PART. IH. POLITIQUE, — MINISTERE DES AFFAIRES ETRANGERES
1:22 vrées qui nous manquent, si l’on n'aime pas mieux s’en passer.
Je ne parle pas de nos différends avec les Etats-Unis, ils s’aplaniront sans doute, et je m'en rapporte à cet égard au ministère; je ne crois pas le ministère anglais si communicatif que le dit M. Bignon sur les affaires du cabinet, et je vois que très-souvent l'opposition ne sait que ce qu’elle devine.
L’orateur veutqu'on ouvre des négociations avec le chef des nègres de Saint-Domingue, et a cité comme exemple la conduite de l’Angleterre à l'égard de ses colonies récemment émancipées. Je doute que les Etats-Unis soient flattés du rapprochement; assurément l'orateur n’a point de rancune. Un marin hollandais disait: «S'il y avait quelque chose à, gagner en enfer, j'irais y brûler mes voiles. » Mais l'esprit du commerce ne doit pas être toujours l’esprit du gouvernement, et je crois aussi impolitique qu'immorale la maxime de l’orateur, que l’utile doit être la première règle d'un gouvernement ; car l’utile d’un jour et d'un moment est souvent bien funeste un peu plus tard, et l’honnête seul est toujours et partout l’utile. Nous avons soutenu la révolte d'Amérique, quel mal en est-il résulté à la fin pour l'Angleterre et quel bien pour la France ? L'Amérique est toujours anglaise et notre Louisiane est devenue américaine. Si Saint-Domingue fournit encore du sucre (et il n’en fournira pas longtemps), j'aime mieux qu'il nous vienne par contrebande que par traité; mous le payerons peut-être quelque chose de plus; mais ilne faut pas, comme Esaü, vendre notre droit d’aînesse sur Saint-Domingue pour un peu de sucre.
Si l’orateur dit, à propos d'Athènes, que le soin exclusif de l’agriculture rend plus assuré et plus facile ce règne de l’aristocratie, je lui dirai à mon tour que le soin exclusif des richesses qui viennent du commerce rend plus facile et plus assuré le règne de la démocratie, et voilà pourquoi les libéraux travaillent de toutes leurs forces à morceler à l'infinila propriété territoriale, et à accroître sans mesure la propriété mobilière; jelui dirai encore, qu'aucun Etat au monde, aucun Etat indépendant ne s’estconservé que par l'aristocratie, et
n’a péri que par la démocratie.
Iladonné des lecons au ministère ; je luien
donnerai aussi, mais en un seulmot:soyezforé.
4:23 CUVRES COMPLETES DE M. DE BONALD. 1121 OPINION SUR LE BUDGET DU MINISTÈRE DE LA GUERRE.
(Séance du 28 mars 1822.) Messieurs, taille gagnée ne compense past un hameau
La chambre a entendu hier quelques considérations politiques et générales avant la discussion des articles du budget du ministère de la guerre ; je lui demande la permission d'y répondre en peu de mots.
Chacun porte ici la politique de sa profession : le négociant celle du commerce; le manufacturier celle de l’industrie, le militaire celle de la guerre ; mais cette politique d'hommes de profession spéciale n’est pas la politique des hommes d’Etai ; je n'en excepte que celle du magistrat qui, en voulant donner plus d'importance et de force à la magistrature, est d'accord avec les vrais intérêts de la société, pour qui la justice est dans l’ordre civil, le premier et l’on peut dire le seul besoin.
Nous avons fait longtemps et trop longtemps de cette politique guerroyante ; qu’en est-il résulté ? Beaucoup de gloire pour nos guerriers. Mais cette gloire se partage également entre le vainqueur et le vaincu, quand la défense a été aussi valeureuse que l’attaque; et l’on peut remarquer que le fait d'armes de l’antiquité le plus célèbre est une retraite.
La politique de l’homme d'Etat ne voit ni la victoire ni la défaite : elle ne s'arrête qu'aux résultats. Que les coups du jeu aient été heureux Ou non, C'est à la fin de la partie qu’elle compte ce qui reste aux joueurs. Marengo , Austerlistz, Iéna, et mille autres lieux, parlent de nos succès ; Paris deux fois- occupé et une dette immense ne nous rappellent que des pertes. F
L'armée, je le sais, a honoré ses derniers moments dans la plus savante campagne dont l'histoire peut-être ait conservé le souvenir. Mais que voulait-on qu’elle ftt contre trois ! Il est bien Join, au plus loin de ma pensée de faire la réponse que le poëte prête au vie:l Horace, et je me félicite, au contraire, que l'armée ait cessé une lutte trop inégale, et conservé à la France des enfants malheureux, et à leur patrie tant d'honorables guerriers. Mais enfin, aux yeux de la politique, une ba-
perdu, et ce sont les pays acquis qui ajoutent à la force réelle et à la dignité d’un Etat, et non les pays conquis.
