‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 187 sur 306 · SUR L’EXPÉDITION D’ESPAGNE · texte numérisé non relu

SUR L’EXPÉDITION D’ESPAGNE

(Quotidienne, 19 novembre 1823.)

L'expédition que la France vient de terminer si heureusement en Espagne, est l’époque la plus glorieuse de ses annales. Une guerre intentée ou plutôt soutenue sans aucune vue d’agrandissement, sans aucun motif de jalousie de commerce, de rivalité de nation, de ressentiment personnel de rois ou de ministres, une guerre entreprise uniquement dans l'intérêt d'un pays malheureux, et pour le délivrer, lui, son pouvoir, sa religion, son honneur, ses propriétés, de la plus féroce et la plus honteuse tyrannie qui fut jamais, est

un phénomène dans l'histoire des sociétés ; c'est une guerre morale et religieuse autant que politique, une guerre on peut dire d'humanité, et le plus bel usage qu'un grand roi ait jamais pu faire de ses forces.

Les souverains de l’Europe qui ont concouru de leur résolution et de leurs vœux à cette noble entreprise, et qui auraient, s'il l’eût fallu, concouru de leurs forces, ont repris dans l’esprit des peuples le rang que la Providence leur a assigné, en s'élevant à la haute destination que la Providence leur a

n97 donnée de défendre le- christianisme et la royauté, ces deux bases de toute civilisation et de toute véritable prospérité.

L'exécution de cet acte mémorable a répondu à de si hautes pensées et à un si noble but. Un prince du sang des Bourbons, digne petit-fils de saint Louis et de Henri IV, est allé, comme le premier, combattre les infidèles en terre étrangère, et comme le second a reconquis un royaume pour son illustre maison ; nouveau Godefroy de Bouillon, il a montré dans une autre croisade contre les ennemis du nom chrétien, la foi la plus vive, la piété la plus sincère, unies à la plus brillante valeur et à la -sagesse la plus consommée ; une armée digne d’un tel chef s’est, à son exemple, illustrée sous ses yeux par sa discipline autant,que par son courage, et 4 prouvé que les Français n’ont besoin que de trouver un modèle dans celui qui les commande, pour être capables de tout, même de se contenir, et qu'aucun effort n’est impossible à leur courage, ni aucun sacrifice à leur vertu ; époque heureuse de notre histoire, de laquelle dateront, il faut l’espérer, la force et la prospérité de la France, et qui vérifie ce qu'a dit ailleurs l’auteur de cet article : « que les nations commencent ou recommencent sous les tentes. » LP GE (ne

Ainsi, la France qui avait donné naguère à l’Europe de si grands scandales, revenue à sa haute mission de devancer tous les peuples dans la carrière du bien, lui a offert aujourd’hui les plus beaux modèles d’héroïsme, et la valeureuse jeunesse qui, dans une guerre injuste, s'était, il y a quarante ans, infectée de démocratie chez un peuple rebelle et républicain, est allée aujourd’hui, dans une guerre sacrée, s’imprégner de sentiments religieux et monarchiques, en secourant une nation fidèle à son Dieu et à son roi.

Mais, après avoir payé à notre magnanime prince et à sa brave armée le tribut d’admiration et de reconnaissance qui lui sont dues, il faut s'élever plus haut et considérer ces eve nements sous un point de vue plus général, pour en faire sortir de nouvelles lurnières et

.de plus hautes leçons. Le vulgaire épèle un à un les événements et n’en pie aucune instruction.

Quand on veut lire avec fruit dans ce grand livre de la société, il faut rapprocher les uns des autres les faits que l’histoire nous présente, et franchir, par la pensée, pour les lier entre eux, ces courts intervalles que les hommes qui ne vivent qu’un jour appellent des années ou des siècles. La société a parcouru

«ent encore d’une subversion totale) :

toutes ses phases; l'orbite dans lequel sa

marche est circonscrite est déterminé ; le livre

est fermé ; nous n'avons plus rien à apprendre et nousayons tout à méditer.

” Tout, dans le monde moral et politique, est

coordonné à la connaissance et au triomphe

de la vérité, unique besoin de l'être intelligent ; et pour faire de cette expression générale une application sensible et particulière, tout est coordonné à l'existence du christianisme, dont l’état public et politique s'appelle la éhrétienté. Qui ne voit pas cela, ne voit rieng et celui qui s imaginerait que les gouvernements n existent que pour des besoins physiques ou les plaisirs des hommes, et pour leur donner du pain et. des spectacles, quelque

| esprit qu'il eût reçu de la nature, quelques

connaissances qu'il eût acquises, ne serait |

qu’un enfant dans la science de la société.

