, même quelques-uns leur religion, quoique Condorcet ait dit qu’elle les condamne à une incurable stupidité. Il est vrai que depuis la bataille de Lépante etleur défaite devant Vienne, qui ont été le dernier terme de leurs progrès et le premier échec à leur puissance, moins eonfiants enleur force, les Turcs ont mis dans leur palitique plus d'humanité ou plus de circonspection, mais il est aisé de voir aujourd'hui que leur férocité naturelle et leur orgueil barbare n'étaient que suspendus, et qu'ils reprendraient leur cours à la première occasion.
Quoi qu’il en soit, j'ai dit formellement, si je ne metrompe, quela race des Ottomans, une des plus anciennement régnantes du monde, était souveraine légitime des Turcs, je l'ai dit dans nos idées plutôt que dans les leurs, car ces terribles métaphysiciens, distinguant dans
famille en général, et la violent sans scrupule dans les individus, quand ceux-ci déplaisent aux janissaires, souverains par le fait de l’empire ottoman, comme les prétoriens l’étaient de l'empire romain.
Mais j'ai nié qu’une occupation toujours mi- | litaire pût jamais devenir à l’égard du peuple |
a des sujets dans le sens que nous attachons !
à cette expression, c’est-à-dire, des hommes |. régis par les mêmes lois, soumis aux mêmes *” charges, ou, suivant leur position dans la so- ! ciété, à des charges équivalentes, jouissant {#
des mêmes droits civils et appelés plus tôt ou plus tard aux mêmes devoirs politiques; et
tel est, quoi qu’en disent les révolutionnaires !de toutes les contrées, l’état de tousles peu- ! ples chrétiens soumis à des rois. Mais un.
peuple souverain n’a et ne peut avoir que
des esclaves, et, comme je le disais tout à
l'heure, le peuple en Turquie, le peuple armé !
est le vrai souverain de l'Etat qui fait et défait
selon son caprice le souverain du Sérail, et ;
seulement, quand il en veut un nouveau, le
prend par habitude tout fait dans la même ,
famille : c’est un terrible argument contre la
souveraineté du peuple, un argument j'ose |
dire péremptoire, que ce souverain ne puisse | avoir un peuple sujet sans en faire un peuple es-
clave, parce que lui-même ne peut être qu'un
despote, même quand il n’est pas actuellement un tyran: c'est que la souveraineté du peuple n’est jamais qu'une démocratie civile ou militaire, dans le forum ou dans le camp; et la remarque qu’en a faite Montesquieu à propos de l'empire romain, s'applique parfaitement à l’empire ottoman. Le christianisme lui-même, qui a mis tant de douceur dans la politique, ne change pas entièrement cette force naturelle des choses; car dans les gouvernements suisses, ceux qu'on appelait sujets ne l’étaient pas au même titre que nous le sommes de nos rois, et n'avaient pas le droit de bourgeoisie dans la cité souveraine. En effet, si un peuple sujet d’un peuple souverain était confondu avec lui par les alliances, par la participation à tous les droits civils et politiques, il ne ferait avec lui qu’un seul et même peuple, et n’en serait pas distingué. Mais,par cela seul qu’il y a deux peuples, deux peuples distincts et séparès, quoique sur Île même territoire, l’un gouverne, l’autre est gouverné, l’un commande et l'autre sert.
Cela est si vrai que, lorsqu'un écrivain récent a voulu, dans l'intérêt de son système et en désespoir de cause, trouver de la servitude en
la succession légitime, la respectent dans la * France, dans l’ancienne France, la plus libre
. . , , ., . H ainsi occupé une possession légitime. Un roi | {
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917 PART. Il. POLITIQUE. — SUR LA TURQUIE. CAE
! des monarchies, et conséquemment la plus
forte, il a été obligé, malgré l’histoire , le
bons senset la vérité, d'y forger deux peuples,’
deux peuples distincts, les Francs et les Gaulois, dont l’un était lemaître et l’autre l’esclave. Maisce qui était en France une chimère, et même odieuse et coupable, est une réalité en Turquie; etiln’y a pas deux peuples au monde séparés par mille lieues de terre ou de mer, qui soient en tout plus différents l’un de l’autre, plus opposés l’un à l’autre que les Grecs et les Turcs, qui sont, je crois l'avoir dit, après trois siècles et demi de cohabitation, au même état aujourd’hui de séparation qu’ils l'ont été le lendemain de la conquête.
Les Grecs, je le sais, n'étaient pas soumis à l'esclavage domestique, celui où un peuple tout entier travaille gratuitement pour le compte d’un autre. Cet état n'existe pas en Europe, et ma mémoire ne me rappelle d’esclavage pareil que celui des Hébreux chez les Egyptiens ou des Gabaonites chez les Hébreux ; car nos esclaves d'Amérique, comme les ilotes de Sparte, étaient non un peuple, mais des individus transplantés, qui avaient échangé un terrible esclavage sous leurs roitelets, maîtres absolus de leur travail et de leur vie, contre un état de domesticité chez des Chrétiens, et les cruelles superstitions de leur fétichisme pour les notions pures et élevées que la religion et la morale du christianisme pouvaientleur donner. Mais les Grecs sont à l'égard des Tures en esclavage politique, c’est-à-dire qu'ils ne jouissent, et encore assez précairement, que des biens domestiques, de leur travail et de leur industrie, sans aucune participation aux avantages ou plutôt aux devoirs politiques, dans un gouvernement où tout habituellement, administration, justice, guerre, se fait sans eux, et aujourd’hui se fait contre eux.
