POLITIQUE
poches pleines, devaient être plus favorable ment écoutés des bureaux de l'administration, que des compagnies de magistrature.
Un bailli d'Alsace entreprit la défense deses malheureux compatriotes. Il ne chercha point à excuser leur faute; mais il voulut intéresser le gouvernement en leur faveur, par le tableau des vexations que les Juifs exerçaient, et de l'extrême misère à laquelle ilS avaient réduit leurs débiteurs. Le Mémoire fut imprimé en 1779, sous le titre d'Observations d'un Alsacien sur l'affaire présente des Juifs d'Alsace. Les Juifs eurent le crédit de faire mettre le baïlli en prison; et vraisemblablement l’affaire fut assoupie, ou arrangée à leur satisfaction, puisque le Mémoire ne fut réimprimé à Neufchâtel qu'en 1790, quelques mois après la translation à Paris de l’assemblée constituante, où le bailli avait été député. Ce Mémoire, d'où ces détails sont extraits, contient des faits curieux relatifs aux manœuvres des Juifs, et à leur prodigieuse multiplication en Alsace. L'auteur, qui paraît très-instruit des intérêts de son pays, avance qu’en 1689 il n'y avait en Alsace que cinq cent soixantedix-neuf familles juives; qu’en 1716, c’est-àdire vingt-sept ans après, il y en avait mille trois cent quarante-huit; qu'au temps où il écrit, il y a soixante ménages juifs 1à où, en 1716, il n’y en avait que deux, et que, dans plusieurs villages, leur nombre excède celui des Chrétiens. J’ignore s’il fut question de cette affaire dans une assemblée occupée de tant d’autres affaires plus importantes, et qui pouvait regarder celle-là comme terminée. Il est heureux sans doute qu’elle n’y ait point été discutée. À tous les scandales qu'a donnés à l’Europe cette assemblée à jamais fameuse, elle eût ajouté celui de maintenir, contre de malheureux paysans, des créances formées aux trois quarts par l'accumulation rapide d'intérêts usuraires.
On eût vu les mêmes législateurs, dans le même temps qu'ils supprimaient la féodalité nobiliaire, tombée en désuétude dans tout ce qu’elle pouvait avoir eu de personnel et d’avilissant, couvrir de toute leur protection cette nouvelle féodalité des Juifs, véritables hauts el puissants seigneurs de l’Alsace, où ils reçoivent autant que la dîme et les redevances seigneuriales; et certes, si dans la langue philosophique, féodal est synonyme d’oppressif et d’odieux, je ne connais rien de plus féodal pour une province, que onze millions d’hypothèques envers des usuriersi
Voilà ce que la philosophie a fait en France en faveur des Juifs; et c’est même ieur faute, ou plutôt la faute de leur petit nombre, s'ils n'en ont pas mieux profité.
En Allemagne, où la politique a un peu mieux disputé le terrain, les Juifs n’ont encore obtenu, jusqu’à présent, que l'abolition d’une taxe personnelle, sorte de capitulation plus avilissante qu’onéreuse, à laquelle ils étaient spécialement soumis, et qui formait même un des revenus propres de la dignité impériale. Cependant, en même temps que le gouvernement autrichien a affranchi les Juifs de cette contribution, il a porté des lois sévères contre les monopoles qu’ils exerçaient, et nous verrons plus bas que les Juifs ont paru moins reconnaissants du bienfait, que sensibles à la gêne apportée à leur industrie. Mais en Bavière, où la philosophie a fait quelques conquêtes, le gouvernement à porté récemment une loi trèspeu philosophique assurément, qui ne permet le mariage, chez les Juifs, qu’à un individu par famille, et qui exige encore de l'époux la preuve d’une fortune acquise de 1,000 florins, environ 2,500 livres, ou 3,000 livres de France.
Quand cette ordonnance a été connue en France par les papiers publics, on a dù la regarder comme une de ces nouvelles que nos journaux hasardent quelquefois sans les garantir, sur la foi des gazettes étrangères; et il n’a été permis de croire à sa réalité, que lorsqu'on l’a vue, dans un journal accrédité, servir de texte à plusieurs articles pour ou contre les Juifs. Dans les circonstances actuelles de l’Europe, nous ne sommes frappés que des événements qui tirent les souverains de leurs Etats, ou les peuples de eur repos, et qui s’annoncent à coups de canon. Mais la guerre est, de tous les événements politiques, le moins imprévu, et même le plus naturel. Elle est l’inévitable résultat du rapprochement des peuples et des passions des hommes; elle est de tous les temps et de tous les lieux, et peut-être n'offre-t-elle à l’observateur autre chose à remarquer, à une époque plutôt qu’à une autre, qu'un plus grand développement de moyens militaires, et les progrès prodigieux que cet art meurtrier a faits, dirai-je pour le bonheur ou le malheur de l’humanité ? Mais il est des événements moins éclatants, et par là moins aperçus du vulgaire, qui sont cependant d’une toute autre importance
pour indiquer l’état intérieur de la société, les maux secrets qui la travaillent, la marche insensible des choses, et leur influence sur les esprits et sur les affaires; et je ne crains pas d'avancer que l’ordonnance dont je viens de citer les dispositions, est un des faits les plus étranges de l’histoire moderne, et celui qui peut offrir les plus profonds, et même les plus douloureux sujets de méditation à l’homme d’Etat véritablement philosophe.
