A L'OCCASION DE LA DISCUSSION DU BUDGET DE CE MINISTÈRE
(Séance du 21 mars 1829.)
La politique ouvre un champ bien vaste à la discussion : reproches pour le passé, leçons pour le présent, conjectures sur l’avenir, système de politique monarchique et territorial, plus solide que brillant ; système de poïtique populaire et industriel plus aventureux que solide; système composé des deux autres, et voulant régner à Ja fois sur
terre et sur mer, quel sujet pour l’éloquence de la tribune, et comment improviser sur cette matière, du soir au lendemain, des réponses à des discours médités à loisir! Je vais cependant hasarder quelques réflexions sur le premier que vous avez entendu dans la séance d'hier, et qui a résumé toutes ces questions.
On a souvent parlé à cetie tribune d'é-
quilibre politique. I serait bien temps de laisser cette vieillerie diplomatique aux po- Jitiques des cafés et des colléges. I n’y en a jamais eu en Europe; et quelle force donnerait un système d’oscillation perpétuelle, et qu'un seul homme suffit pour déranger, Charles-Quint ou Richelieu, Louis XIV et Bonaparte! C’est un mot dont les forts se servent pour opprimer, comme les faibles pour se défendre, et il est singulier que cerix qui parlent sans cesse de l’indépendance de leur pays, là cherchent dans un système dont la dépendance mutuelle de tous les Etats serait, s’il était possible, Je seul moyen et l'unique résultat. Pour être indépendant, il faut vivre isolé.
La force d’un Etat est en lui-même, dans son étendue, dans la contiguité de ses parties, dans la disposition de ses frontières; et à cetie force que la France possédait au plus haut degré, et qui s'était accrue, de règne en règne, sous ses rois même les moins heureux, elle en joignait une autre, la première de toutes, et qui lui était particulière. Sa dignité en tout, et qui se montre dans Corneille, comme dans Bossuet, dans Turenne, dans d’Agues-
seau, c’est-à-dire dans les institutions reli-
gieuses, militaires, politiques et littéraires de la France.
La révolution se mûrit pendant un siècle, et éclate à la fin. Aux institutions monarchiques se mêlent des institutions populaires ; la hauteur etla violence remplacent la dignité, à la force de conservation et d'expansion succède la force d'agression. Plus de sécurité dans cette nouvelle force; on fait trembler, et on tremble soi-même. On décrète d'urgence la France indivisible, crainte qu’elle ne soit divisée; plus tard, on court la défendre à Moscou, pour qu'elle ne soit pas attaquée sur ses frontières. Vous en avez vu les résultats ; ils étaient inévitables : la raison les eût indiqués: l'histoire en eût donné la preuve.
Nous sortons à peine de cet état, tout meurtris encore de nos pertes, avec d’ineonsolables regrets, de folles espérances, des ambitions ajournées, des fidélités chancelantes ; et ce qui est plus palpable, avec une dette immense et d'immenses pertes à réparer; et c'est dans cet état qu'on reproche à l’ancien ministère, de navoir pris aucune part aux affaires de Naples et du Piémont. Qu'y scrions-nous allés faire? Mettre de jeunes fidélités en contact avec la révolte contagieuse des carbonari; accabler leur faiblesse de notre force, ou associer notre bravoure à
leur lâcheté? Prendre, les armes à la main, le parti du roi contre ses sujets égarés, ou le parti des sujets révoltés contre leur roi ?
Non : le rôle des Autrichiens, qui craignaient pour leurs Etats, était une médiation armée; le rôle de la France, qui ne, craignait pas pour elle, était une médiation pacifique, et c’est ce qu'elle a fait, ce qu’elle a dû faire ; et dans l’histoire des rois parents du sien, et dans l’histoire de leurs peuples, cette guerre s'est finie sans nous, qui en aurions fort mal à propos partagé le ridicule, et n’y aurions gagné que des troubles au dedans, ou peut-être une guerre au dehors.