Tant que le christianisme a été renfermé dans l’intérieur des familles, il n’a eu de persécutions à subir que dans la personne de ses sectateurs de la part des empereurs païens, qui mettaient à mort les Chrétiens sans même connaître le christianisme. Le paganisme ne persécutait pas les doctrines, parce qu'il n’en avait pas lui-même, et cette absence de doctrines est une des causes extérieures de la facilité avec laquelle les doctrines chrétiennes se répandirent dans l'univers. Le christianisme, qui ne défend que sa doctrine, n'opposa à la fureur de ses tyrans que la patience de ses martyrs; son royaume n'étant pas encore de ce monde ; et il n’y avait pas de gouvernement qui fut chargé de le protéger.

Mais après son établissement dans l'Etat, la religion chrétienne, devenue société publique, eut d’autres ennemis à combattre, des ennemis publics, des gouvernements et

des peuples ertiers qui menaçaient sa doc-

trine plus encore que ses sectateurs; et les gouvernements devenus chrétiens fondés par le christianisme et sur le christianisme, furent honorés de la mission de le défendre.

Sans parler ici des guerres, on peut dire, civiles, que la religion chrétienne a soutenues dans les derniers siècles de l'Eglise contre des hérésies appuyées trop souvent par l’autorité politique, les ennemis les plus redoutables qu’elle ait eus ou qu’elle a encore à combattre sont le mahométisme et le jacobinisme (et j'appelle de ce nom, devenu historique, ces opinions féroces, régénération de toutes les erreurs religieuses et politiques qui avaient précédé, qui ont mis l’Europe chrétienne à deux doigts de sa perte, et la menadeux

ç29 ennemis aussi étrangers l’un que l’autre à la civilisation, dont l’un attaquait le territoire de la chrétienté pour ÿ répandre ses doctrines, et dont l’autre attaque les doctrines pour y

ruiner toute autorité religieuse et civile ; et y

établir sa domination, même politique.

Nous reviendrons plus tard sur la ressemblance, ou pour mieux dire, sur l'identité de ces deux: ennemis ; et déjà l’on peut la soupçonner en considérant l'identité des moyens extraordinaires qu’une Providence conservatrice de la société a inspirés aux deux époques pour la combattre.

Assurément dans le siècle qui précède la prédication de la première croisade, il n’y avait pas chez les peuples plus de disposition, ni même de pensée à une coalition générale pour tenter ces lointaines et périlleuses expéditions qu'il n’y avait, il y a quelques années, d'apparence où même de possibilité d’une sainte alliance de rois pour combattre ensemble et les uns chez les autres, la révolution ; et cependant au x1° siècle, ce fut par une sainte alliance de peuples que le mahométisme, alors dans la crise de son développement, fut repoussé de l'Europe, et c'est au xix° siècle, par une sainte alliance de rois que le jacobinisme a été forcé en Espagne jusque dans ses derniers retranchements, en Espagne où les musulmans ont fait contre l'Europe chrétienne leurs premiers efforts et où le jacobinisme a livré ses derniers combats. ss

Pour tirer les peuples de leur assoupissement et précipiter, comme dit un historien de ce temps, l'Ewrope sur l'Asie; il fallait à deshommes, dont l’esprit était peucultivé,des motifs sensibles et en quelque sorte matériels ; et ce désir parut un devoir d’arracher des mains des infidèles le tombeau du Sauveur du monde, et la ville où il avait accompli sa mission; ce fut ce qui enflamma Îles peuples et les entraîna dans les lieux saints. Dans un siècle plus spirituel et pour des hommes plus avancés, il a fallu Je danger dont étaient menacées les doctrines qui ont fondé la chrétienté et qui la conservent, pour tirer Îles cabinets européens de leurs habitudes diplomatiques et mettre les armes aux mains des souverains.

Au xr° siècle, les peuples mis en mouvement par des motifs uniquement religieux, ne pouvaient pas juger des résultats politiques des croisades qui ne se sont fait sentir que longtemps après ; et au xix‘ siècle les hommes excités par des considérations plus politiques que religieuses n’ont peut-être pas

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