PART. IL. POLITIQUE, — SUR L'AMELIORATION DU SORT DU CLERGE
OPINION
SUR LA PROPOSITION DE M. LE COMTE DE BLANGY, ET SUR LE RAPPORT DE M. ROUX DE LABORIE, RELATIFS A L'AMÉLIORATION DU SORT DU CLERGÉ.
(Chambre des députés, séance du 7 février 1816.)
Messieurs,
Je ne reviendrai pas sur une matière épuisée par le rapporteur de cette commission, et je ne vous parlerai pas de l’état du clergé, dont il a si éloquemment exposé les besoins et les misères. Assez d’autres vous en ont raconté les malheurs. Les âges précédents avaient vu la violence du zèle religieux et le fanatisme des croyances. I] était
réservé au nôtre de voir les fureurs du zèle ” philosophique, l’athéisme devenu une veligion, et un peuple chrétien poussé, au nom de la tolérance et de la liberté religieuses, aux dernières violences contre les ministres de son culte, sans vouloir et sans croire renoncer à sa religion.
Habitants pour la plupart des campagnes, vous avez gémi plus d’une fois de l’état d’humiliation et de mépris auquel se trouve réduit un prêtre qui, vivant de salaires au milieu de propriétaires, n’a pas même les droits et l'indépendance du citoyen. Vous avez vu la religion, qui doit parler de si haut et avec tant d’empire, sans parole et sans voix devant l'ignorance insolente d’un municipal de village, demander du pain à la porte de ces mêmes chaumières où elle ne devrait porter que des consolations et des bienfaits. Cet état va cesser sans doute.
Et certes, si nous avions besoin d’un grand exemple pour rendre à la religion les honneurs qui lui sont dus, nous le trouverions aujourd’hui dans cette déclaration solennelle de trois grandes puissances de l’Europe, insérée hier dans les journaux; déclaration qui, mieux que leurs armées, termine la révolution et réalise le vœu que celui qui a l'honneur de parler devant vous, Messieurs, a consigné il y a dix ans dans un de ses écrits :
« La révolution a commencé par la déclaration des droits de l’homme, elle ne fiuira que par la déclaration des droits de Lieu. »
Véritable traité de paix entre la religion et la politique, expiation solennelle des erreurs ou des faiblesses de la diplomatie ré-
volutionnaire, par laquelle [a religion chré-
tienne, représentée par les trois puissances qui en professent les trois communions,ressaisit le sceptre de l'Europe, que des insensés avaient voulu arracher de ses mains: et en réunissant ainsi, dans les mêmes vues politiques, les aînés de ses enfants, semble malgré des apparences et peut-être des desseins contraires, préparer de loin les voies à une réunion générale et religieuse, seule raison peut-être de tout ee que nous avons souffert. Cet acte, véritable renaissance du christianisme en Europe, et qui est daté à Pétersbourg du 25 décembre, jour de la naïssance de notre Sauveur, sera aussi une ère de la civilisation ; elle datera du règne de ces princes magnanimes, comme elle datait des règnes de Constantin et de Charlemagne; et lorsqu'ils proclament hautement la souverainelé même politique de celui à qui toute puissance a été donnée dans le ciel et sur la terre{Matth. xxviu, 8); lorsqu'ils relèvent sa croix abattue, qu’ilsmarchent avec courage à la conquête pacifique de la justice et de la vérité, et qu’ils songent que c'est aux princes chrétiens, et pour des guerres semblables qu'il a été dit : Inhoc signo vinces.
Hélas ! la France eût donné autrefois cet exemple qu’elle est aujourd’hui forcée de recevoir; mais du moins elle répondra au noble appel qui lui est fait, en rendant aux ministres de son culte les droits et les prérogatives de citoyens, et en changeant dans
-ses lois politiques, tout ce qui offense la re-
ligion et alarme les consciences.
On vous a proposé hier de rendre à ls religion la partie des biens qui n’a pas été vendue. Je dis à la religion, et non pas au clergé; car, si nous voulons faire vivre dans une honnête aisance les ministres des autels, c’est la religion seule que nous voulons doter et enrichir. Et il ne faut pas s’y tromper: les biens du clergé ont été l'effet de la piété des fidèles ; mais les richesses de la religion qui fondaient et soutenaient tant d’utiles institutions, étaient, plus qu'on ne pense, la cause de cette piété.
La mesurée proposée tend à ramener la France, sur un point important, au système
19019 territorial ou plutôt foncier, qu’elle avait si malheureusement abandonné pour le systèwe fiscal, système brillant, il est vrai, mais sans solidité, et qui, favorisant à l’excès dans les fortunes, dans les arts, dans Îles intérêts, un mouvement qui n’est que de la mobilité, pousse les mœurs à l’inconstance et les esprits au changement.
La religion, comme la royauté, devint propriétaire, et dès les temps les plus anciens, à mesure qu'elle passa de l'état précaire de doctrine persécutée à l’état fixe et stable de société. Mais, et dans les premiers temps où elle vivait des dons que lui faisaient ses disciples, et dans les derniers où elle reçut ou acquit des fonds de terre, elle ne fut jamais qu'usufruitière :. et d’abordelle n'avait que la propriété d’un usufruit, et plus tard elle n’a eu que l’usufruit de ses propriétés.
Toutes ces dotations ne furent l'ouvrage ni d’un siècle, ni d’un homme, ni d’une loi.
