‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 191 sur 306 · POLITIQUE · texte numérisé non relu

POLITIQUE

tion s'arrête aux moyens, la raison n'en considère que la cause et les effets. Et remarquez qu’en même temps qu’en Allemagne on bornait par des lois aussi violentes la population des Juifs, une populace mutinée les massacrait à Alger ; et rien ne peut arrèter l'accroissement de cette plante vivace, qui fructifie dans tous les climats, entre les bénédictions du ciel et les malédictions de la terre. Et cependant, Ô discordance des jugements humains! jamais on n’a été plus occupé de population; et une politique matérialiste, comptant les hommes par tête, et non par ordre, les calcule comme des machines ou des animaux; et dans le même pays où l’on commande le célibat aux Juifs, on déclame contre le célibat des prêtres ; et en Bavière, eomme en France, on détruit ces institulions religieuses qui, sans crime et sans contrainte, et par des motifs plus purs et plus relevés que tous ceux que peut offrir la politique humaine, tendaient à diminuer l’excès de la population, et offraient au célibat volontaire un asile contre la corruption ; et la médecine recommande la vaccine à la politique ; découverte immense dans ses résultats sur la population, incalculable dans ses effets sur la société, présent, quel qu'il soit, dont la postérité jugera la valeur, et dont les gouvernements recuéilleront les fruits! Et partout les colonies, où s’écoulait la nombreuse population de l’Europe, se séparent de leurs métropoles, ou, peuplées elles-mêmes, n'offrent plus de nouvelles terres à de nouveaux habitants, et partout les gouvernements veulent des hommes, et bientôt ils ne sauront qu’en faire, et il faudra les nourrir à la soupe à deux sous! Et l'Allemagne elle-même, cette mère nourricière de tant de peuples, n’a plus de pain à donner à ses nombreux enfants; et ce peuple tranquille dans ses goûts, modéré dans ses désirs, placé sur le sol le plus fertile, se laisse prendre à toutes les amorces, et abandonne les lieux qui l'ont vu naître, et les objets les plus chers de ses affections, pour aller, au delà des mers, et loin des terres habitées, tenter la chance d'établissements incertains et peut-être mensongers; et si l’on voulait rapprocher cette dernière considération du sujet qui nous occupe, serail-

ce donc que l'accroissement prodigieux du

peuple juif déplace insensiblement le peuple allemand ?: Car, là où tout le sol est occupé, l’accroissement d’un peuple nécessite, à la longue, le déplacement d’un autre; et

certes, quelle que soit la bienveillance d’un parti nombreux pour les Juifs, il nous sera permis de penser, sans mériter les repro-

ches d’intolérance ou de peu de philantropie,

que, peuple pour peuple, il vaut autant conserver, en France et en Allemagne, des Français et des Allemands, que les remplacer par des Juifs. |:

Jusqu’à présent nous n'avons été qu'historien, et nous ne nous sommes point OCcupé de la question de l'amélioration de la conditice des Juifs. Mais quel est le véritable philosophe qui oserait s'élever contre une mesure que l'humanité commande ?

Quel est surtout le Chrétien qui pourrait ne pas l’appeler de tous ses vœux, lorsque les oracles les plus respectables de sa religion, et les traditions les plus anciennes, Jui apprennent que les Juifs doivent entrer un jour dans la société chrétienne, et être appelés à leur tour à la liberté des enfants de Dieu? ( Rom. vu, 21.) Et qui sait si la philosophie , qui semble donner toute seule cette impulsion aux esprits, n’est pas elle-même, dans cette révolution comme dans bien d’autres, l’instrument aveugle de plus hauts desseins? Car toutes les fois qu'une grande question s'élève dans la société, on peut être assuré qu’un grand motif est présent, et qu’une grande décision n’est pas éloignée,

I] n’y à donc, et il ne peul même y avoir qu’un sentiment sur le fond de la question; mais il en a deux sur la manière de l’envisager et le moyen de la résoudre.

