PART. II. POLITIQUE. … SUR LE BUDGET DE
comme la France et l'Angleterre, où il y a beaucoup de travail industriel,
Or, à mesure que la population augmente, il y a beaucoup plus d'hommes à instruire, à nourrir, à occuper, à contenir, à protéger: car il n’y a pas d'homme qui ne coûte quelque chose à l'Etat; et instruction, subsistance, travail, répression et protection comprennent tous les devoirs des gouvernements envers tous les hommes. Mais la population augmente principalement dans la classe indigente et laborieuse, parce qu’elle est plus nombreuse : la proportion de nombre et de force politique qui doit exister, dans un rapport que nous ne connaissons peut-être pas, entre la classe qui n’a que des besoins, et celle qui a des moyens de les satisfaire, s'altère donc tous les jours davantage; la richesse, je veux dire le moyen de soulager les besoins, diminue donc à mesure que les besoins sont plus nombreux, en sorte que J'Etat devenu, surtout par l’appauvrissement de la religion et des propriétaires, le grand et l’unique dispensateur de la charité publique, est obligé de faire tout ce que la charité privée ne fait pas ou ne peut plus faire; et cependant ces dernières années, sans les efforts miraculeux de la charité privée, pareille à l’huile du prophète ou à Ja multiplication des pains de l'Evangile, le gouvernement aurait ployé sous le fardeau des besoins publics.
Le gouvernement est donc chargé du soin de soulager ou de guérir toutes les infirmités sociales, toutes les faiblesses humaines dont le progrès suit le progrès de la population, et résulte naturellement d’un plus grand nombre d'hommes.
Et non-seulement ilya progrès dans le nombre des maux, mais il y a progrès dans leur intensité; il s’en est même manifesté d'inconnus autrefois et qui dévoilent une corruption plus profonde, et une malice qu’on peut appeler surhumaine; et c’est ici surtout que la révolution agit d’une manière officieuse sur la nécessité et l'excès des dépenses publiques.
Ainsi, en commençant par la première infirmité, celle de l’enfance abandonnée, le gouvernement est obligé de donner jusqu à des nourrices à un nombre toujours croissant d'enfants naturels qui, dans quelques lieux, s'élèvent au tiers des naissances totales; et dans la généralité du royaume, à plus du dixième,-tandis qu’il ne s'élevait, avant la révolution, qu’au quarante-septième ; ainsi il est obligé de faire donner gra-
‘tuitement à tous ces enfants et à bien d’au-
tres l'éducation des arts mécaniques, et même à un grand nombre d'enfants légitimes l'éducation littéraire qui devrait être et qui était jadis le premier besoin, ou si l’on veut, le premier luxe d’une famille enrichie.
Ainsi il est obligé de nourrir, vêtir, loger et garder le nombre immense de pauvres qu'on peut appeler publics, qui peuplent les lieux de détention, de correction, de punition, que tous les jours il faut agrandir ou multiplier : dépenses qui, avec celles de bienfaisance si variées et si nombreuses, remplissent les budgets des ministres de l'intérieur, de la justice et de la guerre. .
Ce n’est pas 1dut, et ces enfants élevés aux frais de l'Etat, et qui sortent tous les ans au nombre de cinq à six mille des différentes écoles publiques, il faut qu'ils vivent à leurs dépens ou à ceux du public; car, après avoir pris des goûts plus élevés dans les études littéraires ou scientifiques, la plupart sans fortune, ne peuvent pas retourner à la profession de leurs pères ; on a élevé des littérateurs, il faudra leur laisser comme ressource la liberté de la presse, la plus dispendieuse des institutions, et multiplier les places dans les bureaux; on a élevé des peintres et des sculpteurs, il faudra leur commander des tableaux et des statues, parce que la fortune des particuliers ne suffit plus à en acheter; on a élevé des ouvriers, il faudra bâtir des maisons ou entreprendre d'immenses travaux pour les occuper; car les désordres et la turbulente oisiveté de cette jeunesse serait encore plus à Charge à l’Etat par les frais de surveillance de police, de poursuites judiciaires, de mouvements de la force publique qu’elle rendrait nécessaires.
