‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 22 sur 306 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Législateurs, car c’est à vous seuls que je n\ adresse, ceux dont vous avez recueilli l’'héritage ont proclamé la souveraineté du peuple, et c'est en son nom qu'ils lui ont donné des

(1) À la représentation de la pièce de l'Aimable vieillard, que les spectateurs ne voulurent pas laisser achever. Encore la proposition du divorce n'y élait-elle que simulée,

constilutions politiques et que vous lui dônnez vous-mêmes des lois civiles. Mais la nation française vous a-t-elle donné, a-t-elle pu même vous donner le pouvoir de dénaturer sa constitution domestique, inébranlable fondement de lédifice qu’elle habite depuis tant de siècles ? Avez-vous pu croire que les pères de famille, réunis dans les assemblées primaires, aïent consenti à abdiquer en vos mains le pouvoir domestique, qu’ils tiennent de la nature même, afin que leurs femmes reçussent de la loi le pouvoir de S’élever contre eux, de discuter leurs actions, de les trainer devant les tribunaux, d’y faire prononcer leur déposition, pour transporter en d’autres mains l’autorité maritale ou soustraire leurs enfants à l'autorité paternelle? Non, le peuple français n'a pas oublié à ce noint la nature, la raison et sa dignité ; et, si vous en doutez, voyez avec quelles marques éclatantes d’improbation il rejette au théâtre (1) cette loi qui est l’objet des plus sérieuses délibérations des autorités publiques; et vous-mêmes, législateurs, ne la marquez-vous pas à sa naissance du sceau de Ja réprobation, et ne dirait-on pas, aux difficultés dont vous entourez son exécution, que vous ne nous la permettez qu’à condition que nous n’en ferons jamais usage ? |

Une partie de cette nation, dites-vous, professe une religion qui tolère le divorce (2). Mais comptez-vous pour rien la nation entière, qni professe une religion qui le défend ? Et si vous ne pensez pas devoir ôter à quelques-uns ce qui n’est pour eux qu'une simple facullé, pourquoi permettez-vous au plus grand nombre ce qu’ils regardent comme un crime?

Vous accordez le divorce, parce qu'une partie de la nation professe une religion qui en tolère la faculté ;...mais permettriez-vous le vol aux sectateurs d’une religion (et il y en a eu) qui établirait en principe la conmmunauté des biens?

Vous respectez la faculté du divorce comme une tolérance de la religion protestante, et vous ne respectez pas la séparation, qui est une tolérance de la religion catholique ! Vous permettez aux uns la rupture du lien conjugal, trop souvent sollicitée par de folles passions ou de vils intérêts, et

(2) Depuis l'accroissement de la France, et par les derniers recensements, les protestants des deux communions font à peu près le quarantième de !a population totale.

vous eninterdisez aux autres toui relâchement, souvent nécessaire pour prévenir de plus grands éclats, et quelquefois les derniers malheurs ! et vous placez les citoyens les plus attachés aux maximes sévères de Jeur croyance dans une situation au-dessus.

des forces de l’homme, parce qu'elle est contraire à sa raison, entre deux devoirs contradictoires et également impérieux (1)!

Mais, au fond, il n'y a pas, même sur cette question, entre les deux partis que votre loi imprudente fait revivre, autant d'opposition que vous en supposez.

Le principe de l’indissolubilité naturelle du lien conjugal est universellement reçu de toutes les communions chrétiennes; et non-seulement les réformés le reconnaissent dans la spéculation, maïs ils le suivent dans la pratique, puisque partout où la faiblesse de leur doctrine est contenue par la présence d’une doctrine plus sévère, ils ne font que rarement usage du divorce, même autrefois en France, quoique leurs mariages, loin d'y être garantis par la loi, n’y fussent pas même connus du législateur. Mais les protestants diffèrent des Catholiques sur la question du mariage, en ce que les protestants en croient l'indissolubilité naturelle, et ne la croient pas religieuse, et que les Catholiques croient l’indissolubilité religieuse, à cause qu’elle est parfaite ou naturelle, et qu'elle a été ainsi aw commencement. Ils croient qu'il n’y a rien de plus religieux que ce qui est naturel ou bon; que l’homme ne peut dissoudre ce que la nature, et par conséquent son auteur, a uni; car c’est là le sens de ce passage: Quod Deus conjunxit, homo non separet (Matth. xix, 6) ; et que le législateur universel, dont toutes les communions chrétiennes reconnaissent la divine sagesse, venu, dit-il lui-même, pour accomplir laloi, c'est-à-dire pour ia perfectionner en la conformant en tout à la nature des êtres, n’a pu rien permettre de contraire à la nature. Les rédacteurs du projet de code civil élablissent eux-mêmes le principe de l’indissolubilité naturelle du lien conjugal, lorsqu'ils disent : « Quele mariage considéré en lui-même et dans ses rapports naturels, offre l’idée fondamentale d’un contrat perpétuel par sa destination, et que le vœu de la perpétuité dans le mariage paraît

4) Le code civil a.admis la séparation.

2) La loi du dimanche ne prescrit la suspension de Paction physique et domestique, qu'afin que l'homme puisse vaquer à l’action religieuse ou au culte. Le décadi, au contraire, est un jour de repos

ais

le vœu même de la nature; » et cependem ils concluent contre le principe des Catholiques, contre le principe des protestants, contre leur propre principe, contre la nature, contre la raison, qui dit que ce qui est indissoluble par la nature ne peut être dissous par l’homme ; ils violent la conscience du plus grand nombre pour faire jouir la conscience du plus petit d’une simple tolérance ; ils induisent ceux-ci à devenir coupables, de peur d’obliger ceux-là à être conséquentss ils aïfaiblissent es forts, quand il faudrait aider et encourager les faibles.

