‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 231 sur 306 · TE · texte numérisé non relu

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blic, et vous vous rappelâtes des preuves trop récentes de cette vérité dans tous les Etats de l'Europe, et même dans la France. Ces raisons et bien d’autres ne furent pas écoutées : onjugea que rien ne convenait mieux à un pays libre que le recrutement forcé. Je me soumets à cette loi, comme toute la France s'y est soumise, en admirant, toutefois avec toute la France, combien la liberté et l'égalité publiques diffèrent de la liberté et de l'égalité personnelles et domestiques; et c’est alors que Je me suis souvenu de ce mot de J.-J.

Rousseau : « Quoi donc | la liberté ne se soutiendrait-elle qu'à l’aide de Ja servitude ?.. peut-être. » Li

Il y a he et il doit y avoir une institution militaire républicaine, et une institution mi-

litaire monarchique; je dis une institution et

non une armée : car l’armée, comme armée,

. n'est ni républicaine ni monarchique; elle est

forcément et essentiellement despotique : et c'est ce qui fait que, dans les républiques, elle tourne souvent à la monarchie, et que,

dans les monarchies, elle peut, si son esprit

éhange, et que la discipline se relâche, tour-

| ner à la démocrätie. La disposition person-

nelle des hommes n’y fait rien, et l'institution est toujours plus forte que l’homme.

“Telle est, Messieurs, la raison secrète des dissidences d'opinions qui se sont montrées dans cette chambre; et si l’on y prend garde, il est plus naturel qu'on ne pense que des orateurs venus des deux extrémités de l’horizon politique, soient d'accord en quelques points, et que les uns craignent de trop nomreuses armées pour la liberté républicaine, et que les autres les craignent pour la liberté monarchique ; tandis que d’autres orateurs, élevés dans les camps, et accoutumés à ce despotisme militaire, n’y voient que ce qu'ils ont dirigé ou obtenu, des armes, de la discipline et de la gloire. Nous travaillons tous dans le même atelier; mais les uns considèrent l'ouvrage, les autres ne voient que l'instrument. 4

Pour moi, je ne crains les armées, ni pour la république, ni pour la monarchie; je ne les crains que pour nos fortunes.

Un de nos honorables collègues vous a dit que l’axiome : Si vis pacem, para bellum, n'était plus trop à notre usage, et il a fait preuve d’une grande sagacité politique. Cet axiome latin était vrai pour les peuples et dans les temps où l’on parlait cette langue, et lorsque la guerre se faisait par irruption, et qu'elle n’était pas prévue huit jours à l’avance, même par celui qui voulait la faire.

Mais aujourd’hui elle est précédée de tant de négociations et de préparatifs ; elle doit être combinée entre deux peuples avec les intérêts et les volontés de tant d’autres peuples, que, qui prépare la guerre, l'appelle, et que, qui la déclare, trouve son ennemi prêt à la recevoir, et que { tout peuple qui se préparerait tOtourse à la guerre pour avoir la paix, ressemblerait ? à ces hommes qui craignent toujours qu’on ne leur manque, et qui finissent toujours par s’attirer de fâcheuses affaires.

S'il y a un Etat au monde qui puisse se passer de nombreuses armées, et qui püût le premier donner le bel exemple d’un désarmement presque général, c’est sans contredit la France, couverte par les deux mers, par des barrières naturelles qui la séparent d'un Etat inoffensif; à lorient, par deux peuples essentiellement ses amis et ses alliés, et du seul côté accessible, par un triple rang de, places fortes : je dirai plus, et, l’histoire des temps modernes à la main, j'oserai avancer qu'on n’a jamais rien fait avec de grandes armées ; je dis rien, car, à la guerre comme au jeu, il ne faut pas compter les coups brillants et heureux, mais ce qui reste à chacun à la fin de la partie. Je ne parle pas de la coalition des souverains contre la France, événement prodigieux qui a amené sur la France, non des armées, mais des nations.

Ce sont, des torrents qu’on laisse passer.

Il y a même une raison pour qu'on obtienne de plus heureux résultats avec des armées peu nombreuses qu'avec des masses énormes, parce que le génie conduit les unes et que le hasard dispose des autres. L’Autriche s’est constamment agrandie avec des batailles perdues malgré de grandes armées; la France monarchique, qui en a perdu autant que tout autre, ne s’est jamais plus honorée et même mieux conservée que dans ses revers, et c’est après les armes si malheureuses des Tallard et des Villeroi, qu’elle a donné un roi à l'Espagne. C’est qu'une autre force que la force physique conserve les Etats civilisés ; c’est que l'extension que la nature a donnée à quelques-uns, aux dépens de quelques autres, pour prévenir Îles guerres éternelles qui naissent d'une certaine disposition de territoire, a été amenée chez tous par des événements plus pacifiques que militaires ; c'est que la France, la France surtout, a; de tous les temps, bien plus compilé en Europe par sa force morale, que par sa force militaire ; plus par la sagesse de ces institutions que par la rigueur de sa discipline; plus par la dignité de son gouver-

