‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 249 sur 306 · PAR, I, POLITIQUE. — SUR LE RECRUTEMENT DE L'ARMEE · texte numérisé non relu

PAR, I, POLITIQUE. — SUR LE RECRUTEMENT DE L'ARMEE

que l’aîné de la famille en fût exempt, il était extrêmement redouté du peuple, qui sentait que cette mesure, devenue habitude d'administration, troublait la paix de la famille sans utilité réelle pour la défense de l'Etat. Il y 4 toujours un puissant motif aux répugnances générales, et ce qui le prouve est qu’en même temps que le peuple de l'intérieur supportait avec tant d’impaiience le fardeau léger de cette milice ou conscription militaire, le peuple des côtes se soumettait sans peine, même avec joie, à la conscription maritime ou au classement des gens de mer même mariés, parce qu'il jugeait très-bien l’inutilité d'une mesure et la nécessité de l’autre : et c’est ici, Messieurs, que se présente naturellement le second rapport sous lequel il faut considérer le système militaire d’un pays, je veux dire sa position territoriale.

La France, en effet, dont la force d’expansion rayonnait du centre où étaient fixés ses souverains vers tous les points de sa vaste circonférence, s'était adossée aux Pyrénées, appuyée aux Alpes et aux deux mers, couverte sur Île seul point vulnérable par ce peuple dont la noble et franche alliance honure la France, compagnon de notre gloire, notre ami dans le malheur, à qui tant de sang versé pour nous et par nous, et dans quelle circonstance! avait acquis tous les droits et tous les tiires de Français; par ce peuple que la philosophie présenta longtemps à l’Europe comme le modèle de toutes les vertus, et dont des hommes élevés à son école, au mépris de cette antique fraternité, voudraient aujourd’hui bannir de nos rangs la valeureuse fidélité.

La France s’avançait donc comme un habile général, après avoir assuré ses derrières et ses flancs, et elle avait, par un triple rang de forteresses, fermé la seule issue que la nature eût laissé ouverte à l'ambition de ses voisins ou à la sienne. Dans cette position, ou plutôt dans ce eamp retranché, la France, avec son immense population, la fertilité de son sol, les qualités de ses habitants, n'avait à craindre qu’elle-même, et quelques tentatives pour pénétrer sur son territoire par son extrémité méridionale faites sous Charles- Quint et renouvelées dans le dernier siècle, n'avait pas même paru un danger. Lu

Tous les autres Etats en Europe n'étaient pas à beaucoup près dans une position si avantageuse ; ils avaient, à la vérité, reçu aux mêmes époques, et par l'impulsion du même génie, les institutions que nous avons remarquées en France, mais la nature des choses

les y avait modifiées. Ainsi en Hongrie, continuellement menacée par les Tures ; en Po- Jlogne et en Russie, ouvertes aux incursions des Tartares ; en Espagne, pendant huit siecles en guerre, on peut dire domestique, avec les Maures ; dans quelques Etats d'Tialie, exposés aux pirateries continuelles des Barbaresques, la famille n’avait pu céder sans réserve à l'Etat, qui toujours arrivait trop tard pour la protéger, le droit de prise d'armes pour sa défense privée ;. là, l’imminence et [a continuité du danger avaient nécessité l'exigence continuelle de la défense; le motif qui forçait l’homme à toujours combattre, le condamnait en naissant à être soldat, et il était conscrit par la nature avant de l'être par la loi.

Cependant la conscription reprenait son caractère naturel de servir à l'agression. Les souverains à qui ce mode d’enrôlement donnait un surcroît de forees militaires, s’en servaient contre leurs voisins. Mais ces voisins, tels que la Prusse, la Bavière et presque tous les Etats d'Allemagne, sans limites naturelles et presque sans places fortes; tous mêlés les uns aux autres; quelques-uns, comme Ja Prusse, tout en frontières et superficies sans profondeur, vulnérables sur tous les points et de tous les côtés, avaient été forcés à des moyens de défense pareils aux moyens d’attaque ; et cette cause active de guerres offen-

-sives avait été singulièrement accrue en Aïlemagne par la guerre de Trente ans, guerre à la fois domestique et publique, et qui avait armé les unes contre les autres les familles et les Etats.

