‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 248 sur 306 · PART. I. POLITIQUE. — SUR LE RECRUTEMENT DE L'ARVMEE · texte numérisé non relu

PART. I. POLITIQUE. — SUR LE RECRUTEMENT DE L'ARVMEE

qui le droit de paix et de guerre est dévolu même par la Charte, ne pourrait, avec une armée intermittente, faire au besoin ni la guerre ni la paix. Et certes, si parmi les partisans du vote annuel de l’armée il se trouve quelqu'un qui puisse nous garantir que dans les grands intérêts qui peuvent agiter les Etats ou se traiter dans les corps délibérants il n’y aura jamais ni erreurs, ni intrigues, ni corruptions; que toutes les attaques seront loyales, tous les grands talents vertueux, tous les esprits droits, je suis prêt à voter l’armée non pour un an, Mais pour un MOIS.

Je dois observer en passant que l’expression générale d'armée, sans désignation par- ‘ticulière du général qui la commande ou du pays où elle se trouve, est de fabrique récente et de la langue de la nouvelle nation, et qu’elle tend à montrer dans l'Etat, comme une puissance, ce qui ne doit être qu'un instrument. En France, autrefois, où les expressions étaient justes comme les idées, on appelait d’un nom collectif la justice, même dans le langage usuel; mais on ne connaissait que des éroupes en temps de paix, et telle ou ‘telle armée en temps de guerre. L'expression générale d'armée est peu monarchique, au sens qu'on lui donne, et elle pourrait faire croire que l’armée a, comme l'Eglise, le pouvoir d'agir et de parler, dispersée ou réunie. Je rentre dans mon sujet.

La loi sur l’établissement militaire d’un Etat a un rapport nécessaire avec sa constitution politique et sa position territoriale.

Dans une monarchie ou le pouvoir est un, mais limité par des institutions, c’est-à-dire var des existences indépendantes du monarque, forme de gouvernement qui n’a été cObUES que des nations modernes, et qui doit au christianisme sa force et sa douceur, dans

cette monarchie, dis-je, l'établissement militaire doit être purement défensif. Ces Etats ont en eux-mêmes tout ce qu’il faut pour se conserver, et l’on peut remarquer qu'il n’y a eu en Europe, depuis Charlemagne, qu’un déplacement important de souveraineté territoriale, à l’égard d’une nation assez puissante pour avoir eu elle-même le principe et la raison de son indépendance, et qui aurait dû trouver dans ses propres forces les moyens de la conserver. Encore faut-il observer, à l'honneur des temps modernes, et pour répondre à ceux qui craignent ou feignent de craindre des invasions et des partages, qu'il a ; fallu, pour celui dont je veux parler, le concert des trois plus grandes puissances de l'Europe et le silence de toutes les autres, et

que la Pologne était, de tous les Etats du continent, le plus faible de constitution, le plus indéfendu par la nature et par l’art, le plus divisé par les prétentions politiques, et que même aujourd'hui, élevée à la dignité de nationmonarchique, elle est devenueroyaumeuni et non province sujette.

Dans les républiques indépendantes de fait et de droit, etil n’y en a jamais eu que deux au monde, Rome et la France, où les vices qui les travaillent toutes aient pu se développer dans toute leur intensité, l'établissement militaire est toujours offensif. ou agresseur. Comme toutes les passions du cœur humain s’y résolvent en une seule, l'ambition du pouvoir exposé à toutes les tentatives, la guerre extérieure y est le plus grand moyen de la satisfaire, et souvent aussi l'unique moyen de la tromper en portant au dehors des forces et des passions toujours dangereuses pour la tranquillité intérieure. Pour ces Etats, il n’est point de limites naturelles : ce sont des torrents pour qui la nature n’a pas creusé de lit, ni marqué de rives, et la seule borne à leurs forces d'expansion ou plutôt d’explosion, est eur ruine inévitable.