La liberté politique d’un peuple ne consiste
pas à faire des lois, car les lois, j'entends celles qui méritent ce nom,sont toutes faites,
et il suffit d’en faire. l'application, à quoi le
peuple n'entend rien; mais elle consiste à avoir la faculté, moyennant certaines conditions, de concourir à leur exécution, en passant de la condition privée à la condition publique, ou au service politique, C’est ce qu’a très-bien vu le président Hénault, lorsqu'il dit, d’après un ancien auteur : « La constitution du royaume de France est si excellente qu’elle n'a jamais exclu, et n’exclura jamais les citoyens nés dans le plus bas étage des dignités les plus relevées.»
Cet état des Grecs est-il légitimé par la
contçuête, par l'ancienneté de possession, ou la longue habitude de l’obéissance ? Je ne le crois pas. Le droit des gens des Chrétiens est fondé sur ce principe d’éternelle justice, que la conquête ou l'acquisition incorpore iles vaincus aux vainqueurs, de manière à n’en faire qu'un seul et même peuple; et, s’il y a entre eux quelque différence dans la distribution des emplois vu les autres avantages politiques, elle est plus souvent en faveur des peuples nouvellement réunis. L'ancien-
neté de possession, l'habitude de l'obéissance
ne > prescrivent pas contre le droit qu'a tout peuple comme toute famille à la liberté pokitique. ‘Car de même que toutes les familles particulières sont indépendantes politiquement les unes des autres, tout peuple doit être indépendant d’un aûtre peuple, puisque, cemme nous l'avons dit, il ne pourrait en dépendre sans perdre toute liberté. C'est là certainement une volonté de l’auteur et du père des sociétés humaines ; et, lorsque M. Achille de Jouffroy s'étonne que cette volonté ait resté si longtemps, à l'égard des Grecs, sans exécution, les Chrétiens lui diront que les Grecs, qui les premiers ontrompu l'unité religieuse, ont mérité ce long et sévère châtiment ; et les moralistes considérant les choses d’une manière plus générale lui feront observer que la volonté de Dieu mêmene détruit pas le libre arbitre de l’homme qui ne
pourrait mériter pour le bien qu'il fait, s'il
n'avait pas la triste faculté de préférer le mal.
Sans doute, tant que les Grecs n'ont eu à souffri” que les mépriset les avanies des Turcs, la prudence que la religion conseille, autant que la raison, leur défendait de tenter avee
leurs oppresseurs une lutte trop inégale,
comme elle défend à un innocent mis en prison de s'échapper, en sautant de cent pieds de haut sur le pavé, au risque évident de se
casser la tête; mais, lorsque par la faute, si #7
l'on veut, de quelques particuliers, la nation entière a été menacée d'un massacre général,
dont l'objet était plutôt les richesses de mal heureuses victimes que le châtiment de quel-
ques. coupables, je crois qu’alors elle a dû ‘ ge
pourvoir à sa sûreté personnelle, examiner les titres de ses oppresseurs, et même appe-= ler à son aide les puissances chrétiennes, à qui la fo force a été donnée “uniquement pour défendre la chrétienté, et la civilisation avec elle. C'est par les mêmes motifs et avec le même droit, ou plutôt le même devoir de se défendre contre l'oppression de lillégitimité la plus barbare et la plus extravagante qu'il y ait eu au monde, celle de la Convention, que
la Vendée et les émigrés ont combattu, et invoqué le secours des gouvernements voisins, et la garantie qu'ils doivent tous à l’ordre public et à la religion chrétienne. On s’est beaucoup élevé contre cet appel fait aux étrangers, et l’on n’a pas vu qu'il n’y avait dans tout cela d'étrangers que les révolutionnaires, étrangers non-seulement à la France, mais au monde entier.
J'ai dit, et jele crois, que désormais les Grecs et les Turcs ne peuvent plus vivre sous le même ciel, et que même les relations des puissances chrétiennes avec les Turcs deviendront plus diflicultueuses, et les Tures eux-mêmes, quine manqueront ni de conseillers ni d’inséructeurs, seront plus dangereux. Quant au partage de la Grèce, j'ai dit, il est vrai, qu'il était facile, parce que la Grèce n'avait jamais été, même sous les Turcs, un Etat un, etje pense que si les puissances chrétiennes ont pu légitimement, pour rétablir l’ordre en France et en Italie, en occuper militairement et momentanément quelques frontières, elles peuvent, pour un objet encora plus pressant, occuper la Grèce à perpétuité ; car certainement, hors d'état, parles moyens diplomatiques, d’y protéger les Grecs, que le Grand Seigneur lui-même ne pourrait protéger tout au plus qu’à la portée du canon des sept tours, elles ne pourraient quitter ce territoire une fois qu'elles l’auraient occupé, sans livrer les Grecs aux derniers malheurs et à une extermination totale.
Du reste, quand M. Achille de Jouffroy parle des volontés de l'auteur de toute société, il peut être permis de penser que cet événement, qui n’aura peut-être son accomplissement que dans un espace de temps que nous appelons des siècles, et qui pour l'Eternel ne sont que des jours, sera le terme que sa volonté a fixé au malheur politique des Grecs, et peut-être à leur schisme.
Je suis du rèste prêt à convenir que, si l’on peut assurer par des moyens pacifiques l’existence et la sûreté des Grecs, on doit les préférer aux moyens militaires ; mais il est une certaine disposition des choses, un tel entrainement de circonstances où les gouvernements n'ont pas le choix des moyens. Une foree qu'ils ne connaissent pas les pousse à l'exécution des desseins qui ne sont pas dans les combinaisons de leurs cabinets, et il est des volontés qui s'accomplissent par les hommes et malgré les hommes.
J'examinerai dans un second et dernier article la seconde partie des observations de
défends avec l'estime due à son caractère, à
ses sentiments, à son talent et à l'usage qu’il # 4
en fait.