DE LA POLOGNE
l’ancienne loi de la monarchie espagnole. Et depuis quand l'ancienneté d'une loi est-elle la seule mesure de sa bonté? Elle était ancienne en Espagne, sans doute; mais la loi qui donne le pouvoir au sexe fort est encore plus ancienne, et elle est à la fois la loi de la nature domestique et de la nature publique.
Legem bonam a mala nulla alia naturali norma dividere possumus : « Ce n’est que dans la nature qu’on peut trouver la règle qui sert à distinguer une loi bonne d’une mauvaise, » dit le prince des philosopnes et des publicistes romains.
On n’a pas, en France, le même respect pour les lois politiques les plus anciennes et les plus naturelles : la loi de la primogéniture et de la légitimité. |
(Extrait du Rénovateur, 20 juillet 1833.)
On parle depuis longtemps de la Pologne.
Le courage de ses enfants a excité tant d’admiration, leurs malheurs tant de sympathie; l’abandon où on les a laissés a été si vivement reproché aux gouvernements, que, pour être juste envers tous, il faut faire la part des uns et des autres.
Comme peuple brave, religieux, spirituel, intelligent, généreux, actif, propre aux arts et aux sciences, les Polonais étaient l'honneur du Nord; comme Etat politique, ils étaient le scandale de l'Europe. Que dire, en effet, et que faire d’un peuple « qui, » selon J.-J.
Rousseau, répondant aux Polonais euxmêmes, « tombe en paralysie à chaque effort qu'il veut faire, à chaque besoin auquel il veut pourvoir, et en dissolution çinq à six fois par siècle, » c’est-à-dire à chaque élection de roi, que la vénalité la plus honteuse, l'intrigue, l'argent et les femmes faisaient décider, quand la force ne l’imposait pas. Les orages de ses diètes, les désordres de ses confédérations, ses troubles religieux, les violences exercées sur son dernier roi, ont retenti dans toute l’Europe.
Fallait-il pour cela partager la Pologne?
Non assurément; et personne ne s’est plus élevé que l’auteur de cet article contre ce partage, aussi funeste au repos de l'Europe qu’à la Pologne elle-même. Il fallait la royaliser ; mais ici se présente une difficulté alors peut-être insurmontable.
Le principe de la souveraineté populaire gouvernait la Pologne de la même manière, c'est-à-dire avec le même désordre qu’il gouverne partout où il est reconnu. Mais ce peuple était un peuple de grands, seuls et vrais souverains de la Pologne, peuple aussi, et, parce qu’il a plus de richesses, de passions, de besoins, d’habileté, de lumières, bien autrement souverain que le peuple des rues.
Les grands eux-mêmes sentaient le vice de leur constitution. L'un d’entre eux, le comte de Wierhorsky, demanda en 1771 un plan de constitution à l’auteur des deux romans de la Nouvelle Héloïse et du Contrat social, dans le
même temps que d’autres Polonais, peut-être
le même seigneur, s’adressaient à l’abbé de Mably pour le même objet.
C’étaient des malades qui priaient un médecin de leur faire un tempérament. Le philosophe de Genève et celui de Paris répondirent à cet appel. Et il y a peu d'écrits où l'ignorance politique, les préventions démo-
cratiques, l'esprit étroit et faux de cette phi-
losophie, se montrent plus à découvert.
Le plan de Mably, qui ne voit que des Grecs et des Romains, n’est qu’une ridicule amplification de collége. Celui de J.-J. Rousseau débute par des réflexions aussi sages que bien exprimées sur la législation de Lÿcurgue, de Numa, même de Moïse; mais bientôt il s’égare : il conseille à la Pologne de réformer son étendue, réforme dont on sait que ses
985 PART. II, POLITIQUE voisins se sont chargés à trois reprises différentes. Rousseau le prévoit et en félicite les Polonais. « Peut-être, » dit-il, « vos voisins chercheront à vous rendre ce service, qui serait un grand mal pour les parties démembrées, mais un grand bien pour la nation. »
Et continuant ces singuliers conseils, il finit par recommander aux Polonais de bien conserver la précieuse éligibilité de leur roi; « car assurez-vous, » leur dit-il, « qu’au moment où la loi d’hérédité sera portée, la Pologne pourra dire adieu à sa liberté. » On voit que ces conseils ont fructifié ailleurs qu’en Pologne, juoique Rousseau eût avoué « qu’au moment où il écrivait il n’avait pas la faculté de lier deux idées; » et le plan qu'il propose en est la preuve.
Ce dernier conseil ne pouvait manquer d’être suivi par les grands, qui souffraient un roi électif pris parmi eux ou donné par l'étranger, mais qui n'auraient pas souffert qu'il s’élevât dans leur sein une famille royale, et ne l’auraient pas reçue d’ailleurs. La maison de Saxe avait en vain tenté de s'y affermir. Cependant, si la Pologne avait eu en propriété une famille royale, jamais les trois familles régnantes en Autriche, en Prusse, en Russie, n'auraient dépouillé leur sœur. Il est possible que sur certaines prétentions bien ou mal fondées quelques-unes d’elles eussent rendu à la Pologne le service dont parle J.-J. Rousseau, et en eussent réclamé quelque partie; mais le royaume de Pologne n'aurait pas été partagé, et ce vieil enfant de la chrétienté n’eût pas disparu de la grande famille.
L'état politique de deux nations voisines, souvent ennemies et réunies aujourd’hui dans une commune ruine, peut offrir aux hommes d'Etat de grands sujets de méditation. Je veux parler de la Turquie et de la Pologne, que des institutions politiques opposées, mais vicieuses les unes comme les autres, ont conduites au même résultat.
La Pologne avait un chef électif et une noblesse héréditaire ; la Turquie, au contraire,