‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 224 sur 306 · PART. II. POLITIQUE.—OPINION SUR LE BUDGET DE · texte numérisé non relu

PART. II. POLITIQUE.—OPINION SUR LE BUDGET DE

La force et l'injustice ont fait une apparence de crédit public, en grossissant la dette nationale des nombreuses confiscations des charges de judicature et de finance, et des créances liquidées des émigrés sur les corps et les particuliers; et de là s’est formé ce grand-livre qui n’est plus depuis longtemps qu'une grande table de jeu. Mais de crédit public, de confiance , de placement volontaire, il n’y en a jamais que de Paris ou de l’étranger; et tandis qu’à Paris on voyait des pères de famille vendre leurs fonds de terre pour en placer le produit même en viager au profit de leurs plaisirs, le chef de maison en province qui, pour se donner seulement de l’aisance, aurait aliéné à deux et demi ou trois pour cent son modeste patrimoine, aurait été interdit comme un prodigue.

A présent, Messieurs, trouvez-vous, trouverez-vous jamais en France ces deux éléments nécessaires du crédit public, surabondance de capitaux, insuffisance ou exiguité de territoire? L'argent n’y manquet-il pas plutôt aux terres que les terres à l’argent ? Si même elles nous manquaient en France, nous pourrions passer nos frontières, et beaucoup d'étrangers sont propriétaires en France, comme des Français le sont sur le territoire étranger. Notre agriculture a-t-elle absorbé tous les capitaux qui lui sont nécessaires, et notre industrie manufacturière ou commerciale n’en a-t-elle plus besoin ?

Ce qu'il y a de remarquable, est qu’en même temps que nous courons après un grand crédit public, nous faisons, depuis vingt-cinq ans, tout ce qu’il faut pour le contrarier. En effet, à mesure que les évépements de la guerre ont troublé, ruiné, anéanti notre commerce, el tari la source de nos capitaux, les désordres de la révolution ont agrandi notre sol vénal par l'immense quantité de propriétés de la religion, de la royauté et de la noblesse , qui ont été rendues à la circulation, et, ce qui produit le même effet, par le surcroît de valeur que l'abolition de la dîme et des droits féodaux a donné aux terres. Ainsi, nous avons Constamment parlé de crédit public sans savoir ce qui le produit et ce qui l’entretient , et même en faisant le contraire de ce qu’il faut faire pour l’alimenter, et nous voulons ac-

et qu’elles n’eussent pas préféré de placer leurs fonds dans le crédit étranger.

tuel!ement encore ouvrir à la fois un débouché aux capitaux dans nos emprunts, et les détourner vers les biens des communes et de la religion qui restent à vendre.

Ainsi, la France est un grand propriétaire de fonds de terre, l'Angleterre un riche commerçant ; et elles doivent l’une et l’autre conduire leurs affaires dans le système opposé. Le propriétaire doit employer ses revenus devenus des capitaux, à améliorer ses terres, et l’excédant, s’il en a, il Je place à intérêt, en attendant l’occasion de l’employer en améliorations ou en acquisitions nouvelles. Le commercant emploie ses capitaux à étendre son commerce, et l’excédant, quand il est sage, il l’emploie à acquérir des fonds.

Sans doute, l'Angleterre est propriétaire, comme la France est commerçante ; mais je veux dire seulement que le système agri-

cole domine chez nous, comme le système.

commercial chez nos voisins; et que, par conséquent, ici les capitaux se dirigent vers l'agriculture et l’excédant vers le commerce, et là, au contraire, les capitaux se dirigent vers le commerce et l'excédant vers l’agriculture ; et, lorsque les besoins de l’agriculture et du commerce sont satisfaits, les capitaux qui ne trouvent plus d'emploi vivifient et nourrissent le crédit public.

Ainsi, Messieurs, notre crédit public, comme élablissement national, est peut-être une chimère, et nous courons après un but que la nature même de notre société nous défend d'atteindre.

Ainsi, nous n'aurons jamais de crédit qu'à Paris et de Paris, ou plutôt nous n’aurons peut-être qu’un jeu de hausse et de baisse, qui entretient dans les fortunes, dans les esprits, dans les espérances, une mobilité funeste, et les gens sages préféreront, même à Paris, les # pour cent que donne le mont-de-piété, aux chances du tiers cousolidé si hasardeuses, que nous avons vu, il y a peu d’années, un seul individu faire monter la rente de 58 francs à 96.

Que serait-il donc arrivé en France, si les villes et les corps n’eussent pas appelé les capitaux dans leurs emprunts, et commenté ainsi le laborieux édifice du crédit public?