Vous ne voulez pas gêner les croyances religieuses. Si vous enjoigniez aux protestants de croire la présence réelle, où aux Catholiques de croire l’inamissibilité de la juslice, vous gêneriez des croyances religieuses; mais aussi vous ne seriez pas obéis, parce que les croyances, religieuses ou politiques, sont hors de votre compétence.

Mais le divorce est, non pas une croyance, mais une action sociale, c’est-à-dire domestique dans son principe, publique dans ses effets, comme Île mariage et comme l’homme lw-même; une action que la religion prescrit ou défend, comme toutes les actions sociales; car, remarquez que la séparation, qu’elle ne fait que permettre, n’est pas une action sociale, puisqu'il n’en résulte aucun nouvel état de société : or, vous prétendez avoir le droit de permettre, d'interdire, de régler les actions sociales, même religieuses, qui, exercées hors de l’enceinte des temples, rentrent dans la classe des actions civiles. Ainsi vous avez changé la loi fondamentale du culte religieux, qui consacre le septième jour au repos physiqué, en ordondant ce jour-là les travaux publics, où permettant les travaux domestiques, et fixant au dixième jour le repos hebdomadaire (2); ainsi vous interdisez lescérémonies du culte et les vêtements religieux hors des temples, actions bonnes en elles-mêmes, ou tout au moins indifférentes; et vous semblez croire qu’un divorce est moins extérieur qu’une procession, ou moins attentatoire à l’ordre publie qu’un habit long. Vous respéctez dans le divorce une croyance religieuse ;.. mais vous ñe permettriez pas à des Chinois établis en France, et maîtres, par vos lois, d’y

absolu, et rien dans la nature, hors Dieu seul, ne repose. Voyez dans un petit ouvrage, composé par un homme trés-instruit, et imprimé chez Didot, les raisons naturelles de l'ancienne division du temps.

exercer leur culte, de sacrifier leurs enfants à l'esprit du fleuve, en les noyant même dans leurs temples; aux veuves indiennes, de se faire brûler sur le corps de leurs époux; aux Turcs mêmes, d’avoir des harems au milieu de Paris, quoique leurs croyances religieuses leur permettent ou leur prescrivent toutes ces actions. Direz-vous que l’infanticide est plus opposé à la nature que le divorce mutuel, ou la répudiation du mari par la femme ? L'infanticide détruit l'homme, le divorce dissout la société. L'enfant n’est pas naturellement immortel ; le mariage est naturellement indissoluble. L'exposition des enfants ne produit pas le divorce; le divorce produit l’abandon des enfants, et souvent compromet leur vie. Les mœurs, à Rome, auraient résisté à la loi atroce de l’infanticide, pratiquée dès les premiers temps, etelles ne purent résister à l'usage fréquent du divorce, qui s’introduisit sur la fin de la république, parce que l’infanticide est l'abus de lautorité paternelle, et que le divorce est l’anéantissement du pouvoir domestique.

Vous ne voulez pas gêner les croyances religieuses... Mais est-ce la croyance de la faculté du divorce, ou la croyance de l’indissolubilité du lien conjugal, qui est une croyance religieuse? Je vois ce qu'il y a de religieux à croire que la société, instituée par Dieu contre les passions humaines, ne peut être dissoute par l'homme, et au gré de ses caprices; que le mariage, qui doit être le remède de la volupté, n’en serait que l’aiguillon et fe moyen, si la faculté du.divorce livrait sans cesse de nouveaux objets aux désirs de l'homme; et que le père des humains n’a pas établi entre ses enfants une société où l'être faible, livré sans condition au plus fort, ne trouvât pas, contre ses propres passions, une protection perpétuelle en échange d’un sacrifice irrévocable. Hors de là, je suis loin de voir des croyances religieuses, jene vois pas même des croyances raisonnables.

Prenez-y garde :le divorce ne pourrait être une tolérance religieuse que pour ceux qui voient dans le mariage un lien religieux, et qui, comme les Juifs, en permettraient la dissolution à la même autorité qui

Ya formé Mais comment peut-il être une

(4) Les sectateurs de Luther regardaient les progrès rapides de sa doctrine comme un miracle qui prouvait sa mission; et certes, il est vrai que les opinions de Luther firent à leur naissance bien pus de bruit que la doctrine même de l'Evangile, 1 est des opinions qui font explosion comme un

faculté religieuse pour ceux qui ne voient rien de sacré dans l'institution ? Par quelle inconséquence faire de la faculté du divorce un dogme, quand on ne fait pas du mariage un sacrement? et comment une loi civile, donnée par Solon à un peuple idolâtre, peutelle être une faculté religieuse donnée par Jésus-Christ à des Chrétiens ?

Mais, après tout, la religion chrétienne ne tolère rien; nile mal, puisqu'elle le défend ; ni le bien, puisqu'elle l’ordonne. Elle ne tolère que la perfection, c’est-à-dire qu’elle la conseille; et bien loin de tolérer

le divorce, qui donne à l’homme la faculté

de renvoyer la fille de son prochain, et d'épouser sa femme, elle permet la faculté du célibat, en permettant à l'homme de se destiner au ministère de la société religieuse.

