‹ Œuvres completes de M. de BonaldChapitre 25 sur 306 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

Vous avez pourvu, par des lois sévères, à la tranquillité de l'Etat. 11 faut aujourd’hui assurer, par des lois fortes, la stabilité de la famille.

Dans l’ordre primitif et régulier de la société, la famille devient l'Etat, et les mœurs deviennent des lois. Mais, quand la marche naturelle de la société a été intervertie, l’Etat donne des lois à la famille, et elles en règlent ou en dérèglent les mœurs. Permettez-moi de tracer rapidement l’histoire de la famille, pour faire voir ia naissance et le progrès des désordres qui en ont altéré la constitution primitive.

La société domestique commença par la monogamie et l’indissolubilité du lien conjugal. La naissance des deux sexes en nombre à peu près égal, indique assez que la polygamie n’entre point dans le plan de la nature, pas plus que la dissolubilité du lien conjugal, qui établit entre les deux sexes une si cruelle inégalité, n’a pu entrer dans

les desseins de son auteur. Aussi le légisiateur suprême des sociétés, en parlant de la dissolution du mariage, dit [lui-même « qu’il n'en était pas ainsi au commencement. »

Les familles, en se multipliant, formèrent des peuples, et trop souvent des peuples ennemis les uns des autres. Les dangers de la guerre, ou les travaux de l’agriculture, supportés presque exclusivement par un des deux sexes, dérangèrent leur proportion; et, dans ces faibles peuplades, où la population était le premier besoin, la polygamie, qui la favorise chez un peuple naissant, comme elle l’arrête chez un peuple avancé, la polygamie s’introduisit à la faveur de ces religions licencieuses qui offraient à leurs divinités la pudeur en sacrifice, et consacraient Ja prostitution.

Le peuple juif, élevé au milieu de ces dangereux exemples, peu nombreux Juimême pour le pays qu’il avait à conquérir et la haute destination à laquelle il était appelé, ne pouvait être soumis à une discipline

trop sévère. La polygamie ne lui fut pas interdite. La répudiation lui fut permise : loi imparfaile sans doute, mais qui n’est pas, comme le divorce mutuel, contre la nature même de la société, puisque accordée au mari seul, et peut-être sans permission à la femme de se remarier, elle conservait au pouvoir domestique toute son indépendance, et qu’elle était de sa part un acte de juridiction, même lorsqu'elle n’était pas un acte de justice.

Mais cette faculté, tolérée à cause de la dureté de cœur de ce peuple indocile et grossier, supportable pour un temps, recelail, comme toutes les lois imparfaites, un germe de corruption qui ne tarda pas à se développer. On voit dans les livres des rabbins, que ces docteurs, interprétant au gré de leurs caprices et des passions de la multitude la loi de la répudiation, permettaient au mari de renvoyer sa femme pour les causes les plus légères ou sur les prétextes les plus ridicules, et même à la fin, la femme, comme il paraît par quelques exemples, usurpa le droit de répudier son mari.

Les mœurs des premiers Romains luttèrent, pendant plusieurs siècles, contre la faculté du divorce; il ne fut connu chez eux que bien tard. Toujours la femme qui n'avait eu qu’un époux fut honorée; et sur les monuments funéraires de l’ancienne Rome on lit encore : Conjugi piæ, inelytæ, univiræ; « À l'épouse qui n’a eu qu’un époux. »

Mais la plus haute sagesse se fit entendre, ct le christianisme, qui n’est que l’application à la société de toutes les vérités morales, commença par constituer la famille, élément nécessaire de toute société publique.

Il s’introduisit dans les mœurs; de voluptueuses et cruelles qu’elles étaient, il les rendit douces et sévères. Bientôt il passa des foyers domestiques sur le trône des Césars; il changea les nations comme il avait changé les hommes, et les mœurs domestiques devinrent des lois publiques.

Is furent lents et presque insensibles, les.

progrès de ce grain de sénevé destiné à devenir un grand arbre qui devait réunir tous les peuples sous son ombre; ils furent lents comme le sont les progrès de tout ce qui est destiné à une longue durée; les mœurs et les lois se ressentirent longtemps de la faiblesse et de la licence païennes, d’où le monde sortait avec tant d'efforts. C’est un spectacie digne des plus sérieuses méditations, que celui qu'offre la lutte du paga-

Page 1