Ainsi vous voyez, Messieurs, avec quelle facilité s'était établi l’enrôlement forcé partout où il avait été nécessaire, et pourquoi, en France, où rien de semblable n'existait, la milice même n'était vue qu'avec une extrème répugnance.

A présent, Messieurs, je peux vous le demander, sommes-nous dans une position différente? La France n'est-elle plus sous la garde de ses fortes frontières? Si celle du Nord est momentanément occupée, ne l’estelle pas dans des vues de paix? Ne nous a-t-on pas même annoncé l'évacuation prochaine de notre territoire? Et la paix dont l'Europe atant de besoin, et la France plus qu'aucun autre Etat} la paix n'est-elle pas sous le sceau des traités les plus solennels, des intentions les plus loyales, des déclarations les plus religieuses , des souverains les plus magnanimes ; et ne devon$-nous pas attendre de la sagesse de leurs conscils et de

la générosité de leur caractère, que mieux instruits par l'expérience, ils sentiront euxmêmes que l’excès des contributions qui entretient l’agitation en France, communique.

au reste de l’Europe un mouvement qu'il est si urgent d'arrêter ?

J'ai exposé les raisons politiques des deux modes différents d’enrôlement, et celles qui rendent, du moins en France, préférable le mode par engagement volontaire ;- il nous reste à exposer les motifs pris dans le système militaire qui doivent faire rejeter l’enrôlement par conscription, et ses inconvénients domestiques.

Le danger de la conscription et celui qui doit frapper le plus un Etat puissant et un gouvernement prévoyant, est que partout où les hommes l’établissent sans nécessité naturelle, il ôte à un peuple tout esprit militaire, et la preuve en est évidente, puisqu'on n’a recours, dit-on, à l’enrôlement forcé que parce qu'on ne‘peut plus compter sur l’enrôlement volontaire qui suffisait autrefois avec une population moindre et une armée plus nombreuse, et qu’il s’ensuivrait que les Français sont devenus moins guerriers en devenant tous conscrits, et cela doit être; un peuple qui solde de trop nombreuses troupes pour se battre à sa place ne sait plus se défenäre, comme l’homme opulent qui a beaucoup de domestiques à ses ordres ne sait plus se servir lui-même. Toute contrainte sur Fhomme pour lui ravir le premier des biens, la disposition naturelle de son corps, de sot temps, de sa vie, ne se présente, surtout en France, qu'avec des idées de servitude capables d’abaisser dans l'opinion la plus honorable des professions ; et lorsqu'on se rappelle et cette chasse aux hommes dont nos provinces ont été le théâtre, et ces rigueurs inouïes exercées même contre les pères qui ne voulaient pas livrer leurs enfants à une mort certaine, et ces routes couvertes de conscrits enchaînés comme des malfaiteurs, et cette incroyable effusion de sang humain , et ce dernier excès de toutes les misères auxquelles nos malheureuses armées ont été en proie, dans toutes les parties du monde habité, loin de s'étonner que, si près de ces temps de désastreuse mémoire, on ne püt pas trouver assez d’enrôlements volontaires pour recruter nos armées, il faudrait plutôt s'étonner qu'on ait pu retenir un soldat sous les drapeaux; et cependant attendons, quand rien ne nous presse; laissons s’effacer de notre souvenir le malheur que l'homme oublie comme tout le reste, et croyaus qu'une po-

4:01 PART. II. POLITIQUE, = SUR 1 pulation toujours croissante, la difficulté de

vivre croissante avec la population, et le mor-

cellement des terres croissant avec la diffi-

culté de vivre, nous promettraient à l'avenir

plus d’enrôlements volontaires qu’il n’en fau-

drait, si toutefois la concurrence du mode

d’enrôlement forcé ne rendait pas impossible

l’enrôlement volontaire ; car, quel est le jeune

homme sans fortune qui voudra s'engager

quand il pourra se vendre? quel est le fils

de famille né dans un rang plus honorable,

qui, porté par un goût naturel vers la profession des armes, voudra être confondu avec

ceux qui ont trafiqué de leur vie et de leur liberté, et passer, aux yeux de ceux qui ne le

connaissent pas, pour un homme vendu et acheté? Et, cependant, comment pouvonsnous rejeter, Comme insuffisant, l'engagement