Ceux qui ferment volontairement les yeux à la lumière, pour ne voir rien de surnaturel dans la destinée des Juifs, attribuent les vices qu'on leur reproche uniquement à l'oppression sous laquelle ils gémissent ; et, conséquents à eux-mêmes, ils veulent que le bienfait de l’affranchissement précède Ja réforination des vices. Ceux, au contraire, qui trouvent le principe de la dégradation du peuple juif, et de l’état hostile où il est envers tous les autres peuples, dans sa religion aujourd’hui insociable, et qui considèrent ses malheurs, et même ses vices, comme le châtiment d’un grand crime et l’accomplissement d’un terrible anathème, ceux-là pensent que la correction des vices doit précéder le changement de l’état poli-

tique. C'est-à-dire, pour parler clairement, .

que les Juifs ne peuvent pas être, et même

CEUVRES COMPLETES DE M. DE BOXALD,

sous Je christianisme, sans devenir Chrétiens.

On se rapproche même de cette opinion en Allemagne, puisque l’auteur allemand de l’Essai sur les Juifs répandus dans la monarchie autrichienne, Joseph Rohrer, veut « que la réforme des Juifs commence par l’éducation des enfants. Ce n’est pas, dit-il, après avoir été imbus de tous les préjugés de leur nation, qu’ils deviendront les membres éclairés et bienveillants d’une autre. » i

La politique toute seule déciderait eette question. On peut essayer sur un homme vicieux le pouvoir des bienfaits, parce au'on peut toujours reprendre le bienfait s’il en abuse, et le remettre dans l’état d’où ilest sorti, Mais la saine politique, qui n'est autre chose que la raison appliquée au gouvernement des Etats, défend de tenter sur un peuple entier une pareille expérience; et parce que le bienfait, s’il est sans fruit pour corriger, peut donner de nouvelles armes au désordre; et parce qu'ilest impossible, sans un affreux bouleversement, et peut-être sans une extermination totale, de replacer un peuple dans l’état de sujétion, ou, si l’on veut, de servitude, d’où on l’a tiré. Je ne parle pas même du danger auquel s’exposerait le gouvernement qui, le premier, prononcerait l’affranchissement général des Juifs, et leur accorderait la jouissance des droits permis à tous les citoyens, de voir affluer chez lui tous ceux de cette nation qui ne trouveraient pas ailleurs les mêmes faveurs. Il y a apparence que depuis les lois imprudentes de l’Assemblée constituante sur les Juifs, leur nombre s’est beaucoup accru en France ; ou, si elles n’ont pas encore produit cet effet, qui souvent n’est sensible qu'après un long espace de temps, il faut l’attribuer à l'incertitude où l’état révolutionnäire dela France a tenu longtemps les hommes et les choses, et qui excitait plutôt les nationaux à quitler la France, que les étrangers à s’y établir.

Et qu’on prenne garde que ceux qui désirent que l'amélioration morale des Juifs précède le changement de leur sort politique, et qui craignent que, sans cette condition, l’affranchissement des Juifs ne tourne à l’oppression des Chrétiens, présentent en faveur de leur opinion une expérience qu'on ne saurait leur contester. Les Juifs en France ont été déclarés citoyens français ; et en Au-

quoi qu'on fasse, ne seront jamais citoyens - triche ils ont été affranchis de la taxe qui

