‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 203 sur 306 · SUR MADAME, DUCHESSE DE BERRY · texte numérisé non relu

SUR MADAME, DUCHESSE DE BERRY

s (Rénovateur, 15 Décembre 1832.)

Je ne sais si jamais on a lu dans aucune histoire ou entendu dire que chez un peuple civilisé on ait mis à prix la tête, je ne dis pas d’une reine, mais d’une femme, et donné ainsi la mesure de la faiblesse et de l’inhumanité d’un gouvernement. C’esl un scandale inouï que la France, après tant d’autres, était condamnée à donner à l’Europe; et, pour comble d’infamie, c’est un ministre d’un cabinet royal qui conclut avec un Juif ce honteux marché, et qui le solde avec l’argent arraché aux besoins et aux sueurs des peuples.

Madame, duchesse de Berry, rentre en France, elle s’ÿ montre, la parcourt dans tous les sens; elle vient voir si etie trouvera encore quelque chose de français dans cette France qu’elle a tant aimée, si elle y trouvera des souvenirs dans ses amis, des regrets dans ses parents. Elle y vient, cette mère héroïque, dans l'intérêt de son fils, à qui elle croit, à qui elle doit croire que ses droits ont été conservés. En effet Charles X et son fils avaient abdiqué; celte abdication avait été reçue avec satisfaction par ceux qui l'avaient provoquée où désirée, et regardée

par eux comme nécessaire à leurs vues, comme légale, puisqu'ils lui avaient donné eux-mêmes la plus grande authenticité en la faisant enregistrer et déposer aux archives de la chambre des pairs; mais les droits d'Henri V étaient les mêmes que ceux de son grand-père et de sononcle; et la couronne, sans autre formalité, avait passé de leur tête sur celle de leur petit-fils et neveu. Il n’avait ni donné sou abdication, ni puladonner à cause de sa minorité, personnen’avait pu la donner pour lui; eût-on pu la demander, on ne l’aurait pas fait, car les plus habiles trouvaient qu'on n’en avait que tropfait. Les droits du jeune prince étaient donc entiers, surtoutaux yeux de ceux qui avaient demandé et reçu l’abdication de Charles X et de son fils. Charles X, en abdiquant, avait pourvu à l'interim de la royauté pendant la minorité du roi, et, conformément aux lois et aux coutumes du royaume, il avait nommé le premier prince du sang lieutenant général duroyaume pour le roi mineur. Cette dignité avait été acceptée par le duc d'Orléans, reconnue par des pairs et des députés, et, je crois, enregistrée dans les dépôts publics. Plus tari

le corps législatif aurait statué sur Ja régence.

Voilà les droits légaux et légitimes. Voici la violence et l’illégalité.

Frois ou quatre particuliers, vétérans de toutes les révolutions, sans motif qu’on puisse justifier, sans aucune mission que leur orgueil, leur ambition, leurs ressentiments, réunis à l’hôtel de ville, repoussent les voies de conciliation les plus raisonnables, les plus modérées, les plus légales, ouvertes par Charles X, et proposées en son nom. 1Is auraient voulu établir, à la place de la royauté, une présidence de congrès, comme en Amérique, et le président était tout prêt; mais, forcés d’y renoncer, ils déclarent roi le lieutenant général, et cette substitution, combattue par les plus sages, subie par les plus timides, est appuyée par une insurrection d'étudiants, de compagnons ouvriers et d’imprimeurs, à l’aide des pavés et des barricades.

Cependant, à l’âge où nous sommes de la civilisation, il faut autre chose-que des violences populaires et la force brutale de la multitude pour créer des droits et des pouvoirs.

