PART. IL. POLITIQUE. — SUR LA TENUE DES REGISTRES CIVILS
Comme nous parlons de l'intéiêt des tiers, vous observerez, Messieurs, comme une autre preuve du sens profond de notre ancienne législation, qu’elle avait jugé prudent et sage de ne confier la rédaction des actes qui constatent l’état civil des hommes et des familles, qu’à ceux qui, n'étant plus en quelque sorte de la famille, et ne pouvant en former une, n'avaient aucun intérêt direct à leur contester cet état ou à le troubler. Elle avait jugé, par exemple, qu’il pouvait y avoir quelque danger à laisser le soin de constater la date précise d’un enfant posthume, à l’homme qui, en avançant ou retardant la naissance d’un jour seulement, pouvait, se lon son intérêt, le déclarer bâtard on légitime ; qu'il y avait aussi quelque inconvénient à confier le droit de constater la mort à l'officier civil, qui pouvait se porter pour héritier dans le cas très-commun où la mère et l’enfant étant morts le même jour et presqu’au même instant, le prédécès de l’un ou de l’autre apportait de très-grands changements dans les intérêts des successibles,
L'acte de mariage paraît plus indifférent ; et cependant, on vous a parlé, Messieurs, de l’inextricable embarras qu'ont jeté dans la société ces unions monstrueuses de la jeunesse et presque de l’enfance, avec la caducité, faites en horreur de la conscription, et que jamais des prêtres n’auraient bénies, au moins sans y être forcés. Je connais aussi plus d’une famille où le père, maire de la commune, à inscrit sur ses registres, et toujours pour le même motif, un acte de mariage en bonne et due forme, et devant témoins, de son fils avec une fille de son âge, et à l’insu de l’un et de l’autre; et ceux-ci n'ayant pas voulu depuis ratifier cette union involontaire, n’ont pas osé cependant en réclamer la nullité sous le règne de l’usurpateur, pour ne pas envoyer aux galères leur père.ou les témoins; et aujourd'hui que le père et les témoins sont morts, ils ne pourraient peut-être plus la réclamer devant la loi.
À ces raisons décisives s’en joignent de moins importantes, de facilité et de commodité.
Malgré ce qu’on vous a dit de la rareté des ministres de la religion, on est plus assuré dans les lieux éloignés de la mairie d’avoir un prêtre pour baptiser, marier ou enterrer, : que de trouver à point nommé l'officier civil, distrait par ses travaux ou ses affaires, éloigné ou absent; là surtout où, comme dans quelques départements et particulièrement
dans celui que j'habite, plusieurs communes sout réunies sous une même mairie, dont le chef-lieu est souvent à de grandes distances, là où le maire, habitant un lieu isolé, se trouve sans témoins à sa portée, et fort éloigné de la maison commune.
On est plus assuré encore de trouver un ecclésiastique qui sache rédiger l’acte civil, qu'un maire qui sache écrire correctement, là surtout où la langue française n’est pas Ja langue usuelle ; et je pourrais mettre sous vos yeux d’étranges exemples de ces rédactions vicieuses ou même tout à fait inintelligibles.
On est plus assuré de réunir les témoins nécessaires au moment où ces fêtes de famille joyeuses ou funèbres rassemblent dans l’église toute la parenté, qu’on ne peut l’être plusieurs jours après lorsque les mêmes motifs religieux. ne font pas un devoir de cette réunion; et il faut observer encore que la rédaction de ces actes ajoute à peine une demi-heure au temps nécessaire aux cérémonies religieuses, au lieu que, lorsque la mairie est éloignée, l'homme de la campagne, dont les travaux champêtres passent avant tout le reste, attend toujours que quete autre affaire l’y appelle, et s'expose ainsi à intervertir les dates des actes les plus nécessaires.
Ainsi, dans les villes, les ministres de la religion ont autant de facilité et d'aptitude que les maires et adjoints à rédiger les actes de l’état civil, et dans les campagnes beaucoup plus.
Enfin, les registres de l’état civil, les plus importants de tous, sont plus convenablement placés et plus en sûreté dans une sacristie, ou même chez le curé, qu'ils ne le sont dans les maisons communes des villages, toujours ouvertes à tout venant, confondus avec tous les papiers de l’administration, et exposés à toutes les indiscrétions et à tous les accidents.
Et ne pensez pas, Messieurs, que ces motifs et bien d’autres que le temps ne permet pas de développer, fussent ignorés de ceux qui, dans l'assemblée constituante ou celles qui lui ont succédé, ont disposé si hardiment de l'avenir de la France : ils connaissaient ces motifs ; mais avant tout, ils étaient convaincus, tant ils étaient habiles! de la nécessité de séparer la religion de la politique. De petits esprits, toujours fortement frappés des petites raisons, ne connaissaient ni Ja religion ni la politique, et croyaient de
bonne foi peut-être au péril imminent de les laisser réunies, comme elles l'avaient été si longtemps en France. Les chefs de cette vaste conjuration, mieux instruits de la raison et des effets de cette union, et qui voulaient rompre le faisceau pour en détruire plus facilement les différentes parties, s'en expliquaient plus ouvertement, et le plus habile d’entre eux disait hautement qu’il fallait décatholiser la France .pour la démonarchiser.
A la vérité, cette théocratie, contre laquelle on s’est si fort élevé, n’avait pas empêché la France de parcourir sa longue carrière avec un accroissement, on peut dire séculaire, de gloire, de force, de prospérité et de connaissances, malgré quelques éclipses passagères, aussi inévitables dans la vie des Etats que dans le eours des astres. Mais on rêvait un bonheur bien plus grand, peutêtre une plus longue durée ; et ces illusions ne cédèrent pas même à l’engoûment de tous ces publicistes de collége pour l’antiquité dont ils nous ramenaient les institutions les plus fausses, dont ils imitaient tout jusqu'aux proscriptions, mais dont ils se
gardaient bien de rappeler l esprit religieux
qui, à Rome, dit Montesquieu, comme une ancre, avait retenu le vaisseau dans la tempête, et malgré les absurdités de l'idolâtrie, donné quelque stabilité à des constitutions politiques très- -imparfaites.
Et puisqu on nous a entraînés sur ce terrain, je ne craindrai pas de parler de cette confusion de pouvoirs civil et religieux dont on fait depuis si longtemps un épouvantail. Le premier qui a dit : l'Eglise est
dans l'Etat, et non l'Etat dans l'Eglise, a dit, car s’il a entendu par l'Eglise ses temples, ses ministres, ses dis-.
un mot vide de sens :
ciples et ses biens, il est évident que tout le matériel de la religion, et ce qu’on peut en regarder comme le corps, se trouve de nécessité physique dans les limites et sur le territoire de l'Etat, comme l'Etat lui-même est dans le monde, et que tous les corps
existent dans un temps et un lieu déterminés. Mais si, par l’Eglise, il a entendu la!
religion, son enseignement, sa doctrine, ses sacrements, ses grâces, elc., il a proféré une grande erreur, En effet, si l'Eglise, au sens que je l’ai dit, est dans l'Etat, la société est
dans la religion, puisqu’en elle, et en elle:
seule, se trouvent la raison suprême du pouvoir et la raison dernière du devoir ou de l’obéissance, et le texte même des lois fondamentales qui règlent l'exercice du pou-