Ftiln’y a pas à s'en étonner, ni, comme l'ont fait nos philosophes, à en prendre occasion de déelamer contre la religion, puisqu'on voit la société politique, forcée d'employer à son service toute la jeunesse d’une nation, lui rendre le célibat indispensable,

et condamner même le plus grand nombre

à une mort prématurée, avant d’avoir goûté les douceurs du mariage.

Il est temps de le dire : le divorce est une opinion purement humaine; et certes, lorsque tous les partis convenaient de l’indissolubilité naturelle du lien conjugal, il y avait peu de philosophie à en conclure qu'il pouvait être humainement dissous. C'est cependant cette conclusion que tirèrent les réformateurs du xvi° siècle; mais au fond, législateurs, qui êtes venus vousmêmes réformer une grande nation, leurs droits à réformer étaient-ils meilleurs que les vôtres? Leurs partisans ne leur attribuent aujourd’hui aucune mission divine, et ils n’avaient pas, comme vous, été envoyés par des assemblées électorales : ou si l'on voulait, aujourd'hui comme de leur temps, regarder la propagation rapide de leur doctrine comme un miracle qui prouve la vérité de leur mission, quel avantage n’auriez-vous pas sur eux, Même sous ce rapport? Luther, au xvi° siècle, entraîna des Allemands et des Suisses, et vous, au xix* siècle, vous vous êtes fait obéir par des Français (1). Plus éclairés au-

volcan, et qui entraînent tout comme des torrents grossis par l'orage; il est des doctrines qui gagnent peu à peu, et par des progrès insensibles; comme la pâte qui fermente, ou comme La graine qui prend racine avant de s'élever et de devenir un grand arbre.

jourd'hui par les progrès des temps et des lumières, et plus forts par les moyens dont vous disposez, osez (1) réformer les réformateurs eux-mêmes : tant d’autres l'ont fait depuis qu’ils ont paru. Ne parlez pas au nom de l’Kglise catholique, on ne vous croirait

pas; parlez au nom de la nature et de Ja

raison, et l’on vous écoutera. Que dis-jel les

réformateurs eux-mêmes réformeraient au-.

jourd’hui leurs principes, et ils jugeraient qu'au x1x° siècle, au siècle des richesses et des arts, le divorce doit produire des effets bien plus funestes qu’il n’en a produits au xvi* siècle, lorsqu'il n’y avait encore ni grandes villes, ni commerce, ni théâtres, ni promenades publiques, ni statues, ni romans, que les époux ne connaissaient que leurs foyers, et les citoyens d'autres lieux publics que l'hôtel de ville et l’église; et déjà ne voyons-nous pas leurs descendants, fatigués du joug intolérable de la licence, s'élever contre la faculté du divorce, et le parlement d'Angleterre délibérer sur son insuffisance? Entendez Mme Necker, tout attachée qu’elle est à la religion calviniste, approuver sur ce point la doctrine de l'Eglise catholique. « Avant de blâmer, » dit-elle, « les Pères de l'Eglise, qui ont élevé le mariage au rang des sacrements, il fallait connaître le principe de cette décision. Un peu de réflexion nous persuadera que rien n’était plus conforme à l'indication, aux lois et aux droits de la nature : car faire du mariage un contrat simplement civil, c’est prendre, pour base de cette institution, la circonstance la moins importante. Et en effet, la fortune, l’état, toutes les convenances du ressort civil, sont de simples accessoires dans un -engagement destiné à l'association des cœurs, des sentiments, des réputations et des vies; et puisque toutes les grandes affections ont été constamment jointes à des idées religieuses, puisque, dans la société, les serments cimentent tous les engagements que la loi ne peut surveil-

ler, pourquoi excepter le mariage de cette

règle générale, le mariage, dont la parfaite pureté ne saurait avoir de juge et de témoin que notre propre conscience ? L’exclusion de la polygamie et du divorce, dit M. Hume (dix-huitième Essai), fait suffisamment connaître l'utilité des maximes de l’Europe, par rapport aux mariages. »

(1) La délibération seule, pour savoir si l'on &oit admettre le divorce ou le rejeter, est un coup mortel porté à la religion protestante comme à la

Jei même les inconséquences se mulliplient : le code civil propose le divorce, à

‘cause des luthériens et des protestants, ct

il ne le propose, ni comme Luther, ni comme Calvin. En effet, Luther, dans son premier ouvrage de la Captivité de Babylone, désire que le lien conjugal puisse se dissoudre pour cause d'adultère ou de désertion malicieuse; mais, encore timide, il n'ose le déclarer dissous. Trois ans après, devenu sans’ doute plus habile ou mô6ins retenu, il permet le divorce pour ces deux motifs, et même pour quelques autres. Mélanchthon, le plus savant de ses disciples, réduit les causes’ à deux, l’adultère et l'abandon. Calvin dissout le lien conjugal pour cause d’adultère, ou lorsqu'une des deux parties, étant chrétienne, veut se séparer de la partie idolâtre; en sorte que, laissant à part les. variations des chefs et les extravagances de quelques disciples, entre autres de Bucer, qui permettait le divorce pour le plus léger mécontentement, les réformés de toutes les sectes conviennent dans ce seul point, que le lien conjugal est dissous pour cause d’adultère et d'abandon.