Ici, je rentre dans les considérations qu'a développées un de nos honorables collègues, dans la séance de mercredi dernier, sur la différence de l’esprit des sociétés anciennes à celui des sociétés modernes; mais il a oublié de dire, et cet oubli l’a entraîné dans des conséquences bien inattendues, il a oublié de dire que l’esprit des unes était tout à la guerre, parce qu'elles étaient toutes constituées en républiques, tantôtdansle Forum ettantôtdans le camp; et quel’esprit des autres est tout à la paix, parce qu’elles sont sous la constitu-

tion générale de la monarchie religieuse ct |

politique ; mais parce que, depuis trois siècles, des éléments démocratiques se sont introduits dans le corps social, nous avons vu des guerresdevingt ans, des guerres de trente ans, une guerre même de cent ans, Si nous mesu-

rons sa durée par le sangqu'’elle a fait répandre

etles maux qu ’elle a causés, guerres qui n’ont plus été, comme autrefois des duels entre des souverains généreux, mais des luttes effroya-|

bles de peuples contré peuples, tous-cons-| crits pour leur mutuelle ruine, gens contra!

gentem, et qui semblent l'avant-c coureur des!

derniers jours de la société.

À ces deux systèmes de défense et d’a-

gression correspondent, sauf quelques anoma-

. lies dont nous parlerons plus bas, deux systè-

mes d'établissement militaire, l’un par le recrutement volontaire, l’autre par le recrutes+

ment forcé, l'engagement ou la conscription.

En effet, je ne crois pas que l’histoire nous offre un seul exemple d’un peuple qui se soit défendu contre une invasion générale avec ses troupes réglées, etles guerres de la révolution en ont fourni des preuves irréfragables : les armées soldées, et même les premières de l’Europe, fortes pour attaquer, ont paru impuissantes à défendre; et ce sont des levées, non pas par conscription, mais volontaires, mais spontanées, des pâtres de la Suisse, des laboureurs de la Vendée, des citadins en Espagne, des landwerth etdes landsturm qui ont opiniâätrément défendu l'indépendance deleurs pays, et le plus honoré ou leurs succès ou leurs revers ; car il faut remarquer que ces levées d'hommes, que dans les temps ordinaires la loi fait avec tant de peine, l’ennemi, lorsqu'il se présente chez un peuple généreux, les fait en quelque sorte, ou plutôt les fait faire avec une grande facilité.

Mais en laissant à part les antiques émigrations de peuples qui, poussés par le besoin de vivreet de s'établir, se transportaient tout entiers sur le territoire d’un autre peuple, le recrutement forcé ou la conseription a toujours été chez les peuples sédentaires le grand moyen de guerre offensive. C'est avec des conserits que Rome envahissait l'Asie comme l'Afrique, que la France, toujours république, même sous l’usurpateur, attaquait l'Espagne ‘comme la Russie; ces gigantesques entreprises ne peuvent se faire qu'avec des soldats forcés et des impôts forcés, parce que l’homme qui s’est laissé ravir sa subsistance ou sa liberté personnelle, devenu machine docile à toutes les impulsions, n’a plus rien à refuser à son moteur qui entrainera aux extrémités du monde celui qu'il a arraché aux foyers paternels. La, l’homme, sous le nom pompeux de citoyen, n’est réellement que l’instrument de l’ambition de quelques particuliers ou la victime des précautions ombrageuses de son gouvernement; et à Rome même, le peuple, que l’honneur de voter dans ses comices ne dédommageait pas de la fatigue du service militaire, refusait souvent des’inserire, et il fallait user de violence pour l'y contraindre. Mais aussi ces armées de conscrits esclaves pour la guerre, devenus les maîtres à la paix, demandèrent à leurs concitoyens le prix de leur liberté et la solde de leurs services ; et à la fin, rassasiés de partages, de largesses, de butin, elles partagèrent l'empire et le vendirent, quand il ne resta plus rien à vendre ou à partager.

Ainsi la vraie liberté personnelle se trouve

dans les monarchies ; les républiques n’en ont que l’apparence : et on peut dire qu'on engage les peuples qui sont libres, et que l’on conscrit ceux qui croient l'être.

Je sais que la conscription est actuellement en usage chez des peuples monarchiques ; j'en dirai tout à l'heure la raison, et l’on verra que l'exception ne fait que confirmer le principe.