volontaire, lorsque depuis près de deux ans

il a été suspendu, et que nous avons la preuve

qu’il se présente journellement, soit aux mu-

nicipalités , soit aux officiers de nos troupes,

un grand nombre de jeunes gens qui deman-

dent à servir leur pays. Laissez donc la cons-

cription qui est si peu dans nos mœurs, et

qu’on a, pendant vingt-cinq ans, placée si

cruellement dans nos lois. Honorez le service

militaire par là liberté de l'engagement, et

vous ne manquerez pas de soldats ; faites ai-

mer la patrie, et dans les dangers elle trou-

vera des défenseurs. Comptez aussi sur lu

fortune de la France, sur cette fortune qui n9

lui a jamais été infidèle, et qui l’a sauvée des plus extrêmes dängérs, ou rétablie des crises les plus désespérées ; sur cette fortune qui,

par les conseils des autres Etats plus encore

que par les siens, et malgré des armes plus

souvent malheureuses que toutes les autres,

Favait portée à ce point de grandeur , de di-

gnité et de force où elle ne pouvait périr que

par elle-même ; sur cette fortune qui n’eut

besoin, il y a trois siècles, que de la houlette

d’une bergère pour rétablir Charles VIT sur le

trône de ses pères ; et qui, sous nos yeux, a

convoqué tous les monarques de l’Europe

pour assister, dans notre capitale , à la réin-

tégration de l’auguste race de nos rois.

Qu'on ne parle pas d’envahissement , l’Europe a plus qu'on ne pense besoin de l’intégrité de la France, et les événements ont prouvé que la France ne devait redouter que l'envahissement des fausses doctrines. Qu’on ne parle pas d'équilibre politique, chimère diplomatique qui n’a jamais existé, qui n’existera jamais , et qui n’a été qu’une longue et continuelle oscillation. Si des rêves de gloire, le désespoir des factions, ou des regrets tar-

OEvvres comp. DE M. DE Bovazb, Il,

‘ bu

TRI Un

RECRUTEMENT difs appelaient la guerre, un gouvernemei qui lit dans l'avenir sentira qu'une guerre même heureuse coûterait ce qu’on pourrait en espérer, et qu'une guerre malheureuse serait le tombeau de la France et peut-être de la société européenne.

La France, dans lés guerres les plus désastreuses , n’a jusqu'ici perdu que des possessions éloignées; les guerres même les plus heureuses n’ont pas été à beaucoup près le seul moyen de son extension de proche en proche; et pense-t-on, par exemple, que même sans la conquête qu’en fit Louis XIV, la France-Comté aujourd’hui appartint encore à l'Espagne , qui, de son côté, malgré nos droits et nos forces , a conservé la basse Navarre. Quelque autré force que celle des hommes arrange définitivement la chrétienté. Si les derniers traités ont rapproché de nos frontières certaines puissances, ils en ont éloigné de plus redoutables; laissons au temps, du moins encore, à distinguer nos amis de nos ennemis, si nous en avons ; n'allons pas plus vite que la nature; ne nous exposons pas à troubler par la précipitation de nos conseils des combinaisons politiques qui ne sont pas encore assez éclaircies ; songeons que la France est de tous les pays de l’Europe celui qui peut le plus facilement refuser la guerre continentale, qui a le moins besoin de se mêler aux querelles de ses voisins , aujourd’hui surtout qu’elle à perdu ses plus belles colonies , et ne craignons pas de remarquer que de toutes les guerres qui, dans le dernier siècle, ont précédé la révolution, une seule peutêtre était nécessaire , et c'est celle qu’on n’a pas faite. Réparons nos finances, rétablissons la religion, les mœurs, les lois, l'autorité des tribunaux, tout ce qui a fait la véritable force de la France, sa force défensive, tout ce qui fait celle de tous les Etats, car l’ordre moral est le premier élément de la force même militaire des nations.