Aussi on prend les choses de plus haut, et l’on allègue la souveraineté du peuple, qui dispose du pouvoir, et le donne ou l’ôte à qui il veut. Soit : mais sans entrer dans la discussion de cette souveraineté populaire si controversée, et même en supposant cette question décidée contre les partisans de la légitimité, qu’on montre dans tout ce qui s’est passé à l'hôtel de ville ou dans les rues quelque chose qui ressemble le moins du nonde à un acte légal de souveraineté popuaire; qu’on nous apprenne où, quand et, comment a été convoquée, a délibéré, & consenti la nation française. Car enfin le conci- Jiabule de l’hôtel de ville, même renforcé

des hommes des pavés. et. des barricades,,

n'est pas plus le. reuple de Paris que le

peuple de Paris, fût-il tout entier ensemble,

n’est la nation française. C’est ce que. M. de Cormenin, a supérieurement démontré; et on ne.peut qu’en,conclure, avec ce redoutable logicien, que tout ce qui a été. fait ou défait dans ces glorieuses journées est adicalement nul-et illégal.

On parle de consentement subséquent, manifesté par les. adresses approbatives des uns ou le silence des. autres. Mais qui ne connaît la valeur de,ces. adresses prodiguées à tous les pouvoirs et dans toutes les ciréonstances, ces, adresses qui attendent tous

les succès pour les saluer, tous les ma'heurs pour les flétrir, trop souvent tous les crimes pour les justifier? Et qui croirait que Île silence de l'indifférence, de l'ignorance eu de la peur püût être compté pour un consentement ou une approbation d'aussi grands événements que des érections de nouveaux pouvoirs et des changements de dynasties?

Veut-on un exemple d’une manifestation éclatante, libre, spontanée de l'opinion publique? On la trouvera dans l’impression profonde et douloureuse qu’a produite partout et chez tous, même chez ses ennemis, l'arrestation de Madame, qui trouverait plus d'hommes pour pârtager sa prison que d’autres. n’en trouveraient pour partager leurs honneurs, dont la fortune de tant de royalistes payerait la rançon comme leur sang rachèterait la vie.

Trop heureux celui qni écrit ces lignes de consacrer à sa défense ce qui lui reste de jours après une longue carrière tout entière employée à défendre les. principes de la religion et de la. monarchie et les droits de la royauté contre les ennemis de la France, unique objet de ses pensées et de ses affections!

La duchesse de Berry a voulu, dit-on, allumer la guerre civile en France. Et quand Madame, ferte de l'affection et de l’admiration des peuples des provinces tout autant souverains sans doute que la populace de Paris, aurait pris les. armes à. l'exemple d'Henri IV, de Charles I‘, et de Bonaparte lui-même, pour soutenir des droits qu'elle croit, légitimes, vous l’auriez admirée: tout. en. la combattant; elle aurait honoré le: rang où.elle est née et le sang qui coule dans ses veines: elle-aurait, appris: à l’Europe. que,la légitimité a encore de l'écho. en France ;, et. si des. Français poursuivis par vos, garnisaires, vos. visites domiciliaires,, votre, chasse aux hommes, étaient venus sous son. drapeaa courir des dangers qu'elle aurait partagés ; s’ils. y avaient trouvé une morthonorable, nifeurs familles ni la patrie.n’auraient: pleuré sur leur sort, et pour l'honneur des temps où nous, vivons, l’histoire: aurait eu à raconter d’autres combats que.des, combats de pavés, et d'autres morts que des assassinats, des exécutions et.des suicides.

On a parlé de juger. cetta mère héroïque :

élargissez l'enceinte de,vos.cours d'assises, pour que:toute la France, la France qui, ia plaint.et qui. l'admire, vienne s'asseoir sur le: banc de cette noble accusée !

juger la duchesse de Berry ! Et pour quel crime, et sur quelle loi la jugerez-vous ?

Victime innocente de ces complots que l’on désavoua d’abord, et dont on se vante à présent, elle n’est, même à vos yeux, coupable que de souvenirs : trouvez-vous dans vos codes quelque loi qui les condamne ?

Refusez le feu et l’eau à celle qui ne laissa jamais l’indigence sans secours ni le malheur sans consolation; mais faites-lui grâce

Page 1