Ainsi, tout Etat qui veut régler son établissement militaire doit, avant tout, se demander s’il est, ou s’il veut être monarchieourépublique; car il ne saurait subsister, s’il établissait avec la monarchie un système de guerre tout offensif, ou avec la république un système purement défensif, parce que le systeme militaire aurait bientôt changé et entraîné dans ses eaux le système civil, là surtout où se serait montrée la funeste distinction entre le pouvoir de fait et le pouvoir de droit.

La France avait depuis longtemps répondu à cette question. Elle était toute monarchique, son système militaire était tout défensif; et si, plus qu’une autre puissance, elle s'était étendue par des réunions de provinces qui ne pouvaient naturellement appartenir qua elle, plus qu'aucune autre puissance aussi elle avait éprouvé de honteux revers en voulant tenter des conquêtes lointaines. Mais en changeant la nature de son gouvernement, elle a changé la nature de son esprit militaire. Autant comme monarchie la France avait paru faible pour attaquer, forte. pour se défendre , autant devenue république , elle a paru puissante pour l'agression, malheureuse dans la défense ; car il faut en politique juger les institutions par le résultat définitif des événements, et lire l’histoire même d’une révolution comme un système ou une généalogie de faits. k

Cherchons cependant à établir ici les droits de la famille et ceux de l'Etat. La famille a toujours eu le droit naturel ou plutôt le devoir de veiller à sa conservation, et elle l’exer. çait par les armes avant l’établissement régulier de la société publique.

Une fois réunies en corps d'Etat, les familles, plus tôt dans un pays, plus tard dans un autre , renoncèrent au droit de guerre privée ou domestique, Le droit de glaive judiciaire et militaire, Le jus vitæ et necis, passa au pouvoir public, et en forma le premier et le plus essentiel attribut, et il ne resta à la famille que le droit de poursuivre devant les tribunaux la réparation du tort qui lui était fait, ou de se défendre , et même par les armes,

toutes les fois que l'Etat ne pouvait pas venir à son secours. On retrouve encore dans quelques contrées peu avancées de l’Europe, des traces de cet antique droit des familles; et le duel, partout en usage, en est, dans les pays civilisés, le dernier reste.

Une fois que l'Etat se fut chargé de la défense générale des familles , les femmes , les enfants, les vieillards , les professions paisibles, ceux mêmes à qui la nature avait refusé les dispositions morales et physiques qui rendent l’homme propre à soutenir les fatigues de la guerre , ou à en braver les dangers, ne furent plus forcés d’en courir les hasards ; et ce mouveau droit des gens, dù au christianisme, est, selon Montesquieu, un bienfait que la nature humaïne ne saurait assez reconnaître.

On alla plus loin encore dans l'Europe chrétienne , et particulièrement en France.

Des familles entières se dévouèrent hérédi-

tairement, corps et biens, au service public, dont elles affranchirent ainsi les autres familles qui purent vaquer, sans distraction, aux travaux domestiques. Elles reçurent, en échange de ce dévouement perpétuel, queiques exemptions d'impôt pour leurs biens, que Montesquieu juge nécessaires, et quelques respects pour leurs personnes , qu'on a trouvés depuis si odieux. Autour de ces fa-

milles, et sous leur bannière , se rangèrent, -

au commencement , comme tenanciers d’une propriété, plus tard de leur plein gré, les jeunes gens que leurs goûts entraînaient vers le service militaire. Enfin l'exigence eonti-

nuelle d’un service, devenu offensif autant que défensif, lorsque l'ennemi occupait nos

plus belles provinces, et menaçait les autres,

força de suppléer, avec une solde, à des dotations épuisées par le malheur des temps ; mais, sous cette nouvelle forme, et jusqu’à nos jours, les armées françaises se recrutèrent par engagement volontaire; et c’est avec ces armées, ainsi recrutées, avec leurs qualités et leurs défauts, que la France accrue de règne en règne, et même sous les plus faibles, avait touché aux deux mers, aux Pyrénées et presqu'au Rhin, et c’est maigré un système opposé de constitution militaire, et avec le recrutement forcé et très-forcé, que la France a vu son territoire et sa capitale même envahis, et que les revers sont venus du Nord avec la conscription et la tactique.

Il est vrai qu'en France il y avait depuis Charles VIT un enrôlement forcé sous le nom de milice. Mais, quoique cet enrôlement fût une désignation plutôt qu'un service, et même

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