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Si nous considérons les deux modes d’enrôlement relativement à la famille, nous serons frappés d’abord de l'avantage immense qu'offre l’enrôlement volontaire qui, sans effort , sans violence, attirant sous les drapeaux le trop plein de la famille, si je peux ainsi parler, ou ceux qu'un caractère turbulent et audacieux dispose à la vie militaire et aux hasards qu’elle présente, les soumet à une discipline sévère qu'ils ne peuvent trouver dans les foyers domestiques , et fait des sujets utiles à l'Etat de ceux qui auraient fait la honte ou le malheur de leurs familles. Mais ce sont de mauvais sujets, dit-on, et le rebut

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des grandes villes; mais, outre que le sort ou le remplacement en argent vous donneront presque toujours ces mêmes hommes dont vous refasez l’enrôlement volontaire , la famille, en présentant ces enfants à l'Etat, ne peut-elle pas lui dire : « Les voilà tels que vous les avez faits? » Pourquoi administrer tant les choses, et si peu gouverner les hommes ? Sommes-nous encore sortis des ornières de cette administration bonapartienne , tout entière administration de choses, puisque l'homme lui-même n’y était qu’une chose, et peut-être la plus méprisée de toutes? Nous nous plaignons de rencontrer des sujets indociles et de mauvaises mœurs ? Qu’avons-nous fait pour les rendre meilleurs? où sont les lois que nous avons portées pour raffermir l'autorité paternelle, rétablir la sainteté des mariages, effacer les traces honteuses du divorce, rendre à la religion et à la morale toute l'autorité de leur enseignement, toute l’énergie de leur influence ?

Un autre inconvénient à la fois politique et domestique de l’enrôlement forcé, et peutêtre le plus grand de tous, est l’extrême morcellement des propriétés, dont les remplacements sent la première cause; le simple laboureur, pour exempter son fils, engage ou aliène ses propriétés les plus précieuses; et même la vanité, venant au secours des affections paternelles, j'ai vu cette classe d’hommes, à l’envi les uns des autres, racheter leurs enfants comme signe d’aisance et de crédit, et racheter par orgueil celui qu’ils auraient laissé quelquefois s'engager sans trop de peine.

L'Europe entière s’est soulevée contre le trafic des noirs, et nous rétablissons au sein du christianisme et entre les blancs un vaste marché où le père, qui veut sauver la vie de son fils, vient marchander la vie d’un autre avec le père qui consent à la vendre, trafic essentiellement immoral, oùla vie de l'homme est au plus bas prix quand l'argent est au plus haut, et qui trop souvent allume la division dans le sein même de la famille où il révèle d’injustes préférences pour des enfants, d’odieux calculs entre les frères, opposant ainsi les intérêts les plus sordides aux affections les plus légitimes.

Le dirai-je? la conscription que vous nous proposez, et qui n’est pas celle de l'Autriche, pas celle de la Russie, peut-être pas même celle de l’ancienne Rome, ne convient plus à la raison, aux lumières, aux mœurs, aux habitudes, aux qualités ou aux défauts d’un

peuple vieilli dans les arts de la paix, et il

OŒUVRES COMPLETES DE M

des domestiques, de santé même et de force corporelle, différences que produisent dans une grande population les avantages ou Îles excès de la civilisation, de venir jeter la triste uniformité de cette loi, bonne tout au plus pour de petites peuplades ; et si j'avais à caractériser par un seul mot le plus haut degré d'oppression politique, tel que je le conçois, je croirais le définir en disant que c’est vouloir, par des lois, faire tout égal, là où la nature et la société n’ont rien fait ou rien laissé de semblable? Et quelle loi plus dure, en effet, pour la France et pour des Français, que celle qui vient tourmenter les dispositions

paisibles d’un caractère doux et inoffensif, les | dispositions littéraires d’un esprit cultivé, les : dispositions sérieuses d’un esprit porté à la

méditation et à la retraite, les goûts vifs et profonds d’une imagination dominée par l’attrait irrésistible des arts, la faiblesse native du corps, les affections du cœur, pour les lancer pêle-mêle dans les camps ; et non pas comme dans les petites républiques de la Grèce ou les peuplades du Nouveau-Monde, pour aller à quelques lieues faire une campagne de quelques jours, mais pour dévouer au service militaire, et dévouer tout entières ces années précieuses qui décident de la direction de toute la vie, et consommer ainsi dans huit ou dix ans tout son avenir. La nature de

notre société ne nous avait pas cOndaMMÉs"

tous à de tels sacrifices ; ce n'était pas pour ces dures exigences qu ‘elle avait renfermé dans