Les législateurs de 92 viennent à leur tour; ils enchérissent sur ceux qui les ont précédés, en décrétant le divorce pour incompatibilité d'humeur ; et même les rédacteurs du projet de code civil déclarent la demande en divorce admissible, pour délits et crimes de l’un des époux envers l'autre, c'est-à-dire, comme l'explique le projet, 1° pour sévices et mauvais traitements, et la conduite habituelle de l’un des époux envers l'autre, qui rend à celui-ci la vie insupportable; 2 par la diffamation publique; 3° par l’abandonnement du mari par la femme, ou de la femme par le mari; k° par l'attentat d'un époux à la vie de l'autre; 5° enfin, et comme par post-scriptum, par l’adultère de la femme, accompagné d'un scandale public, et prouvé par des écrits émanés d'elle, et par celui du mari qui tient sa concubine dans la maison commune. En sorte que de toutes les causes de divorce, la plus commune à la fois et la plus légitime, la seule autorisée dans l'Evangile, selon les protestants, et qui donne lieu, selon les Catholiques, à la demande en séparation, l’adultère, est précisément eelle qu’il deviendra désormais impossible de prouver : car les femmes sont bien avertics

religion catholique; car si l'on a pu admettre le divorce contre les principes de l’une, on pouvait le rejeter contre les cpinions de l'autre.

par cette loi, qu’elles peuvent lout permettre à leur faiblesse, hors d’écrire à leurs amants; les hommes, tout permettre à leurs passions, hors de loger la concubine sous le même toit que l'épouse; et à moins d’une solennelle prostitution sur les places publiques, comment prouver aucun scandale public là où l’extrême facilité des mœurs permet toutes les légèretés et ne connaît presque plus d’inconséquences ? Et certes, on ne peut s'empêcher de remarquer quelle terrible oppression pèsera sur la femme, dont l’état et l'honneur tiendront désormais à un écrit, dans un temps où l’art d’altérer, de contrefaire les écritures, a été porté à une si déplorable perfection {1).

Admirez cependant le progrès de certaines doctrines, et comment l’homme, une fois écarté du sentier étroit de la vérité, s’égare à mesure qu'il avance dans les routes infinies de l’erreur, et ne peut trouver Île repos qu’en revenant au point fixe d’où il est parti. Grâce à la force dé nos lois, et malgré la frivolité de nos mœurs, les formes du mariage étaient, en France, plus sévères, et ses effets beaucoup mieux assurés de nos jours qu’ils ne l’étaient autrefois. La nécessité de la présence du propre pasteur, pour la validité des mariages , prévenait les unions clandestines ; la nécessité du consentement des parents empêchait les engagements imprudents ; et la bâtardise même, en dépit de la philosophie, devenaït de jour en jour plus déshonorante. Et même, dans les hautes classes de la société, le divorce, toléré par les constitutions des empereurs grecs, la répudiation quelquefois pratiquée chez les Francs, avaient disparu de nos lois et de nos mœurs, et le christianisme travaillait depuis quinze siècles à conduire l’homme à la pérfection de l’âge viril, en lui donnant sur ses devoirs des idées plus justes, rendues sensibles par une expression plus décente dans le discours : et voilà que dans moins de trois siècles, une sagesse purement humaine, tantôt sous un nom, tantôt sous un autre, a fait rétrograder la société jusqu'aux habitudes imparfaites du premier âge, et l’a même rejetée au delà de là barbarie de l’état le plus sauvage; comme si les êtres moraux étaient, dans leurs progrès, soumis à des lois semblables à celles des corps graves dans leurs mouvements,

(1) Le: tribunal de Mayence vient de prononcer le divorce entre le comte et la comtesse de Linange Guntersblum, qui ont eu ensemble plusieurs en-

aussi retardés dans l'ascension qu'ils sont accélérés dans la chute. | En effet, avant Luther et Calvin, il y avait des passions parmi les hommes, comme il y en a eu depuis, comme il y en aura tou-.

jours; mais il n’y avait, dans le monde chrétien, ni divorces, ni séparations, et même on n’était pas loin du temps où les Papes contenaient les peuples, encore grossiers et peu éclairés, par de grands exemples, et frappaient de leurs censures les rois qui contractaient des nœuds illégitimes, ou qui brisaient des nœuds solennels. A peine la réformation a ouvert aux passions la porte du divorce, qu’elles s’y précipitent en foule, qua data porta ruunt ; et lorsque les divorces commencent parmi les protestants, l'usage, et bientôt l'abus des séparations, s’introduit chez lés Catholiques, et va toujours croissant. La philosophie paraît à la

‘fin des temps, et non-seulement elle per-

met, comme les chefs de la Réforme, la dissolution du lien conjugal, mais elle le permêt avec toutes les variantes de leurs disciples ; elle y ajoute les siennes, et le permet: pour toutes sortes de motifs, et même pour incompalibilité d'humeur ; Où, ce qui revient à peu près au même, pour conduite habi-, tuelle qui rend la vie commune insupportable. Car que ne peut-on pas comprendre sous!

le vague de cette expression, aujourd'hui qu'avec le dégoût des plaisirs domestiques, causé par la profusion des plaisirs publics, : ou par l'excès des plaisirs clandestins, tant d'hommes et de femmes, consumés de dégoûts et d’ennui, loin de pouvoir se supporter mutuellement, blasés sur toutes les jouissances, et même sur la vie, ne peuvent plus se supporter eux-mêmes? Le divorce est.

