‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 250 sur 306 · UN DERNIER MOT SUR LA LOI DE RECRUTEMENT · texte numérisé non relu

UN DERNIER MOT SUR LA LOI DE RECRUTEMENT

La question du recrutement est toute politique, etelle a été traitée comme une question toute militaire.

Aussi les défenseurs du projet ont répondu à toutes les objections, ou voulu résoudre toutes les difficultés; mais ils n’ont pas osé s'engager dans la discussion qu’on avait ouverte sur le rapport qui existe entre la démocratie et le recrutement forcé, et entre la monarchie et le recrutement volontaire.

Ce rapport entre la circonscription et la démocratie, les uns ne l'ont pas assez aperçu, les autres l’ont trop bien jugé.

L'assemblée constituante qui voulait faire une monarchie,et qui fonda la république, n'avait garde d'établir le recrutement forcé, puisqu'elle rejeta la circonscription sur le rapport de M. le due de Liancourt, aujour-

d'hui pair de France, et qu’elie abolit même la milice.

Le directoire qui voulait faire une république, et qui fonda le despotisme, après avoir épuisé les réquisitions forcées, établit le recrutement forcé ou la conscription.

Le général Jourdan qui fut, en 1798, le rapporteur de cette loi désastreuse, disait : Le gouvernement d'une république dont la constitution a pour base les droits de l'homme, ne doit avoir qu'une armée véritablement nationale, et la conscription militaire sera la garantie la plus certaine d'une paix durable.

C'est précisément ce qu’on dit aujourd’hui, sauf qu'on ne nomme pas la république, que les événements sous-entendent, même quand les hommes n’y penseraient pas.

Et aujourd’hui encore on ne veut, dit-on,

en proposant la conscription, qu’avoir une armée nationale et garantir la paix.

Ecoutons le rapport du due de Liancourt, fait à l’assemblée constituante en décembre 1789. On le trouve à la bibliothèque de la chambre des députés,t. IX des Procès-Verbaux, édition in-8°.T. A. nr, n°376.

J'en citerai quelques passages.

« Quand ,témoins des malheurs répandus dans nos campagnes parle tirage de la milice qui, aux maux particuliers à chaque village,à chaque commune, ajoute la calamité commune et irréparable pour la France de lui coûter chaque année près de douze mille fuyards perdus pour l'agriculture, nous avons tous pris, dans nos cahiers, l'engagement de provoquer et d'opérer la destruction de ce fléau désastreux; consentirions-nous à la conseription militaire, fléau bien plus affligeant encore, puisqu'il embrasse tous les états et toutes les professions? »

Il faut observer que le projet présenté à la constituante n’était pas différent de celui qui nous est soumis, et que, tel qu'il était, le rapporteur l'appelle conscription.

« Les citoyens soumis à la conscription seront obligés de faire personnellement le service, ouils pourront se faire remplacer.

Un seul moyen peut obliger le citoyen à faire personnellement son service, celui de la force, qui, allant chercher l’homme dans ses foyers, ou dans la retraite que l’espionnage aura découverte, ne lui laissera que l’alternative de porter les armes, ou d’être corporellement puni.

« Ce moyen, le plus tyrannique et le plus violent qui puisse être imaginé, le plus contraire aux droits de l’homme, le plus opposé à tout principe de liberté (quand l'ennemi n’est pas à la porte), ne peut jamais avoir son exécution dans un pays qui croit avoir une constitution. Il vaudrait mieux cent fois vivre à Constantinople et à Maroc, que dans l'Etat où de pareilles lois sont en vigueur.

« On vous a dit que le moyen de remplacement sera permis, et qu'ainsi l’homme qui ne voudrait pas servir, échapperait à cette nécessité en substituant un autre homme à sa place : alors ce système de conscription ne sera plus qu'un système d’enrôlement volontaire. La seule différence est qu'ils vendront leur service plus cher; qu'ils se donneront au plus offrant...

« Ainsi, cette eonscription militaire, qui est présentée comme le palladium de la liberté,

(lt) H en était de même en France pour Ja milice.

Page 1