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pesait sur eux à l’exclusion des autres habitants. Eh bien ! qu’on lise dans le feuilleton du Publiciste, du 11 vendémiaire, un article sur les Juifs en Allemagne, tiré d’une gazette allemande érès-estimée , publiée par un auteur qui annonce beaucoup de lumière et d'impartialité, et l'on y verra qu'après avoir parlé de la mauvaise foi et des escroqueries des Juifs à la foire de Leipsick, l’auteur ajoute : « On sait comment les Juifs d’Alsace procèdent avec les cultivateurs qui ne peuvent faire des emprunts que chez eux; et que des terres de paysans leur sont hypothéquées, dans cette seule province, pour la valeur de onze millions. Ce sont eux qui, à la vérité, de concert avec des Chrétiens, ont organisé l’affreuse disette de ia Moravie et de la Bohême, pour se faire rendre les priviléges et les monopoles dont on les avait dépouillés. Dans les Etats de Bavière, anciens et nouveaux, ils obtiennent tous les jours plus d'influence en qualité d'hommes à argent; et, tout bien pesé, ce ne sont pas des banquiers chrétiens, ais juifs, qui règlent le cours du change, non-sealement à la foire de Leipsick, mais à Hambourg, à Amsterdam et à Londres. On a donné de justes éloges à l'humanité des princes allemands, qui ont récemment aboli, aux dépens de leurs propres revenus, la taxe corporelle des Juifs, qui était avilissante; et l’on ne peut blâmer cette action généreuse; mais il faut conserver une marque distinctive à des gens qui, dans l'état actuel des choses, exclus de la pleine jouissance des droits de citoyens, soit par leur opiniâtreté, soit par leur misère, sont nécessairement les ennemis du bien public. Il est démontré qu'aucune classe d'hommes n’a été aussi funeste que les Juifs aux fertiles provinces de la maison d'Autriche, et surtout depuis l’année 1796; que, par leurs

faux billets et leur fausse, monnaie, et'en

faisant disparaître le numéraire, ils surent produire cette horrible cherté générale qui

ne pouvait profiter qu’à eux. » Plus loin, ie”

même auteur dit : « Il n’y a point de bornes à la bassesse des Juifs mendiants ou colporteurs, non plus qu’à l’incroyable multiplication de leurs familles. Les actes des tribunaux de police de Leipsick, pendant la foire, prouvent que sur douze vols ou escroqueries, il y en a onze dans lesquels les Juifs sont compris. » Enfin M. Lacretelle, dans un morceau inséré autrefois au Mercure, et remis dans le Publiciste à la suite

POLITIQUE. SUR LES JUIFS

des articles qu'on vient de lire, fait ün ta bleau aussi vrai qu’il est énergique, de la bassesse et des vices reprochés aux Juifs, pour lesquels il sollicite, avec sagesse et mesure, l’humanité des gouvernements.

À ces faits positifs, à ces autorités graves, on a opposé, dans lemême journa!,des plaisanteries qui ne prouvent rien; des récriminations contre les Chrétiens qui ne prouvent pas davantage, et qu’on pourrait même rétorquer contre les Juifs, dont l'exemple a répandu en Europe cet esprit de cupidité qui à fait de si étranges progrès parmi les Chrétiens ; on a opposé quelques principes hasardés sur l’usure, ou même quelques reproches vagues de fanatisme et d’intolérance, qui ont perdu tout leur effet, après ce que nous avons vu de fanatisme et d’intolérance de là part de ceux qui en accusaient sans cesse les autres ; et enfin on a pris condamnation sur les Juifs d'Alsace, en avouant « que la lie de la nation juive s'était réfugiée dans cette province, et que, à lexception de quelques familles très-estimables, le cri de l’indignation qui s’élevait contre eux n'était que trop mérité: » On a même eu Fecours à un autre moyen de justification, et l’on a opposé, aux vices reprochés au corps de la nation, les vertus et les lumières de quelques individus. La raison ne saurait admettre cétte manière de raisonner. Sans doute, si l’on contestait aux Juifs la capacité physique ou morale d'acquérir des vertus et des talents, il suflirait, pour détruire l’imputation, de montrer des Juifs éclairés et vertueux; mais il n’est pas plus permis, en bonne logique, de justifier une nation accusée d’une disposition générale à la bassesse et à la mauvaise foi, en montrant quelques individus instruits et honnêtes, que d’incriminer une nation vertueuse, par l'exemple de quelques malfaiteurs qu’elle a produits. D'ailleurs; partout où il.se trouve des Juifs qui se distinguent du reste de leur nation par leurs talents et leur probité, l’opinion publique les en distingue aussi par l'estime qu’elle leur accorde, et, à ses yeux, ils ne partagent pas l’anathème qui pèse sur leurs frères. Après tout, les écrits de Mendelsohn et les vertus de quelques autres ne peuvent pas être offerts aux Chrétiens comme une compensation des vexations qu’ils éprouvent de ia part des autres Juifs, et ces écrits et ces-vertus ne sont pas plus un baume contre l’escroquerie et la mauvaise foi, que les trailés de Sénèque contre