permis pour des motifs tels que nul contrat, dans la vie civile, ne serait possible s’il pouvait être résilié sur des prétextes aussi vagues. Encore une législature, et nous tombons dans la communauté des femmes et la promiscuité des brutes; car la faiblesse de l'autorité maritale ne permettrait pas de s'arrêter à la polygamie des Orientaux. Les Jégislateurs futurs auraient, pour justifier la communauté des sexes, les motifs que les législateurs passés et présents ont eus pour proposer une faculté de divorce aussi étendue; et si les uns y ont été déterninés par la fréquence des séparations, les autres s'ex-

fants, pour une lettre injurieuse écrite par le mari à la femme. :

cuseraient sur la multitude des concubinages. Car, n'en doutez pas, législateurs, déjà l’on contracte moins, et bientôt on ne contractera plus des liens avilis par l'extrême facilité de les rompre. « Du temps que les divorces étaient en vogue chez les Romains, » dit Hume dans ses Essais, « les mariages étaient rares, au point qu'Auguste se vit obligé de forcer les citoyens à se marier. » Et quel intérêt pourrait faire supporter à l’homme les soins et les embarras domestiques, dans un pays où l’homme, avec une femme et des enfants, n’est pas sûr, grâce à la faculté du divorce, d’avoir jamais une famille ?

Ainsi, depuis trois siècles qu'une philosophie humaine dicte des lois à l’Europe, elle lui a donné le divorce, la démagogie, l'indifférentisme pour toute religion. La France, sa dernière conquête, a supporté le poids de ses mépris et de son orgueil; vil sujet de toutes les expériences, et jouet de tous ses caprices, elle en a reçu le temps de la terreur, le règne des sans-culottes, la doctrine de Chauwmette et de Marat, la tyrannie de Robespierre, le culte de la déesse Raison, et elle a pu s’appliquer ce que Tacite dit avec tant d'énergie des Bretons, derniers venus sous la domination romaine : In.hoc orbis terrarum vetere famulatu novi nos et viles in excidium pelimur.

- Ainsi les mœurs de l’homme se sont cor-

| rompues à mesure que les lois de la société se sont affaiblies, et les lois se sont affai- .!.blies à mesure que. les mœurs se sont corrompuEs ; ainsi les lois ont servi d’aiguillon aux désirs,-lorsqu’elles n’ont plus servi de frein aux passions. Et qu’on ne donne pas comme une preuve de la nécessité du divorce la fréquence des séparations. Législateurs, connaissez la nature humaine et ses fpenchants : si vous décrétiez aujourd’hui

qu’il est permis aux enfants de repousser.

; par la force les vivacités de leurs pères, demain vous seriez entourés de parricides.

— La loi, direz-vous, permet le divorce ; mais, loin de l’ordonner, elle en gène la faculté. Mais s’agit-il de rendre le divorce difficile, ou de rendre le mariage honorable ? Les passions qui luttent aujourd'hui contre la loi de lindissolubilité, respecteront-elles les barrières dont on entoure le divorce? et n’y en eüût-il, comme chez les Romains,

(1) La scandaleuse histoire des courtisanes de la Grèce parut en même temps que la premiére édi-

qu'un exemple au bout de plusieurs siècles, la législation française en est-elle moins déshonorée dans son principe, et la nation française moins affaiblie dans ses lois? La loi n’ordonne pas le divorce. Législateurs, chez un peuple peu avancé dans les arts, la tolérance du divorce est sans danger, parce qu'elle est sans exemple. À cet âge de la société, l’homme ne voit dans la femme que la mère de ses enfants et la gouvernante de sa maison. Son amour pour elle est de l’estime, et l’amour de la femme pour son époux est du respect. La virginité, la chasteté sont en honneur; et tous ces raflfinements de sensibilité, qui présentent un sexe à l’autre sous des rapports de jouissance personnelle et d’affections sentimentales, sont inconnues à leur simplicité. Mais lorsqu'une société en est venue à ce point, que les folles amours de la jeunesse, aliment inépuisable des arts, sont devenues, sous mille formes, l'entretien de tous les âges; lorsque l’autorité maritale y est une dérision, et l'autorité paternelle une tyrannie ; lorsque des livres obscènes, partout étalés, vendus ou loués à si vil prix, qu’on pourrait croire qu’on les donne, révèlent à l'enfant ce que la nature n'apprend pas mê-

e à l’homme fait, et que tout l’étalage de l’érudition et toute la perfection de l'art sont employés à nous transmettre l’histoire des vices de la Grèce (1), après nous avoir entretenus si souvent du roman de ses vertus, pour nous corrompre à la fois par les mœurs de ses prostituées, et par les lois de ses sages ; lorsque la nudité de l'homme, caractère distinctif de l’extrème barbarie, s’offre partout à nos regards dans les lieux publics, et que la femme èlle-même, vêtue sans être voilée, a | trouvé l'art d’insulter à la pudeur, sans choquer les bienséances:; lorsqu'il n’y a entre les hommes que des différences physiques, et non des distinctions sociales, et qu'à la place de ces dénominations respectueuses qui faisaient disparaître les sexes sous la dignité des expressions, nous ne sommes tous, le dirai-je? que des mâles et des femelles ; lorsque la religion a perdu toutes ses terreurs, et que des époux philosophes ne voient dans leurs infidélités réciproques qu’un secret à se taire mutuellement, ou peut-être une confidence à se faire : tolérer le divorce, c’est commander