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nement que par une exagération de force guerrière; et peut-être sous Louis XIV a-telle, à force d'éclat, perdu de ce côté quelque chose de sa solidité réelle, et s’est-elle attiré l'envie plutôt que le respect. Bien plus, et ce qui étonnera peut-être , est que le cardinal de Richelieu lui-même, dans son Testament politique, regardait le Français comme moins propre.à da guerre que l'Espagnol ou l'Allemand : c'était une erreur ; mais effectivement on n'avait pas pu soumettre la vivacité française à la discipline monacale des peuples du Nord; on n'avait pas même cru le devoir, et l’on sait que le régiment de Champagne se moquait de l’ordre et ne s’en battait pas moins bien. Mais 150 ou 160 mille hommes forment-ils “une armée trop nombreuse pour la France? Oui, et non ; non, si l’on évalue les forces de quelques autres Etats, ou la population entière de la France ; } oui, si l’on prend en “considération l'épuisement de nos peuples, l'état de nos finances, Ja situation de l'Europe.

Un de nos honorables collègues vous a rappelé hier le mot de M. Necker, que mille écuüs donnés à un courtisan étaient la taille d'un village; mais ce que le ministre de la guerré demande est la taille de tout le royaume. Les impôts sont une prime d’assurance que les peuples donnent au gouvernement pour tous {es maux dont il peut les préserver, ou tous les biens qu’il peut leur faire. La contribution foncière prend le . Cinquième du revenu; l'enregistrement, les impôts sur les consommations, et les autres en prennent une autre partie; et il nous en coûte les trois quarts de notre revenu pour

tre enregistrés, administrés, jugés et défendus ; et encore faut-il compter pour quelque chose le sang de nos enfants que l'impôt du recrutement nous demande : en vérité, la charge du bâtiment ne vaut pas toujours l’assurance. Il faut vivre, cependant, élever ses enfants, marier ses filles, entretenir ses domestiques, cultiver sa terre ; que reste-t-il ? et qu’appelle-t-on l’état de société ?

Je suppose que nous sommes, à ce prix, administrés, jugés et défendus le mieux possible ; mais en vérité, nous croyons, dans les provinces, que nous le ferions nous-mêmes à peu près aussi bien et à moins de frais, quand même nous devrions un peu moins contribuer à l'embellissement, et par conséquent à l'agrandissement d’une capitale qui à 6té trop souvent la capitale des révolutions. Personne de bon sens ne pense, en Eu-

rope, qu'on veuille ou qu’on puisse nous arfacher une province; et certes, si on l'avait voulu, l’occasion paraissait favorable , et on ne l'aurait pas laissé échapper. On peut en ravager une ou deux, une fois dans un siècle, soit ; mais quand cela arrive, ce que les plus nombreuses armées n’empêchent pas tou-

jours, le gouvernement qui a joui pendant

tant d’années de paix de la prime d'assurance, ne répare pas les ravages de la guerre, et le territoire même ravagé paye le même impôt l'année Suivante.

M. de la Fayette vous disait que les te ont, mieux que les armées, défendu leur territoire contre une invasion générale; je le pense comme lui : on le pensait aussi en France, il y a quatre ans, et nous avons tous entendu dire à nos meilleurs ofliciers, que les alliés, au milieu de leurs succès et de leurs innombrables armées, étaient pressés de quitter la France dépouillée, désarmée, envahie, et qui leur paraissait encore redoutable. Mais

ce soni les peuples heureux. qui se, défendent, et quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, le peu- . ple ne connaît du bonheur quel’aisance, ctdu

gouvernement que les impôts ; et certes, ayec raison, car la première loi de tous les êtres, est de vivre. On vous a dit qu'une puissance

du second ou du troisième ordre pourrait im-

punément attaquer la France. Elle y laisserait sa petite armée, et voilà tout, et sûrement, ele ne se hasarderait pas dix lieues au delà

des frontières, simême elle les passait, paree que ce n'est pas l’armée actuelle qui fait la

force d’un Etat, mais l’armée possible. Quant aux grandes püissances, elles auront, comme l’a remarqué M. de la Fayette, par les inconvénients et les dangers de leur position, des armées plus nombreuses que les vôtres; et què devient alors cet équilibre dont vous parlez?

Mais cet équilibrelui-même est une chimère qu'il faut laisser aux potitiques de café, età

laquelle, depuis longtemps, aucun homine d'Etat ne croit en Europe.

Nous avons fait de grandes choses avec nos armées ; il nous en reste une plus grande à faire, et qui se fait sans armées : c’est de rétablir la France épuisée par ses longues convulsions. Il faut , pour rétablir la France, ce qu'il faut pour rétablir une maison ruinée, l’économie. Les arts nous coûtent trop cher, et surtout l’art de la guerre et l’art de l’administration. Aujourd’hui que les particuliers, moins généreux ou moins fastueux, ne payent plus les arts libéraux comme au temps des Médicis, les gouvernements qui élèvent tous

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