Si les pertes faites au jeu. Ce Mendelsohn, qui n’était pas un homme de génie, mais qui a dû être remarqué chez les Juifs et même renommé chez les Allemands, où les adjectifs de célèbre et d’illustre s'accordent merveilleusement en genre, en nombre et en cas, avec tous jes noms qu’on met à la suite, ce Mendelsohn aurait mieux fait peut-être de parler de probité aux Juifs, que d’entretenir les Chrétiens sur l’immortalité de l'âme, el de vouloir ainsi faire la leçon à ses mattres, Je crois que les Juifs se sont distingués dans les arts, et même, puisqu'on le veut, dans les fonctions administratives auxquelles ils ont été appelés depuis la révolntion. Je sais qu’il est des arts qu’ils ont portés à une haute perfection, et ce ne sont peut-être pas les plus utiles ; quant à l’administration, il paraît difficile à un Juif, rigoureux observateur de sa loi, de se mêler d’administration chez les Chrétiens, et d’ailleurs, je pense qu’un gouvernement qui a l’honneur de commander à des Chrétiens, et le bonheur de l'être lui-même, ne doit pas livrer ses sujets à la domination de sectateurs d’une religion ennemie et sujette du christianisme : les Chrétiens peuvent être trompés par les Juifs, mais ils ne doivent pas être gouvernés par eux; et cette dépendance offense leur dignité, plus encore que la cupidité des Juifs ne lèse leurs intérêts.

Les expériences que les gouvernements ont faites sur les Juifs ne sont donc pas propres à les rassurer sur la crainte que de nouveaux bienfaits ne produisent de plus grands désordres. Car c’est une question de savoir si les Chrétiens ne sont pas plus opprimés par les Juifs, quoique d’une autre manière, que les Juifsne le sont par fes Chrétiens. Cette question rentre même

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tout à fait dans celle qui s’est élevée pour décider si l’affranchissement des Juifs doit suivre ou précéder leur changement moral.

En effet, si l’oppression que les Juifs exercent par leur industrie était plus onéreuse que celle qu’ils éprouvent de la part de nos lois ou plutôt de nos mœurs, il serait plus pressant de les ramener à de meilleures habitudes, que de les faire jouir du bienfait de lois plus indulgentes. Ici les faits parlent plus haut que les déclamations. « Le célèbre Herder, dans son Adrastée, prédit que les enfants d'Israël, qui forment partout un Etat dans l'Etat, viendront à bout, par leur conduite systématique et raisonnée, de réduire les Chrétiens à n'être plus que leurs, esclaves, » Et qu'on ne s’y trompe pas, la.

domination des Juifs serait dure comme celle de tout peuple longtemps asservi, et qui se trouve au niveau de ses anciens maîtres; : les Juifs, dont toutes les idées sont perverties, et qui nous méprisent ou nous haïssent, trouveraient dans leur histoire de ;, terribles exemples dont ils pourraient être *

tentés de nous faire une nouvelle applica- , Î Ê tion. Ils trouveraient dans leurs prophéties

des annonces de domination qu’ils prendraient peut-être à la lettre et à contre-sens ; et l’on n’a qu’à ouvrir l’histoire moderne (HARDION, Hist. univ., t. VII) pour apprendre à quelles horribles extrémités les Juifs, devenus les maîtres, se sont portés envers les

Chrétiens, en Chypre et en Afrique. Enfin,

tolérés ; et si l'accroissement d’un peuple est, selon la philosophie moderne, l'indice le moins équivoque de la sagesse d’une administration, ïl ne faut pas que les lois des Etats chrétiens sur les Juifs soient aussi oppressives qu’on le suppose.

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