tion de cet ouvrage. Heureusement Ja soltise en diminue le danger,

127 GEUVRES COMPLETES DE M. DE BONALD. WF Vas

la prostitution et légaliser l’adultère ; c’est conspirer avec les passions de l’homme contre Sa raison, et avec l’homme lui-même contre la société. Après cela, fondez des rosières pour récompenser la vertu des filles ; faites des idylles pour chanter la félicité des époux ; accordez des primes à la fécondité, et mettez des impôts sur le célibat, et vous verrez, avec tous ces moyens philosophiques, les désordres de la volupté croître avec le dégoût du mariage, et nos mœurs devenir, s’il est possible, aussi faibles que vos lois. Le territoire de la France s’est accru ; mais sa dignité, le premier moyen de sa puissance, fondée sur la décence de ses mœurs et la sévérité de ses lois, s’est éclipsée. Les étrangers n’ont pu entamer ses frontières, et ses propres enfants y ont ruiné la famille, la religion et l'Etat, avec la licence du divorce, du philosophisme et de la démagogie. L'homme moral a disparu; et tel que ces eaux qui se perdent dans le sable, inutiles à la culture quand elles ne sont retenues par aucune digue, son âme n’a plus de ressort, parce que ses désirs n’ont plus d'arrêt. Ces passions violentes, orage tumultueux du cœur humain, ces combats terribles de l'amour contre le devoir, du plus impétueux des sentiments contre le plus puissant des obstacles, qui honorent la nature humaine, même lorsqu'elle succombe, et dont la fiction excite tant d’admiration, et nous arrache tant de larmes, ne seront plus que des chimères, qu’une postérité dégénérée reléguera au rang des travaux d'Hcrcule ou de la guerre des dieux contre les Titans.

Législateurs, fermez ces théâtres qui firent si longtemps l’ornement de la France. Phèdre, Zénobie, Pauline, Monime, seraient des personnages inconcevables pour une nation qui connaît le divorce. Andromaque (f), réduite à ne pouvoir sauver les jours de son fils qu'en manquant à la foi promise à son premier époux, et jurant de mourir en formant de nouveaux nœuds, n’exciterait que la risée de femmes qui pourraient se remarier, du vivant même de Jeurs maris. Ces grandes scènes de la société, où l'homme paraît dans toute sa force, parce que le devoir s’y montre dans toute sa rigueur, et la vertu dans toute son austérité, ne seraient plus

(4) © On ne croit point, » dit Racine dans la préface d'Andromaque, « qu'elle doive aimer un autre mari qu'Hector, ni d’autres enfants que ceux qu’elle a eus de lui. » < ,

(2) Jamais on ne s’est tant moqué, sur le théàtre, des idées bornées du peuple, de ses manières

dans nos vraisemb'ances théâtrales ; et puisqu’il faut des spectacles à ce peuple enfant,

on amusera son oisiveté avec des bouffon-

neries (A) de valets, des lazzi d'arlequin, des histoires de spectres et de voleurs.

Serments de rester toujours unis, sacrés

engagements que l'amour et l'innocence croient éternels, vous n’êtes point une illusion! la nature vous inspire à tous les cœurs épris l’un de l’autre; mais, plus forte que la nature, et d'accord avec elle contre nos passions, une loi sainte et sublime vous avait ratifiés; et, arrêtant pour toujours le cœur de l’homme à ces sentiments si purs, hélas ! et si fugitifs, elle avait donné à notre faiblesse Le divin caractère de son immutabilité. Et voilà le législateur du divorce qui a espéré dans notre inconstance, et abusé du secret de nos penchants. Sa triste et cruelle prévoyance est venue avertir le cœur de ses dégoûts, et les passions de leur empire. Comme ces esclaves qui se mêlaient au triomphe des conquérants, pour les faire souvenir qu'ils étaient hommes, il vient, mais dans des vues bien différentes, crier à la vertu, aux jours de ses joies les plus sai tes, qu'elle est faible et changeante, non pour la fortifier, mais pour la corrompre; non pour lui promettre son appui, mais pour lui offrir ses criminelles complaisances. Au moment que les époux se jurent une éternelle fidélité, que la religion consacre leurs serments, que des familles attendries y applaudissent, une loi fatale verse en secret son poison dans la coupe de l'union et cache l’aspic sous les fleurs. Elle fait retentir aux oreilles des époux les mots de séparation et de divorce, et laisse dans le cœur, comme un trait mortel, le doute de sa propre constance, et la possibilité d’un essai

plus heureux.

Ef cependant une mère avait conduit à l'autel une fille chérie; enivrée des joies maternelles, elle étendait dans l'avenir les douces espérances de la tendresse, et voyait dans l’objet de ses affections une femme heureuse et une épouse honorée. L'infortunée ne prévoyait pas qu'un jour sa fille, renvoyée, sans honneur, de la maison de son époux, et fuyant devant une orgueilleuse rivale, viendrait arroser le seuil pa-

empruntées, de ses locutions vicieuses, que depuis qu'il a été reconnu souverain. Ces peintures gâtent les gens bien élevés, sans corriger le bas peuple, dont il faut respecter la simplesse domestique, et ne pas exagérer les droits politiques,

ternel des larmes du désespoir, et reprocher à ses parents le choix d’un perfide : ou que, peut-être, devenue elle-même coupable par la séduction de la loi, elle chercherait dans la honte un abri contre le malheur, et n’échapperait à l’opprobre que par limpudence.