Et qu'on ne pense pas qu’un gouvernement puisse lutter avec succès contre la foule toujours croissante qui assiége les portes du temple de la Faveur ou dela Fortune, et résister à tant d’ambitions ou de besoins. Les ministres ont beau tenir ferme, ils sont tôt ou tard forcés dans tous les
postes et quelquefois dans le leur.
On voudrait de la modération dans les dépenses publiques, et il n’y a de modération nulle part; il n’y en a plus, ni dans les esprits, ni dans les cœurs, ni dans les désirs, ni dans les besoins, et une ambition effrénée pousse les hommes, que la révolution a tous déplacés, les uns sur les autres, comme les flots de la mer, et toutes les digues qu'on essaye d’opposer au torrent sont rapidement emportées. |
On voudrait avec une immense popula- ‘tion réduire l'armée qui en contient la partie la plus jeune et la plus active; on voudrait réduire les bureaux qui oceupent un si grand nombre de jeunes gens élevés dans les habitudes littéraires, réduire les travaux publics qui donnent du travail et du pain à un si grand nombre d'ouvriers, et l’on ne voit pas qu’il faudrait au contraire multiplier, s’il était possible, ces corps pour classer et contenir les hommes, et les travaux pour les occuper. C’est le remède à opposer au progrès d’une population qui ne peut étendre le sol qu’elle cultive ni envoyer au dehors des colonies comme dans l’état primitif dela société, et qui, refoulée sur ellemême, cherche partout et du travail pour son activité et des moyens de subsistance pour ses besoins.
J'ai assigné comme seconde cause de l’excès et de l'accroissement des dépenses, la révolution qui, d’un côté, a levé toutes les entraves que les mœurs, les lois et la propriété foncière moins divisée appelaient au progrès trop rapide de la population, et qui, de l'autre, a poussé les esprits à une licence entière de principes, de mœurs et d’opinions, source féconde de désordres , et allumé des passions que le gouvernement ne peut contenir ou réprimer qu’avec les efforts les plus soutenus et les plus dispendieux.
Heureusement encore qu’il a trouvé dans l'accroissement de la population des moyens plus puissants de pourvoir jusqu'ici à ses dépenses par l'accroissement des recettes
sur les consommations. La facilité des emprunts en rentes lui a permis de remplacer
aussi, par les institutions publiques, les dotations territoriales par des salaires sur le trésor royal, de solder et l’arriéré et les charges nombreuses, dont la Restauration a hérité, et de payer le grand nombre d’agents de toute espèce que demande l’administration d’un Etat aussi vaste et si peuplé : moyen dangereux sans doute, et qui ressemble au parti que prend un jeune dissipateur de vendre ses terres pour vivre sur des capitaux plus disponibles.
Il y a aussi, dans les dépenses publiques actuelles, une somme considérable de pensions viagères ou de traitements temporaires, qui diminue journellement par la mort des titulaires, et cette diminution progress sive a rendu peut-être moins sensible l’accroissement forcé des autres dépenses d’administralion; mais tous les jours de nouveaux serviteurs s'élèvent à la place des anciens, et l'Etat ne pourra jamais s’affranchir
entièrement de cette charge qui pèse sur tous les gouvernements, en proportion de leur population, de leur position et de leurs besoins.
Que sont, auprès de ces causes de dépenses si actives et si exigeantes, quelques réductions de salaires et d’appointements ?
uue goutte tirée de l’Océan ; et encore esteil facile de prouver que cette économie ne se rait pas plus praticable que les autres.
Aujourd'hui que les systèmes modernes d'administration placent l’industrie au nombre des institutions fondamentales des Etats, qu'ils en hâtent et pressent le progrès par tousles moyens; qu’ils ont des écoles pour les arts et les artistes, et que l’industrie, si puissamment excitée, invente tous les jours de nouveaux perfectionnements, et, dans!im patience de produire, appelle à son aide les machines contre la lenteur et l’insufisance du travail de l’homme ; réduire les salaires, seul genre de fortune qui donne aujourd'hui quelque aisance, c’est priver , surtout à Paris, un grand nombre d'ouvriers de luxe, de travail, et par conséquent de subsistance.