‘notre belle France comme dans la citadelle

de la civilisation, tous les trésors et toutes les douceurs de la vie sociale, qu'elle l'avait si bien munie contre l'invasion des armes de l'étranger ; hélas! que ne l’a-t-on aussi bien défendue contre l'invasion des doctrines étrangères! Mais là où la patrie, moins heureusement située, avait exigé davantage de ses enfants, les goûts, les dispositions, les habitudes, les affections même, le physique et le moral de l’homme, tout s'était Gepuis longtemps arrangé sur cette nécessité, tout était prêt pour cette rigoureuse obligation; rien ne l'est en France pour celle que vous nous imposez|

Voulez-vous un exemple de ce que doit être cette loi sévère, même lorsque le besoin de l'Etat en réelame la nécessité? il faut sortir du cerele étroit des lois faites par l'homme, et se rappeler, dans l’histoire du peuple hébreu,

AICE n'est ni judicieux, ni humain de venir jeter | au travers de toutes les différences physiques et morales, je ne dis pas de naissance, mais | de fortune, d'éducation, de goûts, d’habitu-

= Le dt Les Sci

de ce peuple toujours sous les armes pour conquérir ou pour conserver, et qui tout entier, disent ses historiens, marchaït à la guerre comme un seul homme. Il faut se rappeler cette loi qui, au moment du combat,renvoyait dans ses foyers el l’homme qui avait épousé la jeune femme qu'il n'avait pas encore rendue mère, et celui qui avait bâti une maison qu'il n'avait pas habitée, et celui qui avait planté une vigne dont il n’avait pas encore cueilli le fruit AN disposition qui nous montre le Père des humains attentif au bonheur de ses enfants, et qui, ayant donné la vie comme un bienfait, ne veut pas que l'homme soit forcé d’en faire le sacrifice avant d’en avoir goûté les douceurs ! Lois sublimes, appropriées à la nature de l’homme et aux besoins de la société, et qui, selon J.-J.Rousseau, ont fait « un peuple indestructible à l’épreuve du temps, de là fortune et des conquérants! » av

Et nous, Messieurs, dans nos chimères d’ ébalité, nous n'avons pas même respecté le droit antique et sacré de primogéniture en honneur chez les peuples les plus sages, regardé comme le principe conservateur de la famille, soutien du père et tuteur des enfants, qui assure là perpétuité de la monarchie domestique, tempère l'autorité du père, facilite l’obéissance des plus jeunes, et que les mœurs heureüsement retiennent malgré les lois.

Vous avez prévu sans doute toutes les difficultés d'exécution qu'oppose à une loi semblable moins la disposition de la Charte, que l'esprit d’un gouvernement paternel, les mœurs douces et compatissantes de la France, et ce relâchement général dans les ressorts si longtemps tendus de l’administration, qui a dû suivre la Restauration, et qu'on a porté trop loin sur quelques points, pas assez sur quelques autres. Prenez-y garde, il faut toujours suppléer par la force à tout ce qui manque de raison à la loi, et le despotisnie n’est obligé d’être si fort que parce qu'il ne peut se dispenser d’être injuste. Si le pouvoir public est partout contraint de déclarer la guerre au pouvoir domestique pourénlever au besoin ou à l’avarice des tributs nécessaires, sera-til encore réduit à le pdursuivre dans les objets de ses affections les plus sacrées et les plus légitimes, pour des besoins hypothétiques ou des craintes au moins éloignées?

Dans une société bien réglée, il ne doit y avoir de Do que pour les méchanis, de peines que pour les délits, et il ne dépend pas des hommes de faire à volonté des crimes et des coupables. Par quelle fatalité malheu-

PART. I. POLITIQUE. — SUR LE

RECRUTEMENT DE L'ARMEE. 1176 reuse le nom sacré du roi, qui ne devait élie invoqué en France que comme gage de bien faits et garant de bonheur public et domestique, a-t-il été si souvent prononcé depuis la Restauration pour imposer au peuple des fardeaux surannés ou ramener des rigueurs déjà oubliées ?

En vain on eroit tout adoucir avec l'égalité, et l'on appelle la jalousie des conditions au secours de la loi : ce serait une bien déplorable combinaison d'espérer que les souffrances du riche dédommageront le pauvre de ses peines, et que les douleurs maternelles de la chaumière seront consolées par les larmes qui couleront dans le château!