Mais une grande et religieuse pensée inspirait tous les esprits, un motif général donnait l'impulsion à tous les motifs particuliers, même lorsqu'ils n'étaient pas toujours bien éclairés; et chacun obéissant, à son insu, à cette direction générale, croyait ne prendre conseil que de lui-même, lorsqu'il était entraîné par la force des choses et la disposition universelle des esprits.
Je connais comme un autre les abus qui se sont glissés, qui pourront se glisser encore dans celte faculté d’acquérir donnée au clergé. « Si je vous voulais, » dit Montesquieu, « raconter les abus des institulions les plus nécessaires, je dirais des choses effroyables. » Et qu’il me soit permis de répéter à des législateurs, comme Île premier axiome de la science de la société :
« Qu'ils ne doivent jamais s'arrêter aux abus inséparables des meilleures choses, ni aux avantages, ôn peut dire inévitables, qui se rencontrent dans les plus mauvaises. »
‘Témoins comme nous, et même plus que nous, des désordres de quelques ministres de la réligion, du mauvais emploi de quelques biens ecclésiastiques, nos pères n’accusaient pas la religion des torts de ses ministres, pas plus que la royauté des fautes des rois; et il était réservé à la philosophie de nos jours de rétrécir la pensée en
voyart toujours l’homme et jamais la s6ciété.
Ces grandes dotations, en même temps qu’elles affermissaient la constitution de l'Etat, en secondaient merveilleusement l'administration. Le crédit de ces grands corps était une ressource précieuse dans les dangers publics, et leurs richesses un secours contre les besoins particuliers. Dans toutes les crises politiques, le elergé offrait ou contribuait de ses biens; il aida au rachat de François 1°, et il offrit, au commencement de la révolution, pour combler le déficit, quatre cent millions, qui, encore aujourd'hui, et avec de plus grandes ressources de finances, feraient la fortune de la France et la tranquillité de son gouvernement; ses vastes possessions, distribuées dans toutes les provinces, étaient de véritables greniers d’abondance pour les pauvres, que nous aurons toujours au milieu de nous (Matth. xxvi, 11), quoi que nous fassions, et à qui nous ne savons, aujourd’hui, ; donner du pain qu’enles privant de leurti- .{ | berté pour les empêcher de le demander. © {yv4"
Les grands domaines de la royauté et de: la religion avaient l’avantage immense, en |! * politique, de modérer l’excès d’une popula-!, : tion toujours croissante, et/ de fournir, par ! Pabondance de leurs prodüits, à la consommation de la classe nombreuse qui, ne cultivant point la terre, ne peut vivre que sur Fexcédant des récoltes des grands propriétaires.
La révolution politique, qui commença au xv° siècle, attaqua toutes les parties de ce beau système, trouvé dans le bois, dit Mon-tesquieu, et contre lequel s’élevérent l’ignorance et la cupidité des villes, et cette guerre, continuée pendant trois siècles, tantôt par les armes, tantôt par des écrits, et sous différentes bannières, s’est terminée par la révolution, vaste naufrage dans lequel, religion, morale, Etat, familles, loiset mœurs, corps et biens, tout à péri.
Alors l’ancienne économie sociale a été | renversée, et le système fiscal a prévalusur | le système foncier. Déjà, depuis longtemps, | à la faveur des emprunts publics, il s'était ! manifesté dans la famille une disposition trop générale à convertir ses propriétés do-. mestiques en rentes sur l'Etat. L'Etat, à son tour, a converti les propriétés publiques en impôts sur la famille.
Alors il a fallu mettre à la charge du trésor public, ou plutôt de celui des particuliers, la maison royale, la force publique, Ja Meet Ja Dit l'instruction publique,
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et jusqu’à la charité publique. Tout ce qui était bienfait pour la société est devenu charge pour les peuples, et le grand-livre de la dette publique sera bientôt la seule propriété publique de beaucoup de gouvernements. Bientôt les gouvernements des peuples agricoles ne tiendront plus au sol; et au lieu d’être de grands propriétaires, ils ne seront plus que de grands exacteurs de contributions.
. La nation la plus riche était autrefois celle qui, , dans Tes besoins publics, } pouvait offrir à ses créanciers, comme gage de leur hypo-
thèque, les plus grandes masses de biens
publics; € est aujourd” hui celle qui peut leur
: offrir la plus grande somme d'impôts et de
| dettes.
Ainsi, les impôts qui ne devraient servir qu’à acquitter les besoins passagers de la société, en soldent aujourd’hui tous les services politiques et religieux ; et comme tout se réduit en salaires, tout aussi s’évalue en argent, et ce signe de toutes les denrées de- - viendra infailliblement le prix de toutes les vertus.
Revenons aux principes. La royauté doit être propriétaire pour être indépendante ; et la religion attaquée par plus de passions ct défendue par moins de forces, devrait être, s’il est possible, plus propriétaire pour être plus indépendante.
U faut donc rétablir la société religieuse et lui rendre son indépendance, qui, chez un peuple propriétaire ne peut consister que dans la propriété de la terre. I! faut donc lui rendre ce qui n’a pas été vendu par ceux qui, après l’avoir condamnée à mort comme un coupable, confisquèrent ses biens ou plutôt la firent mourir pour les confisquer.
Et comment refuserait-on à la société religieuse qui est destinée à durer autant que le monde, ce qui est l’objet de tous les désirs et de tous Jes travaux de la famille qui pe vit que quelques généralions, je veux dire la faculté de passer de l’état précaire de salarié à l’état stable de propriétaire, et le droit de se placer, disons mieux, de se planter dans le sol?
Bonaparte lui-même, en fondant un hos-