On parle de population que le divorce favorise, et l’on ignore que si l’union des sexes peuple un pays inhabité, la seule société des époux maintient et accroît la population chez une nation formée, et que le divorce , là où le législateur a l’imprudence d’en introduire ou d’en conserver la faculté, tue plus de familles qu’il ne fait naître d’en-

fants. Les peuplades sauvages où tous les :

individus se marient sont faibles et misérables ; et chez les peuples civilisés, où les besoins de la société condamnent au célibat une grande partie de la nation, l'Etat est populeux et florissant. On plaint les époux que la simple séparation condamne à une austère viduité ; mais est-ce au législateur à soigner les plaisirs de l'individu aux dépens de la société ? Pense-t-on, avec la faculté du divorce, remédier à tous les désor-

dres de l’incontinence ? et ne sait-on pas

qu'une chasteté absolue est moins pénible à l'homme qu’une tempérance sévère ?

« Le divorce pour infidélité, »dit Mme Necker, « est une flétrissure pour le coupable et un malheur pour l’offensé; mais il ne peut pas être plus permis au parjure de forner de nouveaux liens, qu’à un homme mis hors de la loi de rentrer dans le pays où il a été condamné; et quant à l'époux ou l’épouse outragés, le sort est tombé sur eux pour donner un grand exemple de délicatesse. Ils pleureront dans le désert comme la fille de Jephté ; mais ils vivront solitaires comme elle, par respect pour des vœux pranoncés en présence du ciel. Beaucoup de gens se sont destinés au célibat, qui n'ont

pas. eu des motifs si purs et si respectables. » .

Vous reprochez à la loi de l’indissolubilité sa perfection, et il n’est question que de notre perfectibilité; vous taxez cette loi d’impraticable, et elle est presque partout pratiquée, au moins de fait : car là même où le divorce est permis, il est toujours plus rare que le mariage non dissous. Mais voyez aussi les sophistes, qui accusent de-sévérité Ja loi qui punit de mort l’homicide. Etrange inconséquence ! les déistes trouvent l’homme trop vil pour que l'Etre suprême daigne s'a-

baisser jusqu’à lui. Jean-Jacques Rousseau

trouve l’homme trop borné pour qu’on puisse, avant l’âge de quinze ans, lui apprendre qu’il a une âme; les législateurs modernes trouvent l'homme trop imparfait pour qu'ils puissent lui donner des lois fortes ; et cependant ils font de l’homme, ils font du peuple le législateur infaillible, le souverain universel; et de tant d’imperfections dans les éléments, ils composent la perfection même dans l’ensemble. La loi de l’indissolubilité trop parfaite ! Eh quoi! le législateur des Chrétiens , au milieu de toutes les voluptés païennes et de toutes les grossièretés judaïques, a dit aux hommes : Soyez parfaits (Matth. v, k8), et aussitôt ils ont rejeté de la société toutes ces lois imparfaites ou corrompues de leur enfance; l’esclavage, la polygamie; les spectacles atroces et licencieux, la divination, le sacrifice des victimes humaines, l’immolation des animaux, etc., etc. Encore aujourd’hui, des hommes, se disant envoyés par lui, plantent une croix de bois dans le désert, et, ministres de cette autorité nouvelle, ils changent en un jour les usages des temps anciens, commandent à l’homme nu de se vêtir, à l’homme errant de se fixer, à l’homme chasseur de cultiver la terre, au polygame de s’unir à son semblable d’un lien indissoluble, à l'idolâtre d’adorer un seul Dieu, créateur et conservateur : et ils sont obéis, et la politesse commence avec le christianisme ; et les douceurs de la vie, en même temps que les devoirs de la société; et la culture des arts utiles, en même temps que le culte de Dieu; et.telle est la force de cette doctrine sévère, d'autant plus naturelle à ia raison de l’homme, qu’elle est plus opposée à ses penchants, que des milliers de Chrétiens, dont l'esprit était aussi juste que le cœur était droit, ont souffert pour rester fidèles à ses croyances , selon vous incroyables, à ses pratiques que vous taxez d’impraticables, des maux et des tourments que le philosophe n’endurerait pas pour soutenir sa facile doctrine, et conserver ses mœurs licencieuses. Et vous, législateurs, après que l’homme, sorti de la faiblesse et de l’enfance, a atteint, à l’aide du christianisme, la mesure de l'âge viril, et la plénitude de la perfection sociale, virum perfectum in mensuram ætalis plenitudinis Christi (Ephes. av, 13), vous voulez le faire redescendre aux puérilités du premier âge, et remettre au lait de l'enfance des hômmes accoutumés à l'aliment substantiel de la religion chrélienne. « Vaine ct

fausse philosophie, » s’écrie saint Paul, «qui veut ramener le monde aux éléments de son enfance, et le faire déchoir de la dignité du christianisme ! » Videle ne quis vos decipiat per philosophiam, et inanem fallaciam, secundum elementa mundi el non secundum Christum. (Col. x, 8.)

Le monde verra donc ce qu’il n’avait pas encore vu: des législateurs proposer des lois faibles à un peuple accoutumé à des lois fortes, et qui les réclame comme sa propriété; il verra des sages, moins sages que le vulgaire, le forum plus grave que le sénat, et le théâtre plus austère que le Portique.

Car le peuple français, même dans les classes les plus obscures, repousse avec horreur la faculté du divorce, dont son bon sens, que n’ont point altéré les doctrines philosophiques, lui fait apercevoir l'injustice et le danger.