Je vous ai parlé d’une armée monarchique destinée à défendre l'Etat au dedans et au dehors, et j'oubliais qu’on ne veut plus que des armées nationales pour défendre la constitution et ce qu'on appelle les libertés publi< ques. Une armée nationale pour défendre la liberté publique! Maïs que manquait-il aux armées de César et de Pompée pour être des armées nationales? N’étaient-elles pas composées de citoyens romains? n’avaient-elles pas été élevées dans l’amour de la liberté romaine et dans toutes les idées et tous les sentiments qu'inspiraient aux Romains de tous | les rangs la longue habitude et le souvenir imposant de leur république? Et cependant les armées du beau-père comme celles du gendre ne conspiraient-elles pas, à l’envi l’une de l’autre, à asservir la liberté publique, et le vainqueur ne la fit-il pas fléchir et la république tout entière sous sa brillante dictature ?

Que manquait-il aux armées de Fairfax et de Cromwell pour être des armées nationales?

N'étaient-elles pas composées de citoyens anglais, tous nés, élevés et nourris dans les idées de libertés parlementaires, de résistance à l'extension de la prérog sative royale, et cependant l’heureux Cromwell ne fitil pas servir l’armée à étouffer toutes les libertés publiques sous son impérieux protectorat?

Que manquait-il aux armées de Bonaparte pour être des armées nationales? N'étaientelles pas composées de citoyens français, nés presque tous dans le berceau de la révolution, tous enivrés du vin de sa fureur, du fanatisme de la liberté et de l'égalité, et brûlant d'en propager les principes? Et cependani Bonaparte a-t-il respecté la constitution républicaine, et ne l’a-t-il pas opprimée avec toutes les libertés qu'elle nous avait garanties, sous le plus fort despotisme dont les sociétés humaines aient conservé le souvenir, et qui,

avec nos lois et nos mœurs, paraissait dangereux à élever et impossible à soutenir? Hommes de peu de mémoire et qui oubliez si aisément les leçons de l’histoire et les notions de la raison, rappelez-vous le sénat romain, lorsqu'une révolte éclate parmi les légions, et que des extrémités de l'empire elles accourent à Rome comme des tempêtes? Voyez ce sénat haussant ou baissant la voix selon ce que la renommée lui apprend des dispositions et de la marche de l’armée, mesurant ses expressions sur le nombre de lieues qui lui restent à parcourir, après avoir commencé par la menace, continuer par la flatterie, et finir par les supplications les plus abjectes; et voyez-y l'histoire de tous les corps délibérants, qui voudraient associer l’armée à leur cause. L’essenece d’une armée est l’unité, l’essence d’un corps délibérant est la division.

Eléments hétérogènes, vous ne vous toucheriez que pour vous combattre, et de vos sanglants débats naîtrait encore une fois la ruine de la constitution et des libertés publiques; et du sein de ces rangs obscurs, dont vous voulez disputer au roi la libre disposition, s’élèverait encore quelque caractère entreprenant, quelque esprit audacieux, quelque remplaçant, peut-être à prix d'argent, et qui pourrait un jour dire cômme Aman :

Je gouverne l'empire où je fus acheté.

arse Qui, las d'écouter des orateurs, viendrait mettre son épée à la place de la sonnette de votre président, terminer d’un mot toutes vos harangues, et écrire sur la porte de votre chambre : Chambre à louer. C’est là l’histoire de tous les gouvernements où l’on veut, malgré la nature, inspirer à l’armée des idées étrangères à son essence, et placer dans les corps délibérants des soins étrangers à leurs fonctions.

Laissons donc l’armée ce qu’elle est et ce qu’elle doit être; ne la faisons pas plus nationale que le roï, puisque le roi qui la commande est aussi constitutionnel et plus national que nous. Pensons que tout ce que de vaines craintes, de honteuses jalousies Ôteraient au pouvoir légitime du souverain, nous le préparerions de loin pour une autorité usur:pée. Laissons au roi, chef suprême de l’armée, un pouvoir et un grand pouvoir; laissons l’armée au roi, pour qu’elle soit à nous; qu’elle soit l’armée du roi, pour qu'elle soit l’armée de la patrie; et parce que, dit Bossuet, « ce que vous voudriez faire faible àvous opprimer, deviendrait impuissant à vous défendre. » Rendons le peuple bon pour qu'il soit heureux, et heureux pour qu’il soit bon : ce sont là les vrais éléments de la foree des nations, et nous n’aurons pas alors besoin, pour défendre l'Etat, d’opprimer la famille.

Je vote pour le rejet de la loi.

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