Ce n’est que par la jouissance des classes aisées que l'artisan peut vivre, et le gouvernement, qui ne peut mesurer à chacun son pain, n’a d’autres moyens de faire parvenir à la classe laborieuse celui dont elle a besoin, qu’en augmentant l’aisance des classes consommatrices. Nous voudrions en vain nous retenir sur la pente rapide où la révolution nous a placés : une nation ne peut cultiver que son propre sol ; mais elle peut manufacturer pour le monde entier les productions de son pays et même celles de tous les autres, et c’est ce que cherchent toutes les nations, dont aucune ne voudrait rien acheter de ses voisins, et qui toutes voudraient jeur vendre. De là l’accroissement des villes manufacturières, peuplées de cette classe industrielle dont la proportion naturelle avec la classe agricole, proportion si importante à la tranquillité de l'Etat, à la stabilité des
fortunes, à la simplicité des mœurs, est 414 tout à fait rompue. La grande erreur des \ politiques modernes est de ne voir que les | |
hommes que l'industrie fait vivre, et de | ne pas voir ceux qu'elle fait naître et qu elle | ne peut pas toujours faire vivre. La famille agricole nourrit et occupe tous les âges et tous les sexes ; toute industrie n'oc-|
cupe pas tous les âges et {ous les sexes , et | Ù
aucune n’a d'occupation pour l'âge qui ne!
peut plus faire du travail utile; en sorte que cette population, instrument toujours | prêt rour les révolutions, s'élève dans les |
carrefours, vit dans les cabarets et finit dans 1es hôpitaux, toujours plus ou moins à charge à l'Etat, pour occuper son oisiveté soulager sa misère ou contenir sa turbulence.
L'Angleterre qui souffre, et plus qu'aucun autre pays, de cette surabondance de la classe industrielle sur la classe agricole, a sagement compensé ce défaut de proportion en soulageant la terre, matière imposable de l'impôt foncier, et en établissant des contributions sur les consommations qui s’accroissent avec la population, parce que l'homme y est proprement la matière imposable. La même chose doit tôt ou tard arriver en France, où la matière imposable de l’impôt foncier diminue chaque jour par le morcellement de la propriété. Ainsi la recette totale peut augmenter, malgré la diminution de l'impôt direct, seul qui mérite proprement le nom d'impôt , parce qu’il est imposé par autorité et se lève par contrainte, et c’est un motif dans l’état présent des choses de changer, en France, l’impôt foncier en contributions indirectes, puisque la matière imposable de celle-ci augmente en proportion que celle de l’autre diminue.
Je le répète, les dépenses d’un Etat ne peuvent être modérées que lorsque la population est faible, et elles ne peuvent être fixées que lorsque la population est stationnaire. La partie morale de la population des Etats, je veux dire la classe propriétaire du sol, est dépassée et envahie par la partie matérielle, qui est proprement la classe industrielle. L’excès de l’un sur l’autre devient chaque jour plus sensible, et quand elles seront arrivées au dernier terme de leur progression ascendante et descendante, il faudra, pour établir l'équilibre entre elles, une révolution que la société peut-être ne pourra plus supporter.
On a souvent parlé, à a tribune et dans les écrits, d'institutions à établir, qui doivent être l'application de la charte, en affermir les bases, en développer les conséquen-
ces, en étendre les bienfaits, Je n’ai pu me :
faire encore une idée précise de ce que l’on enterrdait par ces institutions. Le roi, la pairie, la chambre des députés, les tribunaux, la force publique, sont les institutions fondamentales et essentielles ; nous les avons avec les lois et les règlements qui en déterminent les fonctions et en dirigent l’exer-
(4 ) On à beaucoup parlé du volume de Mathéo, mais Mathéo n'avait et ne pouvait avoir de cautionnement d'aucune espèce, à cause de l'immensi- ‘té des sommes dont il avait le maniement; ct sans