Il paraît qu'on aurait voulu prendre une revanche ; mais c'est ici le grand défaut de cette politique militaire toute en souvenirs plutôt qu’en réflexions et en prévoyance, qui ne calcule ni la différence des temps, ni celle des circonstances, et qui ne voit pas tout ce que les revers eux-mêmes que, dans ces guerres de géants, les autres nations ont essuyés, ont ajouté d'art, de science et de moyens à leur force naturelle.
Je m'étonne toutefois que cette politique soit aussi peu à la hauteur du siècle, et n'ait pas mieux profité du progrès des lumières; s’il y a une idée universellement dominante en Europe, c’est la nécessité d’une réduction dans les troupes de ligne qui accablent ies peuples et menacent les gouvernements, réduction dont la France semblait la première appelée à donner l'exemple, parce qu’elle a, dans sa nombreuse population, dans la contiguïté de ses parties, et la disposition de ses frontières, une défense naturelle meilleure que les troupes de ligne, qui, toutes seules, n’ont jamais défendu leurs eapitales pas plus Paris que Berlin, Vienne ou Moscou. Nous avons conservé toutes les grandes places fortes qui ceignent nos frontières, et cependant on parle d'en construire d’autres à grands frais dans l’intérieur. Nous sommes devenus bien prévoyants ou bien craintifs; il n’y a cependant qu'à jeter les yeux sur la nouvelle Europe politique et observer la direction des événements pour juger que, pendant bien longtemps au moins, ce sera une précaution inutile, et que nous pourrions laisser la dépense de ces furteresses à nos arrière-neveux, et attendre surtout qu'on ne fit plus dans l'intérieur des tentatives pour les surprendre.
On a beaucoup vanté le système d'un des derniers ministres de la guerre. Le duc de Feltre avaitcomposé l’armée dans un système, son successeur l’a composée dans un système
différent. Le plus monarchique des deux était lé meiileur. Le chef-d'œuvre des institutions politiques modernes était d'avoir fait des armées qui supportaient la paix aussi bien qu'elles faisaient la guerre. Car, pour faire uniquement la guerre, toutés les armées sont bonnes, et surtout les armées républicaines.
Mais la paix est l’état naturel, et la guerre un accident, puisqu'on ne fait la guerre que pour obtenir la paix.
On a fait à cette tribune, on fera encore aux ministres passés, présents et futurs, le reproche de n'avoir pas laissé ou rendu à la France le rang qu’elle doit occuper en Europe. Qu'est-ce que cela veut dire ? Je ne connais pour un Etat qu'une manière, de tenir son rang : c’est de rester sur la carte. Un particulier diffère d’un autre par les dignités et par la fortune. Entre Etats monarchiques, la dignité est égale ; il n’y a de différence que le territoire ; et tant que je vois la France s'étendre entre les Pyrenées, le Rhin et les deux mers, je trouve qu’elle a gardé son rang. Sans armée française, a-t-on dit, il n’y a plus de France. Est-ce qu'il n’y a pas une armée française? Combien faut-il que la . France ait d'hommes sur pied pour avoir une armée française.et être une puissance ? Lui en faut-il autant que dans tant d’autres puissances, composées de peuples différents, ouvertes de toutes parts et entourées de voisins plus puissants qu’elles? Faut-il qu’elle ait sous les armes sept à huit cent mille hommes comme la Russie qui touche à la Chine, à la Perse, à la Turquie, à l’Europe, à l'Asie et à l'Amérique ? Si “la France ne peut être une puissance qu'à ce prix, il faut faire de la France entière, un vaste Camp, tripler notre budget et décupler la conscription. La véritable force d’un Etat, qui à atteint à peu près ses limites naturelles, est la force de résistance et de stabilité. Or, cette force de résistance n’est jimais dans l’armée qui est sur pied, mais dans celle qu'on peut au besoin mettre sous les armes, non dans les moyens actuels, mais dans les moyens éventuels; et l’armée éven-