Les grands capitaux sé seraient dirigés vers l’agriculture ; les plus petits, placés à constitution de rente, auraient retenu les familles dans une simplicité et une économie héréditaires ; et, pour une grande for-

tune dont un patrimoine ainsi constitué aurait empêché l'essor, mille fortunes modestes se seraient conservées. Les hommes auraient suivi leur argent; il y aurait eu plus de grands propriétaires dans les campagnes, moins d’oisifs dans les villes, moins de luxe, moins de plaisirs, moins de cet esprit qui n’est qu’un luxe et qui ruine le bon sens, comme le luxe des dépenses dévore les fortunes ; la capitale ne fût pas devenue plus grande que l'Etat, et il n’y aurait pas eu de révolulion.

C'est le système agricole que Sully avait compris, et qu'après lui personne n’a entendu.

Et quel est après tout ce crédit public qui ne s'établit que sur le discrédit le plus honteux des gouvernements? Car, remarquez que toutes les fois qu’un gouvernement veut former un grand établissement de finance, banque nationale, mont-de-piété, caisse d'amortissement, il est obligé, pour attirer la confiance du public, d’avertir

du he qu’il renonce à s’immiscer

ns la direction et l’administration de létablissement, qu’il sera tout à fait indépendant et étranger aux finances de l'Etat, tel qu'un emprunteur sans crédit et sans nom, qui ne peut trouver d'argent que sur d’autres signatures que la sienne.

Si le crédit public, réduit à son expression la plus simple, est le moyen de faire des dépenses au-dessus de ses ressources, quel est donc l'effet du crédit sur la prospérité et Ja stabilité des Etats? Le moyen de faire des dépenses au-dessus de ses ressources n’est que le moyen de faire des dépenses au-dessus de ses véritables besoins, et de se livrer à un luxe ruineux de dépenses publiques, que de faux systèmes croient justifier en disant qu’elles nourrissent la classe indigente, sans faire attention qu’elles ont commencé par la faire naître, et que cétte population factice exigera un jour le salaire que vous ne pourrez lui donner.

Mais même, pour le seul objet nécessaire,

la défense de J’Etat et son indépendance, est-ce avec du crédit public que la Hollande,

. sans territoire, s'est défendue contre l’Es-

pagne ; la Suisse, sans argent, contre l’Autriche et la maison de Bourgogne ; l'Espagne, sans argent, sans crédit, sans roi, Sans troupes, contre Bonaparte, et qu’encore actuellement, épuisée par cette lutte héroïque, elle recouvre, sur une population nombreuse et civilisée, un nouveau monde tout entier,

avec aussi peu de moyens relatifs qu’elle en employa jadis à le conquérir sur des barbares ? Au contraire, depuis la découverte du crédit public et la force matérielle qu’il donne aux Etats, on n’a plus trouvé chez les peuples à crédit de force morale ; et la Hollande, et même la Suisse, sont devenues faibles à mesure qu’elles sont devenues pécunieuses ; et, certes, ce n’est pas avec son crédit ou sa banque, pas même avec ses vaisseaux, mais avec sa position, que l’An-

:. gleterre s’est préservée; et elle s ’est défenà que, parce qu’elle n'a pu être attaquée. On

vous dit que plus il y a de gens intéressés à

la stabilité de l'Etat, plus l'Etat est stable ; que le grand nombre de créanciers qui par- ‘tagent dans la fortune de l'Etat, le défendent contre ce qui pourrait la compromettre.

. C’est là de la politique de comptoir ou d’A- . thénée ; mais la politique des hommes d’E- ! tat raisonne autrement : elle dit que l’hom- . me s'intéresse, avant tout, à sa stabilité per- . sonnelle ; et qu'avec nos systèmes d’admi- : nistration, il y aura toujours dans nos Etats : modernes mille fois plus de gens intéressés à les troubler qu’à les défendre. Lorsque l'Etat est menacé, ces grandes machines de finances sont un embarras, si elles ne sont pas un danger. Quand la maison est en feu, J’avare songe à sauver son coffre-fort plutôt : qu’à préserver l'édifice. A la première alarme, les capitalistes s’empressent de retirer leur : argent, et le mal s’accroît de leurs inquiétudes et de leurs précautions tumultueu- : ses ; la banque sera assiégée par les porteurs de billets, avant même que l'Etat soit attaqué par les ennemis. C’est ce que nous avons vu en France lors de la commotion qu'éprouva la banque pendant la campagne d’Austerlitz ; c’est ce que nous avons vu en Angleterre ; et l’on pourrait soupçonner que ce ministère habile, redoutant une invasion possible, on une insurrection probable, ferma la banque par prudence plutôt que par nécessité; et quil suspendit ou cessa le change des billets, pour ne pas tenter l'ennemi du dedans ou du dehors par un si grand EDS présumé d'argent.

Le crédit public qui convient à la France, est, avant tout, la considération publique, dont elle avait toujours joui en Europe, et qui ne s'est affaiblie que depuis qu'elle a couru après le crédit de l'argent; c’est de l'estime des gens de bien, c’est de l’affection des peuples dont le gouvernement doit

OEuvres compL. pe M. De BonaLp. Il.

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