Mais, dit-on, l'Autriche est maîtresse de l'Italie. Son séjour temporaire y fait la sûreté de l’Europe, dont elle contient les vils ennemis au midi, comme la Russie les contient au nord, comme la France, quand elle voudra, les contiendra au centre. D'ailleurs, quand des puissances aussi intéressées que nous, n'y redoutent pas sa domination passagère, nous n'avons pas à la craindre, ét quand il ne resterait que deux puissances sur le continent, la France en serait une. D’autres, sans doute, parleront des Grecs et des affaires d'Orient, je ferai la même réponse.
Notre alliance avec les Tures, utile, si l’on veut, à notre commerce, devait tôt ou tard devenir à charge à notre politique, parce qu’on se compromet à vouloir sauver un peuple qui ne peut plus ‘se défendre, et qu'aujourd'hui, on ne peut défendre un peuple que lorsqu'on peut le policer. Il se prépare en Orient un cours d'événements amenés de loin, et qu’ aucune puissance ne peut changer, et si l’on ne croit pas à quelque chose de mieux, il faut croire à la fatalité. Quand l'empire ture deviendrait autre chose, vos frontières n’en seraient pas entamées: tout est là. Conservez votre territoire ; c’est assez pour votre politique, et laissez le soin du ecommerce à votre esprit et à vntre industrie.
Et d’ailleurs, le principe de la force extérieure dans un Etat est dans sa force intérieure, et sa force intérieure est dans le respect pour les lois et l’obéissance au pouvoir. Vous parlez d'envoyer des armées au loin, et il suffit d’une tête perdue et de quelques centaines de misérables pour lever en pleine. paix l’étendard de la révolte. On veut tenir la balance de l'Europe politique ; il faut auparavant l'empêcher en France de pencher du côté de la partie jeune et passionnée de la société; on veut gouverner le monde, il faut auparavant gouverner nos universités :
ati on voudrait que toute l’Europe se tût devant nous, et nous ne pouvons pas imposer silence à un orateur factieux! Et si le gouvernement veut se servir de la force, on crie dans cette chambre à la violence et à la tyrannie | On a accusé le ministère d’être tantôt russe, tantôt anglais ; je ne sais, mais je voise depuis longtemps hors du ministère, et jusque dans nos chambres, proposer ou appuyer des mesures. tout à fäit étrangères, et que des ennemis, si nous en avions, nous payeraient pour adopter.{Un de nos malheurs est que des hommes, longtemps associés aux triomphes diplomatiques ou militaires de la dernière époque, ne peuvent pas se déprendre desillusions qui ont rempli leur jeunesse, et rêvent toujours les négociations et la guerre. Il serait temps cependant d'examiner les résultats où tant d’agitation nous a conduits, et de penser qu’on ne voit pas deux fois de pareils événements. A la vérité, ces illusions n'amusent que les simples du parti;.et dans les temps de partis, combien de simples parmi des hommes même de beaucoup d'esprit!
Les habiles ont des vues plus profondes, ils commenceraient encore volontiers la guerre contre toute l'Europe, mais pour la finir bientôt aux dépens de l'intégrité de la France ; plus contents d’être les premiers sous quelque usurpateur dans le royaume de Bourges, que d’être les seconds dans le beau royaume de France sous le roi légitime.
L’orateur a beaucoup parlé de commerce, et a fait un crime au ministère de ne pas le protéger assez. Le commerce intérieur, je veux dire le trafic entre les différentes provinces, n’a jamais été ni plus florissant ni plus encouragé , et pour le favoriser on met tout, sinon en ports de mer, du moins en Canaux navigables. C'est ce commerce qui fait la force d’un Etat, même en Angleterre, et celuilà dépend de nous et de sa nature. Le commerce extérieur ne dépend pas de nous seuls, des que toutes les puissances s’enfoncent dans de triples lignes des douanes, et adoptent le système des prohibitions, il faut se résoudre à ne commercer au dehors que sous leur bon plaisir ; et, s’y l’on y fait attention, on verra que toute l’Europe marche insensiblement vers le système que je crois le plus naturel, celui d'exporter les matières brutes qu'on a de trop, et de recevoir les matières ou-