« Législateurs, » vous dit-il}, « pourquoi les.

hommes seraient-ils aujourd'hui au-dessous de la perfection dans les lois, puisqu'ils la connaissent mieux que jamais, et qu’ils en ont fait si longtemps la règle de leur conduite ? S’est-il opéré quelque changement dans la nature humaine ? Le Français est-il moins éclairé après un siècle de lumières, ou moins fort après les jours de ses conquêtes? Vous voulez nous rendre meilleurs, et vous commencez pas nous permettre d’être mauvais ; vous nous tracez des règles, et elles sont moins droites que nos penchants.

Que voulez-vous que nous fassions d’un appui qui ne saurait nous soutenir ? Vous nous dites que vous avez consulté nos mœurs , et vous.n’avez pris Conseil que de nos passions; vous avez fait des lois pour la volupté et pour l’inconstance ; vous avez obscurci l'œil, qui doit éclairer le reste du corps, et faussé la règle, pour rendre impossible le redressement.»

Les rédactears du projet ont vu, disentils, l'action du temps et la marche des événements, et ils n’ont vu que l’action de l’homme et la marche de ses passions. L'homme détériore, mais le temps perfectionne, parce que le temps découvre la vérité; et au lieu d’enchainer l’action du temps, comme ils l'ont dit, il faut aider l’action du temps et enchaîner celle de l'homme. ls ont vu quelques hommes pratiquer le divorce , et ils n'ont pas vu la société qui le repousse des nations même où il est depuis longtemps en usage, et qui, travaillées intérieurement de ce principe de mort, ne trouveront la paix

qu’en revenant à l’ordre qu’elles ont abandonné. Car, vous dit votre oracle, si le législateur, se trompant dans son objet, établit un principe différent de celui qui nuît de la nature des choses, l'Etat ne cessera d'être agité, jusqu'à ce qu'il soit détruit ou changé, et que l’invincible nature ait repris son empire. (Contrat social.)

Profitons de cette sage leçon; osons penser comme des êtres raisonnables, et dire comme des hommes libres : que l'Etat n'a de pouvoir sur la famille que pour en affermir les liens, et non pour les dissoudre ; et

que si l'Etat détruit la famille, la famille, à

son tour, se venge et mine sourdement l’'Eiat. Hélas ! nous ne disputons pas au gouvernement le pouvoir terrible, mais nécessaire, d’anéantir nos familles, en sacrifiant à sa défense ceux que la nature destinait à les perpétuer, et que nous avions élevés dans une autre espérance; mais nous lui disputons le droit de les corrompre, en y détruisant l’autorité dans le mari, la subordination dans la femme, la dépendance dans l’eufant, et en ne nous laissant pas, contre la dépravation publique, l’asile des vertus domestiques; et puisqu'il faut le dire, on n’a que trop entretenu les peuples du devoir qu'ils ont de réclamer leurs droits, et on ne leur a jamais parlé peut-être du devoir qu'ils onë de défendre leurs vertus.

Législateurs, vous avez vu le divorce produire la démagogie, et la déconstitution de la famille précéder celle de l'Etat. Que cette expérience ne soit perdue ni pour votre instructon ni pour notre bonheur. La fa-.

mille demande des mœurs, et l'Etat demande des lois. Renforcez le pouvoir domestique, | élément naturel du pouvoir public, et consacrez l’entière dépendance des enfants, gage de la constante obéissance des peuples. Gardez-vous de créer des pouvairs, là où Ja na- | ture n’a mis que des aevoirs, en décrétant VPégalité civile de personnes distinguées entre elles par des inégalités domestiques.

Condamnés à rebâtir l'édifice, puisque vous avez hérité de ceux qui l'ont détruit, et maîtres d'en coordonner toutes les parties à un plan régulier, n’y laissez rien de vicieux, si vous ne pouvez pas en bannir toute imperfection, Un gouvernement sage dispose tout pour le bien, même lorsqu'il ne peut pas tout faire pour le mieux; et ce n’est pas un vide à combler que le divorce, comme dit le projet, c’est un chancre à extirper.

Depuis dix ans passés, les hommes, en

France, fabriquent des lois faibles et passagères comme eux : déclarez enfin ces lois éternelles, que les hommes ne font pas (1), et qui font les hommes. Ce n’est pas sur les fois fondamentales , principes de toutes les lois subséquentes et réglementaires, qu'il est absurde de se livrer à des idées absolues de perfection, parce que la bonté de ces lois est absolue, et qu’elles sont immédiatement ÉMANÉES de la suprême raison, de la raison

universelle, essentiellement parfaite. Com-

mandez-nous d’être bons, et nous le serons.

“Faites oublier à l'Europe nos désordres, à force de sagesse, comme vous avez effacé notre honte à farce de succès. Vous avez

fait de la France la grande nation par ses exploils, faites-en la bonne nation par ses mœurs et par ses lois. C’est assez de gloire, c’est trop de plaisirs ; il est temps de nous donner des vertus. Songez que l’âge auquel la société est parvenue ne permet plus les lois faibles et les molles complaisances qui ne conviennent qu’à son enfance : malheur et honte au youvernement qui voudrait faire rétrograder l’homme social vers limperfecüon du premier âge ; il élèverait l'édifice de la société sur le sable mouvant des passions humaines ; et il sèmerait le désordre, pour laisser aux générations suivantes des révolutions à recueillir.

(1) Discours préliminaire du projet de code civil, d’où est également tiré ce qui est souligné dans les

lignes suivantes.

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