En effet, la religion peut commander le célibat à ses ministres, et l'Etat ne pas permettre indistinctement le mariage à ses défenseurs,ou plutôt le leur rendre impossible ; et la raison en est évidente et naturelle : les prêtres et les guerriers, engagés, âme et corps, au service de la société publique, n’appartiennent plus à la société domestique. Ministres, les uns et les autres, de la grande famille, ils ont cessé d’être membres de la famille privée ; et il est conséquent que la société religieuse et la société politique, en exigeant d’eux le sacrifice de leurs facultés, de leur volonté, même de leur vie, puissent leur interdire tous les liens qui rattachent l'homme à la vie, et qui partagent ses affections. Le sacrifice est pénible à l’homme, mais il est nécessaire à la société; et toutes les répugnances doivent céder à ce grand intérê. C’est aussi parce que l'Etat et la religion disposent, pour leur service, des hommes dont la famille peut se passer, qu'ils s’interdisent à eux-mêmes d'employer en général les pères de famille au culte public ou à la défense de l'Etat. C’est un aveu public que fait le pouvoir politique, de la nécessité du pouvoir domestique, et même de son indépendance dans l’ordre auquelil appartient.
On retrouve dans ces considérations l’esprit de cette loi si touchante des Hébreux, qui, au moment du combat, ordonnait au jeune époux qui n'avait pas encore demeuré avec sa femme, à celui qui avait planté une vigne et n'en avait pas cueilli le fruit, ou avait bâti une maison qu’il n’avait pas habitée, de se retirer chez lui. Le législateur, dirigé en cela par les vues d’une profonde politique, compatissait encore aux sentiments les plus chers à l’homme, au moment et au besoin des plus sévères exigences de la société. Mais interdire le mariage à des hommes, à un peuple presque tout entier, qui, partout dispersé, ne vit partout qu’en société domestique; et qui même, repoussé
ou PART. NL.
de la société publique, ne cherche et ne trouve que dans les jouissances de la vie privée de dédommagement à l'interdiction publique dont il est partout frappé; exiger, dans chaque famille, du seul heureux à qui la faveur du mariage soit accordée, la preuve d’une fortune acquise, tandis que le mariage et les soins ou les travaux d’une compagne, sont presque toujours, pour les hommes d’une condition obscure, le seul moyen d'acquérir de la fortune; interdire le mariage à un peuple pour qui le mariage est un devoir religieux, la fécondité une bénédiction, la stérilité un opprobre; que ses oracles et ses prophètes entretiennent depuis six mille ans dans cette grande pensée, qu’il doit égaler en nombre les étoiles du ciel et les sables de la mer; qui lui-même, espérant en un libérateur de sa race avec une opiniâtre persévérance, le demande à toutes les générations, et peut l’attendre de chaque enfant qui vient au monde; hâter l’anéantissement d’un peuple que ses histoires font contemporain des premiers jours du monde, et le premier-né de la grande famille des peuples; et qui, dans ses espérances, se croit réservé aux derniers jours de l’univers, et à fermer, pour ainsi dire, la longue marche des nations sur cette terre de passage... Non, je ne crois pas qu'il ait été porté par aucun gouvernement chrétien, et à aucune époque de la civilisation de l’Europe, une loi qu'il soit plus difficile de justifier autrement que par la loi de l’impérieuse nécessité, qui justifie toutes les lois; et alors il ne reste plus qu’à plaindre le prince véritablement humain, qui se trouve réduit à une telle extrémité; et certes, s’il faut en juger par la violence du remède, le mal passe tout ce qu'on peut imaginer. Et comme tout est extraordinaire dans l’histoire du peuple juif, et qu’il ne peut être malheureux comme un autre, c’est encore chez lui que l’on trouve l'exemple d’une loi semblable. Etrange rapprochement! il y a plus de trente siècles que le peuple hébreu fatiguait ses maîtres de sa population toujours croissante, et loujours au sein de l'oppression : et-nous lisons dans ses annales, que les rois d'Egypte, sous lesquels il servait alors, lui ordonnèrent d’exposer à la mort ses enfants mâles. Alors une politique barbare faisait périr les enfants nouveau - nés : aujourd'hui une politique plus humaine les empêche de naître. Mais là où les moyens sont différents, les principes et la fin sont les mêmes, et si l’imagina-